‹ Autour du dilettantismeChapitre 14 sur 46 · Edouard Rod, h Sens de la Vie · texte numérisé non relu

Edouard Rod, h Sens de la Vie

brutal de la Phénicie, la vaporeuse mythologie des Yikings norvégiens, l'ardente et pure extase des mystiques espagnols ; entre Les victoires sanglantes des grands conquérants, et l'effort généreux des civilisateurs; entre le chimiste philosophe qui nie Dieu, et la religieuse qui se dévoue pour Dieu ; entre le passé et le présent, entre le faux et le vrai, entre le bien et le mal: pourquoi des préférences, pourquoi un choix exclusif qui serait un appauvrissement, qui nous priverait de la moitié au moins des façons de penser et Tle sentir? C'est n'avoir pas l'àme assez forte, que de ne pouvoir supporter ensemble tous ces états divers; c'est n'avoir pas l'esprit assez large., de n'en admettre quelquesuns qu'aux dépens des autres. « Tout à la fois religieux et sceptique (1) », le vrai sage ne se butte pas à l'enfantine barrière des contradictions : il sait comprendre, il sait aimer tout ce qu'un homme avant lui a été

1. Maurice Barrés, Soz/s Fœil des Barbares, dans Y Examen qui précède la nouvelle édition, p. 49.

capable d'aimer et de comprendre. Et ainsi nul jamais n'a rien possédé, en fait d'idées ou de jouissances, qu'à son tour il ne le possède; et ce que d'autres ont eu en parcelles, il l'a en bloc, pour ainsi dire, aussi riche, lui seul, aussi intelligent et aussi heureux que tous les autres ensemble.

Et cette supériorité, qu'il est le premier à reconnaître en sa propre personne, le dilettante a encore la satisfaction, un peu moindre il est vrai, mais cependant réelle et profitable, de la voir reconnaître par d'autres, par un public justement ébloui.

C'est du plus grand d'entre eux qu'on a écrit avec raison : « L'ironie qui le porte à se moquer de lui-même et des autres, l'indécision qui ne lui permet aucune affirmation qu'il ne soit tenté de contredire, l'espèce de fantaisie abstraite vers laquelle tend sa philosophie sans logique, tout, ce qui le condamne à l'impuissance est ce qui lui vaut les applaudissements de cette société superficielle

pour laquelle il professait jadis on si profond dédain (1). » Et lui-même a dit : « On réussit surtout par ses défauts... En Bretagne, j'aurais écrit comme Rollin. A Paris, sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en moi, le monde s'y plut, et. peut-être pour mon malheur, je fus engagé à continuer. »

Peut-être pour son malheur? Oh! non, puisque le succès dura autant que la vie de l'auteur, et parait même devoir se prolonger, en se ralentissant, il est vrai, une vingtaine d'années encore. L'exemple des disciples est, du reste, là. pour fortifier l'exemple du maître. Le plus digne de lui et celui, certainement, qui lui ressemble davantage, M. Anatole France, n'a-t-il pas trouvé dans les élégantes pantalonnades de ses derniers livres un succès qui n'avait guère souri aux vers et aux romans assez laborieux de ses débuts littéraires? Si l'étonnante immoralité de son Lys

i. Ernest Renan, par Gabriel Séailles, p. 297.

rouge n'avait pas suffi à en assurer la vente , est-ce que Thaïs et les Opinions de M. Jérôme Coignard n'eussent pas beaucoup mieux préparé les voies au succès de ce roman, que les Poèmes dorés et les Désirs de Jean Servien ?

Vive le dilettantisme, qui grandit l'écrivain à ses propres yeux et lui attire les applaudissements de la foule !

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