Essais de psychologie contemporaine, p. vi
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Est-ce que tout le roman du Disciple n'est pas le développement de cette salutaire idée ?
Dans la préface de ce livre qui, malgré des scènes regrettables, a exercé une si heureuse influence et contribué pour une si grande part à faire de l'année 1889, dans laquelle il parut, une des plus favorables à l'idéalisme, il révèle aux jeunes gens cette anxiété d'un écrivain qui s'interroge lui-même sur le caractère et sur l'influence de l'œuvre accomplie : « Qu'aurez-vous recueilli dans nos ouvrages? leur demande-t-il. Pensant à cela, il n'est pas d'honnête homme de lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité... » Et, peut-être inquiété parle souvenir de quelques pages imprudentes, il leur conseille, avec une gravité douce, de n'être ni le positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du monde intellectuel et sentimental ; de n'être ni des cyniques, ni des jongleurs d'idées; de s'attacher,
dans ces temps de contradiction, à la phrase Lumineuse du Christ, qu1 « il faut juger de
l'arbre par ses fruits », en sorte que toute idée, si subtile qu'elle soit et soutenue de n'importe quel nom, mérite d'être rejetée comme fausse dès qu'elle rend notre âme moins capable d'aimer, moins capable de vouloir.
On sait de quel dur exemple il fortifie ses émouvants préceptes, et comment l'élève du philosophe positiviste Adrien Sixte en arrive, grâce au déterminisme enseigné par son maître, à justifier ses pires défaillances, à se démontrer l'absurdité du remords et à violer, avec une conscience calmée, toutes les lois delà justice et de la pudeur.
La leçon est d'autant plus forte. qu'Adrien Sixte n'est pas présenté comme un penseur sans scrupule, indifférent au bien et au mal. En ce philosophe, nous e>t-il dit, derrière le hardi nihiliste d'esprit . un noble cœur d'homme naïf se dissimulait toujours. Or c'est justement dans «•elle honnêteté sans
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tache que va se sentir troublé, torturé, le maître du jeune perverti : « Toute l'aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices d'un hideux orgueil et d'une abjecte sensualité. » Et, bien qu'il eût conscience de n'avoir jamais rien écrit que pour servir le progrès scientifique, bien qu'il se fût toujours appliqué, par une conduite irréprochable, à ne laisser aucun prétexte à ses adversaires d'arguer de ses exemples contre sa doctrine, il lui fallait bien reconnaître où ses principes pouvaient conduire une âme logique et passionnée. Devant la série de crimes auxquels sa philosophie a servi de justification, le savant s'humilie et s'incline, épouvanté du mystère insondable de la destinée. Sa prière d'enfance lui revient au cœur, et il voudrait croire en Dieu, afin de pouvoir s'adresser à lui. Il se rappelle alors le mot si profond de Pascal, faisant dire au Christ: « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas trouvé ! » Et, comprenant que « s'il existe, ce Père céleste vers lequel grands et petits se
tournent aux heures affreuses comme vers le seul secours ». ce doit être, auprès de lui, la plus touchante des prières que notre besoin de prier, le pauvre philosophe se met à verser des larmes.
Il ne faudrait pas, de la thèse présentée dans/<? Disciple, conclure que M. PaulBourget a le mépris du savoir. Sa compétence est assez grande en histoire, philosophie, littérature et beaux-arts, pour qu'il ait le droit d'apprécier en connaissance de cause et d'estimer comme ils le méritent les travaux de la science actuelle. Mais aussi sa culture d'esprit est assez générale pour qu'il voie de combien peu, malgré nos efforts, nous sommes parvenus à reculer les bornes de notre ignorance; et il a étudié de trop près la nature de l'âme pour supposer qu'avec des chiffres, des dates, des formules, des nomenclatures, On en parvienne jamais à combler toute la profondeur. Ce qu'il ne peut souffrir des sciences exactes ou naturelles, c'est
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qu'elles nient ce qu'elles ignorent, et qu'elles prétendent ramener aux proportions de leur méthode mathématique ou expérimentale des faits d'un ordre tout différent de ceux qu'elles calculent ou expérimentent, les phénomènes de l'ordre moral et spirituel. Tel est bien le sens de la singulière boutade qu'il prête à Claude Larcher : « Substituer une boite de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès. »
Après les traités de philosophie et de religion, il n'est peut-être pas de livres, il n'est. en tous cas. point de romans dans lesquels se manifestent aussi souvent que dans son œuvre, ni avec autant de sincérité, le souci de la destinée humaine et la préoccupation de l'au delà.
Suivant la marche progressive qui. à son grand honneur, n'a cessé d'être la sienne, on le voit, dans les écrits de sa première manière, poser la question et, sans le moins du monde la résoudre, en proclamer déjà la
souveraine importance. Dans ses derniers ouvrages, il ne va pas, sans doute, jusqu'à préciser tout à fait les points de sa croyance, mais il affirme très clairement notre immortalité.
« A travers le tumulte de tant d'idées contradictoires, écrivait-il à la fin de Crime d'amour, en 1885, cet homme malheureux apercevait le grand, l'unique problème de la vie humaine, et que la religion seule résout, celui de savoir s'il y a par delà nos jours bornés, nos sensations courtes, nos actions passagères, quelque chose qui ne passe pas et qui puisse contenter notre faim et notre soif d'infini. » Cinq ans plus tard, à la fin de ses admirables Sensations d'Italie, c'est d'un regard plus sûr qu'il considère la même obsédante question, c'est d'une voix plus ferme qu'il en parle, — et non plus, cette fois, en prêtant sa pensée à quelque héros de roman, mais en son propre nom, mais à la dernière page d'un volume d'impressions personnelles et de confidences sincères :
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Ce n'est pas, vient-il d'expliquer, l'un des moindres bienfaits des voyages que de nous faire voir les choses humaines de plus haut et d'élargir notre horizon. Et il continue en ces termes : « Le chétif univers que nous sommes dans l'autre univers, la fragile durée de notre destinée, la mesquinerie insignifiante des passions individuelles dont nous souffrons, la pauvreté des accidents qui nous blessent, le peu que représente dans la vaste suite des âges le tumulte contemporain, nous le sentons à plein cœur, et à plein cœur aussi ce besoin, cet appétit des choses éternelles, la plus antique, la plus sûre garantie de notre destinée d'outre-tombe. Ce n'est pas sans raison que les Pères de l'Eglise, qui restent les princes des psychologues et des moralistes, malgré le fatras microscopique de notre science actuelle, ont comparé la vie humaine à un voyage, et l'homme qui doit mourir à un passant qui s'achemine vers sa fixe demeure (1). »
, 1. Sensations d'Italie, p. 337.
Au fond, cette page est d'un chrétien.
Cela ne veut pas dire que nous le poussions de force dans les bras de l'Eglise, et que, prenant prétexte de ses marques de sympathie, nous l'adoptions, nous catholiques, sans le consulter et en quelque sorte malgré lui. Dieu a ses heures, et tant qu'il ne juge pas à propos de répandre ses grâces décisives, il se contente de la bonne volonté. Nous n'avons, nous, qu'à nous en tenir à ce que les âmes révèlent publiquement d'elles-mêmes, et sur ce point délicat notre rôle se borne à prendre acte de leurs confidences.
On ne saurait, à cet égard, s'abstenir de remarquer ce que déclare M. Bourget dans un de ses plus récents ouvrages, dans ce délicieux petit livre qui a pour titre : Un Saint. Se surprenant à déplorer le nihilisme et l'ironie d'un très jeune savant, son compagnon de route, il compare cet état d'esprit avec le sien propre, et il se demande : « ?s'étais-je pas plus malheureux encore, moi qui aurai passé ma vie à comprendre
égalemeni l'attrait criminel de la négation ei la splendeur de la foi profonde, sans jamais m'arrêter ni à l'un ni à l'autre de ces deux pôles de l'âme humaine (I>? »
« Moi qui aurai passé ma vie... » La vie de M. Bourget n'est pas. il faut le souhaiter, près d'atteindre son terme: ce qu'un temps a vu commencer, un autre peut le voir finir. Aucune àme généreuse et droite ne s'arrête ici-bas sur le chemin du progrès; celle qui a trouvé Dieu doit travaillera le comprendre davantage, celle qui le cherche encore doit continue]' ses recherches, bien assurée que, -'il se dérobe, ce n'est pas faute d'amour, mai- pour augmenter plu toi la joie et le mérite de la rencontre. Le beau livre d'Outre- Mer autorise, d'ailleurs, toutes le- espérai] et M. Bourget s'y donné, tout au moins, pour « un chrétien de désir. »