VOLONTÉ, RAISON ET DILETTANTISME
La supériorité que les dilettantes s'attribuent et que semble aussi proclamer une partie du public, est-elle bien réelle? Sontils, comme ils le croient, des esprits vraiment complets, ouverts, délicats, joyeux, bienfaisants, admirables autant qu'admirés?
Même en lui concédant tous les avantages que célèbrent ses partisans, même en voyant en lui, comme on nous y invite, la suprême perfection de l'intelligence et l'épanouissement de nos plus délicates facultés de jouir, le dilettantisme, de l'aveu des siens, aurait encore un vice fondamental et qui suffirait à prévenir contre ses séductions toutes les âmes vaillantes : il ne fait point de part à la vo-
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lonté, il détourne de Faction, il sourit du devoir, il énerve toute puissance morale. Or, c'est par là qu'on vaut, Mesdames etMessieurs, par le libre exercice de son activité, par la mise en œuvre de ses énergies. Connaître et jouir ne dépendent pas toujours de nous; ce qui dépend de nous, ce qui, aux yeux de Dieu comme devant notre conscience et devant nos semblables, constitue notre mérite ou notre indignité, c'est l'usage de notre liberté, c'est notre manière de vouloir et d'agir. Une habitude d'esprit comme le dilettantisme, qui ne développe l'intelligence qu'en déprimant la volonté, enlève donc beaucoup plus qu'elle n'ajoute de valeur réelle à ceux en qui elle domine. Exagérer en soi certaines facultés en atrophiant les autres, c'est toujours déchoir et s'éloigner de cette perfection qui est essentiellement harmonie et ordre; mais si cette exagération se produit en faveur des facultés irresponsables et aux dépens des facultés libres, quels troubles n'amène-t-elle pas, et quel abaissement de la personne humaine!
Disons-mieux : céder au dilettantisme sous prétexte de développer plus amplement son intelligence, c'est tout perdre d'un côté sans rien gagner de l'autre.
De ce dangereux exercice, l'intelligence ne peut, en effet, tirer aucun avantage sérieux. Elle produit, n'est-ce pas? deux sortes d'opérations : les unes, plutôt passives el inconscientes, consistent surtout à emmagasiner dans la mémoire les faits et les paroles, à refléter dans l'imagination la vie extérieure du monde; les autres, actives et vraiment propres à l'homme, consistent à se prononcer sur les rapports et sur la valeur des images ou des idées qui se présentent à notre esprit. Par le premier mode, nous connaissons; par le second mode, nous comprenons et nous jugeons. Or, de connaître, c'est toute l'ambition et tout l'effort du dilettantisme; comprendre et juger ne sont pour lui que des opérations chimériques et pédantes, lion netout au plus pour les esprits vulgaires.
« C'est faire un abus vraiment inique de
l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité, lisions-nous tout à l'heure dans le Jardin d'Épicare. Encore moins peut-elle nous servir à juger, selon la justice, les hommes et leurs œuvres. » Un peu plus loin, dans le même livre, nous apprenons qu' « une argumentation suivie par un esprit complexe ne prouvera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a conduite, » et ailleurs, que, si la morale avait écouté la raison, elle eût été conduite « par divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses ». Du reste, l'inanité des sciences créées par la raison prouve bien qu'elle est incapable de rien établir : « L'esthétique ne repose sur rien. C'est un château en l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. » C'est toujours de l'Anatole France (1).
Les autres dilettantes traitent la raison humaine avec le même respect : « Tout est
1. Anatole France, le Jardin dCÉpicure, pp. 77, 213 244, 217. Cf. les Opinions de M.Jérôme Coignard,j>p. 1-38.
vrai, même les songes, » dit quelque part M. Jules Lemaître. Et, dans un très bel article sur le Sens delà Vie de M. Edouard Rod, se trouvant amené à formuler avec son habituelle sympathie ce qu'il appelle « le credo des âges nouveaux », tout de suite la peur lui vient d'être pris au sérieux, et sa profession de foi, qui se terminera par un Amen assez plaisant, commence par cette précaution de sceptique : « En voici un — un credo — que je vous donne pour ce qu'il vaut (1). » Renan, parlant de la recherche des fins morales, dit que « sur cette matière, on parie, on tire à la courte paille; en réalité, on ne sait rien (2) ». C'est cette défiance de la raison qui lui fait adopter le dialogue pour l'exposition des idées philosophiques : « Les vérités de cet ordre, dit-il, parlant sérieusement dans la Préface du Prêtre de Nemù ne doivent être ni directement niées, ni directement affirmées; elles ne sauraient être l'objet
\. Les Contemporains, Ve série, p. 60.