Sensations d' 'Italie, p
2. Voir dans Terre promise le chapitre xi, et notamment cette page : « Que se passe-t-il dans la prière, et qu'est-ce que cette grâce, que ce don delà paix profonde qui nous rend heureux dans lé brisement des instincts fondamentaux de l'être humain? La science, de quelque nom qu'elle s'appelle, qui réduit l'existence morale à un mécanisme, en est encore à répondre à ces questions. Elle détermine des suites d'idées Elle précise des conditions physiques. Puis elle se trouve obligée, en toute sincérité, de dire qu'elle ignore, devant 'les phénomènes qui ne tiennent cependant ni de la folie ni de la maladie puisqu'ils s'accompagnen-t de l'équilibre entier de la raison, de l'absolue lucidité intellectuelle et quelquefois du complet rétablissement physique, cornue eeux que produit dans les âmes croyantes la pratique de certains sacrements. »
Une fois de plus, si l'on veut, on nous taxera d'optimisme (et comment n'avoir pas confiance, quand, de par Dieu et le cœur humain, la cause que l'on défend est assurée de l'avenir?) Mais nous n'hésiterons pas à dire, en terminant cette sincère étude, que, commencée impartialement et sans idée arrêtée d'avance, elle nous a conduit, à mesure que nous y avancions, aux découvertes les plus réconfortantes.
Il est incontestable que M, Paul Bourget, autrefois assez éloigné du christianisme, s'en est, depuis dix ans, rapproché davantage à chaque livre qu'il a écrit.
Sans interruption, et de volume en vol urne. il a diminué, jusqu'à suppression totale, le nombre des pages licencieuses qui gâtaient
scs œuvres du début, et il a, suivant une même progression, multiplié les témoignages de son admiration pour la foi religieuse. L'un de ses derniers écrits est le récit du bien qu'un prêtre simple et pieux fait, par sa bonté seule, à un impie, très jeune encore, mais très intelligent, très instruit et... très à l'aise avec sa conscience. Il dit de ce jeune homme, en terminant le livre : « Je me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abbé venu jusqu'au seuil, et je reconnus, dans le regard que mon compagnon jetait, de son côté, sur le simple moine, Y aube d'une autre âme. » Ces derniers mots sont soulignés dans le texte, et il n'est pas possible d'en méconnaître la portée.
On ne niera point, d'autre part, pour peu qu'on tienne compte de l'estime et de la sympathie qui entourent son nom dans plusieurs pays d'Europe et en Amérique, on ne niera point qu'un tel auteur ne soit, dans une certaine mesure, et pour employer un
terme barbare mais énergique, représentatif d'un bon nombre de contemporains. C'est le moins qn'on puisse accorder à la théorie des milieux, que tout grand écrivain se trouve nécessairement en relation d'idées avec les hommes de son temps, soit qu'il reflète les leurs, soit qu'il leur impose une partie des siennes.
L'évolution des idées de M. Bourget esl donc un nouveau signe du mouvement qui entraine les esprits d'élite vers le respect, vers le désir, parfois même vers l'amour el l'acceptation totale du christianisme.
Il y a là, pour l'Eglise, un juste motif de confiance et une vivante apologie.
C est une raison d'espérer, puisque, en somme, les esprits supérieurs finissent toujours par faire passer chez ceux d'en bas une partie de leurs convictions.
C'est aussi une réponse aux calomnies de Tignorance et de la mauvaise foi. M. Taine a fait, toute sa vie. de l'histoire impartiale, et il en a conclu que l'humanité ne pouvait
s'élever vers le bien que sur les ailes de la religion; M. Bourget a observé de très près les âmes contemporaines, et il en a conclu que leur plus pressant besoin, c'est l'Évangile et la foi pratique. Qu'il nous suffise d'opposer de tels témoignages à ces politiciens qui se donnent pour première tâche de défendre la société contre l'action religieuse.
Si les courants de la vie nationale paraissent quelquefois épuisés et malsains, rappelons-nous qu'ils n'ont dans la politique ni leur source, ni leur terme, ni la plus grande partie de leur cours. Refaire l'âme des peuples n'est pas seulement la tâche de qui détient les pouvoirs publics. C'est aux maîtres du travail et de la pensée qu'appartient, pour la plus grande part, cette glorieuse mission. A eux de faire ce que d'autres ne font pas ; à eux d'émanciper les deux forces humaines qu'un faux libéralisme essaye d'enchaîner, c'est-à-dire l'association et l'initiative ; à eux d'accomplir le progrès scientifique et le progrès matériel, comme aussi de rendre aux
unies L'espérance ei la foi, sans lesquelles il n'esl plus de vertu ni de paix sociale. C'est la grande œuvre qui déjà se prépa re en France, en dépit des efforts contraires. C'est de là, non d'ailleurs, que s'élève la brise rafraîchissante de l'esprit vraiment nouveau.
Et nous qui ne sommes rien dans l'Eglise, mais qui pourtant sommes dans l'Eglise, nous affirmons à tous ceux qui travaillent au redressement des volontés et à la pacification des âmes, que l'Eglise catholique est de tout cœur avec eux. A quelques-uns peut-être il est nécessaire de le répéter. Mais M. Paul Bourget le sait bien, lui qui a vu à l'œuvre le Pape et les évcques américains. Il sait qu'en s'efforçant. comme il s'y est engagé d'honneur par les déclarations de ses récents livres, il sait qu'en s'etïorçant « d'aider les âmes à valoir mieux ». il n'aura pas de plus fidèles auxiliaires que les vrais chrétiens ni de plus sincères admirateurs.
UNE LETTRE INEDITE
DE
Sauf les deux ou trois passages relatifs à Outre-Mer et quelques autres modifications tout à fait dénuées d'importance, cette étude parut, pour la première fois, telle qu'on vient de la lire, dans le Correspondant du 10 juin 1894.
A propos de cet article, M. Paul Bourget écrivit à l'auteur une lettre assez intéressante pour que celui-ci ait cru devoir demander la permission de la publier dans le présent livre. En face des réserves que nous avons jugées nécessaires, la loyauté prescrit de reproduire les explications du grand romancier.
M. Paul Bourget a donné de fort bonne grâce l'autorisation désirée :
140 AI lOLli DD DILEITANTISAIti
< Je n'ai, a-t-il écrit, rien à y ajouter ou à y retrancher (à la lettre en question), et je ne vois pas d'objection à ce que vous la publiiez. Elle précise un point auquel je tiens essentiellement, à savoir l'identité des conclusions auxquelles une analyse toute positiviste m'a conduit et des conclusions de la morale ou mieux de la psychologie chrétienne. J'ajoute que, si vous trouvez la thèse erronée, c'est-à-dire si vous pensez, dans votre conscience de prêtre, que la liberté totale de l'analyse des passions est dangereuse plus encore que bienfaisante, je ne serai pas du tout offensé que vous le disiez à propos de cette lettre. »
Malgré ces dernières lignes, nous reproduirons la thèse de M. Paul Bourgct sans la discuter à nouveau. Nous n'aurions, en effet, qu'à répéter ce qui a été dit assez longuement dans l'étude précédente, à savoir : 1° que nous reconnaissons, et cela avec une satisfaction profonde, l'accord des doctrines morales du christianisme et des conclu-
sions auxquelles une psychologie indépendante a conduit M. Paul Bourget; 2° que, si nous trouvons fort légitime la liberté de la recherche et de l'étude loyale en cette matière comme en toute autre, nous considérons comme un devoir absolu, pour le moraliste ou le romancier, de penser toujours à l'effet que peuvent produire sur le lecteur, lorsqu'elles sont dépeintes en toute liberté, certaines situations et certaines émotions, séductrices déjà par elles-mêmes, et rendues plus dangereuses encore par l'attrait qu'y ajoute le talent de l'artiste.
« La Bourboule, 4 juillet 1894.
« Cher monsieur, « J'ai été empêché d'aller vous voir avant mon départ, et j'ai remis de vous écrire trop longtemps pour vous parler de votre étude. Cela tient à ce que je voulais vous en écrire longuement et à fond, — et maintenant je trouve qu'il faudrait surtout en causer avec
142 ALTOl'K DE DILETTANTISME
vous. Il v a dos point- délicats qui sont difficiles à toucher par lettre.
« J'ai été, je commence par vous le dire, très heureux de ce que vous avez bien voulu voir dans mon œuvre ce que j'y crois être, un Christianisme immanent, pour prendre un terme technique mais exact. Je veux dire qu'aucune de mes pages ne serait possible si l'Évangile et l'Église n'avaient pénétré le monde moral comme ils l'ont fait. Vous avez discerné cela sous des apparences souvent complexes et vous l'avez dit avec une grande autorité, étant prêtre avant d'être critique. Pourquoi vous cacher que j'aurais voulu que vous le dissiez plu- encore? Toute cette vie des sens qui a tenu une place importante dans mes analyses de l'amour, c'esl la donnée même du problème de la spiritualité. Il faut, pour peindre cette lutte de l'âme, ce dégagement de l'être supérieur à travers les fragilités et les tentations de la chair, montrer l'élément hostile, sans quoi l'enseignement n'est plus qu'une abstraction. Je persiste à
M. PAUL 1301" KGET 1 4 3
croire que le grand malheur des écrivains chrétiens, non pas seulement de désir, mais de foi positive, a été le manque d'audace dans la peinture des passions. Ceux qui les ont lus n'y ont pas reconnu leur cœur. Le brûlant saint Augustin n'est si voisin de nous que parce que nous sentons Y homme total dans ses Confessions. C'a été là mon principe, notamment dans ce livre de la Physiologie qui a été condamné si durement par certaines revues catholiques, et où je crois avoir été plus voisin que dans aucun autre de la vérité chrétienne.
« C'est là ce dont il est malaisé de s'expliquer par lettre. A écrire sur soi-même, on risque toujours d'exagérer l'importance attachée à sa propre personne. En généralisant, je voulaisTseulement appeler votre attention sur ceci : l'Eglise a été toujours trop sévère pour les moralistes libres. Elle l'a été pour Balzac, si profondément, si entièrement catholique ; elle l'a été pour Baudelaire. Elle l'a été pour nous tous. Et cependant ce qui
lui importe, c'est que notre conclusion philosophique sur la vie humaine, à laquelle nous arrivons par l'analyse des passions, ne soit pas différente de celle à laquelle elle arrive par la Révélation. M. Le Play est devenu croyant parce qu'il a trouvé dans le Décalogue la synthèse de la loi sociale que lui avait découverte l'expérience. C'est en effet un puissant argument. Mais il suppose qu'on lui a permis l'expérience.
« Nous causerons de tout cela, cher monsieur, à mon retour. Je vous dirai alors viva voce combien j'ai admiré votre pénétration, votre finesse, et votre talent d'exposition. La difficulté de dire merci à certaines études vient de ce qu'elles touchent en nous à des libres trop intimes. Je ne crois pas que je puisse mieux vous faire sentir le prix que j'attache à votre essai.
« Voulez-vous trouver ici l'expression de mes sentiments les meilleurs?
« Paul Bourget. »
M. BRUNETIERE
AUTOUR DU DILETTAMISME.
M BRUNETIERE
Mesdames, Messieurs (1),
Ayant à vous parier de l'œuvre de M. Brunetière, je n'ai pas à craindre que le sujet de cette conférence vous paraisse en lui-même
1. Cette étude fut donnée sous forme de conférence au Cercle du Luxembourg, le 21 mai 1894. Après l'article, désormais fameux, du 1er janvier 1895, il semblerait que tout ce qui a paru d'antérieur sur M. Brunetière ait beaucoup perdu de son intérêt, et que, par conséquent, il eût été à propos de refondre le présent travail et de le mettre, comme on dit, au courant. Mais, à y bien réfléchir, il nous a paru qu'il valait mieux en garder le texte primitif, tel qu'il a été prononcé et qu'il a, une première fois, paru dans le courant de l'année dernière. (V. la Quinzaine du 15 novembre 1894.) Par ce qu'on pouvait, dès ce temps-là, affirmer des idées de M. Brunetière et de ses dispositions à l'égard du Christianisme, on se convaincra sans peine que l'article Après une visite au Vatican, s'il constitue chez lui, un progrès réel, ne marque pas, comme on l'a pensé, un absolu changement d'attitude, une soudaine révolution d'esprit.
dénué d'intérêt; car il n'est guère d'écrivains, et il n'est pas de critiques dont aujourd'hui l'influence s'exerce plus profondément sur notre littérature.
Mais, rassuré de ce côté-là, je me sens sur d'autres points tout rempli d inquiétude.
Voilà six mois qu'on ne parle que de M. Brunetière, et sur son compte tout ce qu'on peut dire a été dit, soit en bien, soit en mal, dans les revues et dans les journaux, sous la coupole de l'Institut comme dans les boudoirs élégants et parmi les cafés du quartier latin. Il n'est pas jusqu'aux sergents de ville qui n'aient appris à connaître son nom. et peu s'en est fallu que, suivant la nouvelle méthode des révolutions, on ne renversât des omnibus, on ne brùlàt. des kiosques à propos de ses doctrines. Par un de ces contrastes dont l'histoire est prodigue, l'année 1894 pourrait presque s'appeler l'année des anarchistes et celle de M. Brunetière.
Oui, mais comment prévoir tout cela lorsque, à la fin de l'année dernière, le trop aimable Président du Cercle du Luxembourg demanda à m'inscrire pour une Conférence et m'en fit dès lors choisir le sujet?
Allons, Mesdames et Messieurs, un peu d'indulgence ! Ne suffit-il pas, après tout, de changer de point de vue ? Sans même recourir au procédé classique de faire contre mauvaise fortune bon cœur, vous n'auriez, semble-t-il, qu'à vous tenir quelques petits raisonnements dans le genre de ceux-ci :
Comme l'heure est opportune pour parler de M. Brunetière! Non, jamais moment ne fut mieux choisi pour l'apprécier en connaissance de cause : critique, professeur, conférencier, académicien, il s'est achevé de montrer à nous dans toutes les attitudes et sous tous les aspects de son rare talent. Il a été discuté, porté aux nues, vilipendé; par les uns mis au-dessus de Sainte-Beuve et de Taine, par les autres traité de chien hargneux et de pédant de collège. On l'a accusé
de parti pris, loué de son impartialité, blâmé de son style rocailleux et obscur, vanté comme l'écrivain de nos jours qui possède le mieux tous les secrets de la langue française. On a fait de lui le premier et le dernier des hommes, le plus habile et le plus maladroit, le plus juste et le plus prévenu, bref le meilleur et le pire des critiques. Qu'est-ce qui manque, après cela. pour juger son procès? l'instruction est à terme, on a entendu toute espèce de témoins à charge et à décharge. C'est l'heure de dire une fois pour toutes, si, oui ou non, M. BruiU'tière est un grand homme ; c'est l'heure de dire comment il enseigne, comment il parle, comment il écrit, comment il pense... Mais peut-être est-ce beaucoup de questions, et les Egyptiens, pour juger leurs morts, n'en demandaient pas autant. Or, il ne faut pas oublier que M. Brunetière est encore vivant, très vivant même, et que, par conséquent, notre juridiction ne s'étend qu'à son style et à ses idées.
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Tout de même, ce serait bien tentant de chercher à connaître en M. Brunetière le caractère privé. Mais quoi! si je vous disais qu'il doit être tel qu'en ses livres, convaincu et un peu doctrinaire, exigeant peut-être, sûrement impartial, très indépendant, je ne vous apprendrais rien que vous n'ayez les mêmes chances que moi de deviner vousmêmes ; bien plus, je parlerais de ce que j'ignore, et je risquerais de tomber dans l'indiscrétion.
Pareillement, ne convient-il guère de chercher ce qu'il est comme maître ; ou sinon, il le faudrait louer de ce qu'il se propose encore plus de former l'esprit de ses disciples que de les instruire, préférant, comme Montaigne, aux têtes bien pleines les têtes bien faites; et il faudrait raconter, à son honneur, que son enseignement, incomplet sans doute par les lacunes inséparables de l'ab-
sence de religion, ne laisse pas d'inspirer à ceux qui l'entendent le souci des choses morales et le sentiment viril de la responsabilité. J'ai le plaisir de compter parmi mes meilleurs amis quelques-uns de ses anciens élèves de l'Ecole Normale ; ils lui restent très attachés, et ils s'accordent à dire qu'il leur a fait du bien. Quel éloge vaudrait celui-là (1)?
M. Brunetière, heureusement pour nous, ne s'est pas renfermé dans les murailles, assez hautes et difficiles à franchir, de l'Ecole Normale Supérieure. De professeur, il est devenu conférencier. Au théâtre de l'Odéon
1. « On n'est pas professeur pour soi, a écrit depuis lors M. Brunetière. Nous leur dirons (aux professeurs) que leur « métier » n'est pas un « métier » comme un autre, mais qu'ils ont contracté, rien qu'en le choisissant, un engagement de conscience, auquel donc ils ne sauraient manquer sans une espèce de forfaiture. Nous ajouterons qu'ayant pris vraiment charge d'âmes, on ne leur demande point de se transformer en prédicateurs perpétuels de morale, mais ils n'oublieront jamais ce que la moindre de leurs paroles peut remuer de fâcheux dans l'esprit de leurs élèves.» — (Éducation et Instruction, Revue des Deux Mondes du 15 février 1895, p. 930.)
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et clans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, qui a aussi ses Matinées, il s'est adressé au très grand public, et l'on a pu juger de ce qu'il valait comme orateur.
Il n'y a pas à le nier, M. Brunetière est très éloquent.
Comme il en faisait confidence à son auditoire de Dijon, le 15 avril dernier, il a « appris de Bossuet lui-même qu'on parle toujours assez bien quand on a quelque chose à dire, et qu'en le disant on songe moins aux intérêts de son amour-propre ou de sa vanité littéraire qu'à ceux de son sujet lui-même. » C'est de ce principe, sans doute, que vient le ton convaincu et entraînant de sa parole. Il croit à ce qu'il dit; davantage, il le sent. Il se passionne pour la question qu'il traite, il force l'auditoire à se passionner comme lui. D'autres conférenciers plairont par la familiarité, la finesse ou l'esprit de leur causerie; lui, c'est par la force uniquement de ses idées et de ses preuves. Une voix incisive, une mimique impérieuse
ajoutent encore à l'autorité de cette éloquence prenante, à laquelle on essaierait vainement de se soustraire, à moins que par la fuite.
Or, vous savez qu'à ce moyen-là on s'est gardé de recourir, et que dans le grand amphithéâtre de La Nouvelle Sorbonne, lorsque c'est le cours de M. Brunetière, il faut s'y prendre de bonne heure pour trouver des places. Six mois durant, son auditoire vient encore de se montrer assidu, et le même nombre de fidèles qui assistait, au mois de novembre, à la première Conférence de cette année, se trouvait là encore, il y a quinze jours, pour applaudir la dernière qu'il ait faite.
Les engouements variables qui ont presque toujours porté les grands auditoires à divers cours de la Sorbonne ou du Collège de France, s'expliquaient quelquefois par le soin que prenait le Professeur de mettre son enseignement à la portée d'un tel public; ils s'expliquaient encore par la nouveauté des
sujets, ou même par l'élégance de l'orateur, je veux dire de son langage. Si j'affirme que le succès de M. Brunetière n'est pas dû à de semblables causes, ne voyez pas là une intention désobligeante. Il a toujours parlé de questions graves, et il en a toujours parlé gravement, en sorte que, par un phénomène bien rare, il n'a jamais cessé de mériter le succès, bien qu'il n'ait jamais cessé de l'obtenir.
Est-ce à dire, Mesdames et Messieurs, qu'en une si nombreuse audience, pour parler comme Bossuet et lui, tout le inonde ait pu également comprendre ses sévères enseignements? Ce serait à souhaiter, pour l'intelligence et le sérieux de nos contemporains. Mais il y aurait peut-être quelque illusion à le croire. Si nous affirmons, comme il est plus vraisemblable, qu'un tiers comprenait
les idées, un autre tiers les mots, un autre enfin le son de voix et les [gestes, nous n'aurons fait de tort à personne, et cela restera une belle gloire pour M. Brunetière d'avoir pu, sur une assemblée de plus de mille personnes, discuter avec plusieurs centaines d'auditeurs instruits les si hautes doctrines de Bossuet.
C'est, du moins, si vous me permettez un souvenir personnel, c'est ce qui m'a paru les deux seules fois qu'il m'ait été loisible d'assister aux Conférences de cette année.
La 'seconde fois, notamment, étant arrivé une demi-heure d'avance, je pus pénétrer jusqu'au second rang, et m'asseoir derrière la place de Mmc Brunetière elle-même, si bien que j'entendis avec émotion les admiratrices s'enquérir auprès d'elle des nouvelles du Maître, et comment il se portait, et de ce qu'il devait prochainement donner au public.
Mes voisines de droite, trop jeunes et trop élégantes pour que je me permisse de faire attention à elles, parlèrent toute la demi-
heure de trois sujets que je me rappelle, en ayant noté l'ordre, et qui se rapportaient, en attendant le Discours sur l'Histoire Universelle, à leurs petits chiens, à leurs chapeaux et à leurs bébés.
Ma voisine de gauche, excitée, je le crois, à la bienveillance par mon grand air de naïveté, ne dédaigna pas de m'adresser la parole, et, comme elle était presque contemporaine de Mme Guyon, je ne me fis pas scrupule de répondre à ses douces avances. Mon premier mot faillit briser là ce commencement d'intimité. «N'est-ce pas, Monsieur l'Abbé, me dit-elle, qu'il a été bien beau l'autre jour? » Et moi de sottement répondre : « Qui donc cela, Madame? — Comment, qui cela ? Mais, mais lui, mais M. Brunetière. — C'est juste, et me voilà confus. Mais daignez m'excuser, Madame, je n'ai pu assister à sa dernière conférence : je l'ai tant regretté ! » Elle redevint aimable, et s'offrit à me résumer ce qu'il avait dit.
Vous devinez, Mesdames et Messieurs,
avec quel bonheur j'acceptai, n'ayant, du reste, pas mieux à faire, et point fâché de savoir ce que représentait dans cette vénérable tête la doctrine de Bossuetet de M. Brunetière. Mais de vous le répéter, voilà ce que je n'entreprendrai pas. Je n'y compris absolument rien, sinon quil s'agissait du différend avec Fénelon et de la querelle du Quiétisme.
La question en elle-même n'est pas, vous le savez, des plus claires qui existent; mais ce qu'elle était devenue dans l'esprit de ma chère voisine, il n'est personne au monde pour s'en faire l'idée. Je ne compris et je ne me rappelle que deux pensées absolument authentiques, dent voici la première :
« Mais pourquoi a-t-il dit que le Traité de 1 Existence de Dieu était de Bossuet? J'avais toujours pensé qu'il était de Fénelon. — Iladit cela, Madame ? — Puisque je vous le répète ! — C'est qu'il aura confondu, repris-je sans sourciller, avec le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même. — Ce n'est pas pos-
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sible, Monsieur l'Abbé, il connaît trop bien la question; c'est plutôt qu'on aura découvert quelque chose. » Je fis un signe d'assentiment et lui dis avec candeur : « C'est bien vrai qu'aujourd'hui on découvre tant de choses ! »
Cette difficulté de détail éclaircie de la sorte, on revint au quiétisme, où je ne vis clair qu'en cette dernière phrase : « Enfin, tout cela, ce sont des matières bien délicates et bien difficiles. Je comprends que Bossuet et Fénelon en aient discuté ensemble : des évêques! Mais Mmo Guyon, une femme, de quoi se mêlait-elle? »
Je ne me serais sûrement pas permis de lui dire : « Et vous donc, Madame ? » Mais eussé-jesubi cette rustique tentation, qu'une salve d'applaudissements m'eût bien empêché d'y céder. C'était le Maître qui entrait : « Comme il a l'air fatigué ! » s'écria ma voisine. Et ce cri du cœur lui ramena toute ma sympathie. Elle se contint durant la Conférence, suspendue qu'elle était aux paroles
de l'orateur; plus sage en cela qu'une de ses voisines, qui. sérieusement, poussa une exclamation d'aise et applaudit toute seule à la fin d'une longue phrase qui se terminait par le nom magique de Spinoza. Cela rappellerait la paysanne, émerveillée d'un sermon qu'elle venait d'entendre et à qui l'on demandait ce qu'avait dit de si beau le prédicateur. « Il a dit, il a dit... je ne sais plus ce qu'il a dit. Si, au fait, il a dit : Tertullien ! »
Il est bien entendu, n'est-ce pas, que ces souvenirs saugrenus autant qu'indiscrets n'entachent en rien l'admiration très sincère que nous inspire l'éloquence de M. Brunetière. Une bonne partie de ses auditeurs sont d'une compétence parfaite, et tout à fait capables d'apprécier ce qu'il dit. Or ceux-là mêmes, et qui sont les plus difficiles, se montrent aussi les plus satisfaits ; leurs éloges rachètent amplement ceux des autres.
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Un des plus agréables sentiments qu'on éprouve à entendre M. Brunetière, c'est de recevoir tout d'un coup, et comme par révélation magique, l'intelligence de sa manière d'écrire. C'est l'orateur, en lui, qui fait comprendre l'écrivain, et, pour goûter son style, il faut avoir entendu sa parole.
Ce qui, dans ses longues périodes, ressemblait tant à des lourdeurs, devient alors force et solidité. Ses incidentes enchevêtrées ne font plus qu'éclairer la pensée sous tous ses aspects ; elles la précisent, la justifient, la rendent évidente, l'imposent à notre assentiment. Les transitions nombreuses et fatigantes, qui enchaînaient toutes les idées à gros renforts de conséquem?nent, de et donc et de tout de même que, manifestent ici la liaison des idées, rattachent les moindres détails à l'ensemble du sujet, et permettent à l'esprit subjugué, éclairé, illuminé, de tout
comprendre sans effort. Autant le style paraissait massif, autant la diction est souple. Avec tous ses membres de phrase qui s'emmanchaient par tant de bouts, si la page du livre n'allait pas sans quelque apparence de squelette compliqué, on la voit, au contraire, sous l'influence de la parole, s'organiser, s'animer, se mouvoir, resplendir de vie et d'éclat. Et pourtant c'est bien le même style qui, tout à l'heure, nous paraissait si pesant et si ennuyeux. Ennuyeux et pesant, il ne le paraîtra plus : ayant entendu rugir le monstre, nous le croirons entendre encore lorsque nous relirons ses écrits, inséparables désormais pour nous desa mimique, de son expression de voix, de son geste énergique.
Mais enfin, il reste que M. Brunetière a écrit avant de parler, et que ses articles l'emportent en nombre sur ses Conférences. Le style d'un écrivain doit valoir par luimême, je ne veux pas dire indépendamment de la pensée, mais indépendamment de la diction et de l'action oratoire.
Difficilement trouverait-on un style mieux caractérisé, plus original que celui de M. Brunetière. Il reste tel encore, même après les nombreuses copies qu'ont essayé d'en faire ses jeunes disciples de l'Ecole Normale et ses confrères de la critique. Est-ce donc un style facile à imiter? Je réponds oui et non. Oui, dans ses procédés, qui confinent à des défauts ; non pas certes dans ses qualités intimes. On en a pris la forme, on a dû en respecter le fond.
L'extérieur du style de M. Brunetière se réduit, en somme, à quelques procédés qui peuvent lui convenir, à lui, mais dont l'imitation n'offre que des périls à ses pasticheurs. Sa pensée toujours synthétique appelle nécessairement la forme complexe des périodes ; quand on voit tant de choses d'un seul coup d'œil, on ne saurait se contenter de n'en dire qu'une à la fois, et, comme toutes les idées qu'on a en tête ont entre elles de certains rapports et un certain ordre, il faut que cet ordre se reproduise tel quel, coûte que coûte,
et dût s'en offenser toute espèce d'harmonie; il faut que ces rapports nombreux s'expriment tous sans exception, quand même il serait nécessaire pour cela d'en appeler, dans une seule phrase, à toutes les conjonctions, à tous les adverbes, à toutes les restrictions de la langue française. Que si l'élégance grammaticale s'en trouve offensée, on aura du moins satisfait cette élégance d'ordre supérieur dont aiment à se vanter les mathématiciens lorsqu'ils ont développé en bel ordre la suite bien enchaînée de leurs démonstrations.
Mais, réunies et comme ramassées en un même faisceau, si je voulais, les tournures spéciales, les diverses particularités de construction que M. Brunetière ne se fait pas faute d'employer toutes les fois qu'il le juge utile pour mieux dire tout ce qu'il pense, vous les faire voir en une seule phrase, quelque compliquée, sinon même embarrassée, que par conséquent elle dût être ou, du moins, paraître, j'en ferais une, tout justement, ana-
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logue, Mesdames et Messieurs, à celle que vous êtes en train de subir, et dans le commencement de laquelle des adjectifs nuancés de compléments circonstanciels auraient impunément précédé de plusieurs longueurs les noms qu'ils modifient, dans laquelle encore les régimes directs, à l'encontre des usages de notre syntaxe, se seraient jetés brusquement au travers des propositions bien avant le verbe actif qui les devait gouverner, dans laquelle enfin les derniers membres de phrase apparaîtraient assez développés, assez pleins de sens et d'harmonie pour servir de digne couronnement à un édifice aussi majestueux, ou, si on le préfère, pour offrir comme un lit de repos à ceux qui se seraient donné la fatigue, en même temps que la joie et le mérite, de suivre l'orateur ou bien l'écrivain dans les méandres presque interminables de sa vivante, progressive et dominatrice pensée.
Plus facilement encore que ces phrases savantes, et semblables à des voûtes cintrées dans lesquelles chaque pierre à la fois sou-
tient l'édifice total, on a pu imiter de M. Brunetière l'emploi, pas toujours nécessaire, de locutions adverbiales et conjonctives dont l'usage était périmé ou bien auxquelles il attribuait un sens peu commun. Mais de bon cœur j'abandonne ces questions de simples procédés, et j'en arrive aux qualités intimes de son style, à celles qui en font la valeur propre, et que, pour cause, l'on se presse beaucoup moins de lui emprunter que ses formules un peu quiquedontesques.
Une parfaite possession du vocabulaire français — ce don si simple et si rare, — l'étonnante justesse et la précision savoureuse des termes, bref l'égalité constante de l'expression et de la pensée, voilà quelle est chez M. Brunetière, comme dans nos auteurs classiques, rinfiniment précieuse qualité du style. Les mots dont il se sert disent toujours
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ce qu'il faut, et comme il le faut, sans rien de trop ni rien de manque. Il est du très petit nombre des écrivains français qui savent la langue de leur pays.
Et il s'en faut que tant de précision le conduise à la sécheresse ou à la monotonie. A certain degré de perfection logique, les termes les plus justes deviennent aussi les plus pittoresques, le bon sens prend de l'éclat, et la verve anime la raison. En voulezvous des exemples? De Michelet, ce voyant génial et trop peu critique, M. Brunetière dira que ses Histoires « ne sont que le journal de ses émotions historiques ». Ailleurs, pour marquer que le titre même des comédies de caractère en indique la portée, il se demande l'effet que produirait Tartufe si on l'intitulait, par exemple : Une Famille au temps de Louis XIV. Une autre fois, il affirme qu'il existe pour les langues un point de perfection, coïncidant toujours avec la période classique des littératures, et, pour dire qu'on peut ne préférer pas ce moment de perfection,
mais qu'on est bien obligé d'en reconnaître l'existence, voici comment il s'exprime : « On peut préférer les pommes vertes, on peut préférer les poires blettes, on ne peut pas prétendre que c'est quand les pommes sont vertes ou quand les poires sont blettes que justement elles sont mûres. »
Mais ce qu'il faut louer principalement dans le style de M. Brunetière, et le seul mérite auquel je crois que lui-même attache de l'importance, c'est que ses paroles n'ont jamais d'autre objet que de traduire exactement la pensée ; elles en sont toujours l'expression la plus juste et la plus naturelle, la seule qui s'y adapte assez parfaitement pour en dessiner chaque nuance. C'est lui-même qui l'a dit, « on ne sépare pas la forme d'un grand écrivain du fond des idées qu'il exprime ; ils font corps ; ils ne sont que l'envers et Fendroit l'un de l'autre ; on les détruit quand on les distingue (1). » C'est, d'après
1. L'Éloquence de Bossuel : Conférence faite h Dijon, le 15 avril 1894.
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lui, se faire « de l'éloquence ou du style une idée trop superficielle » que d'y voir « une parure qui s'ajouterait à la pensée, qui s'y superposerait en quelque sorte, ainsi que la toilette s'ajoute à la beauté, pour la faire quelquefois valoir, mais plus souvent pour l'enlaidir... »
Quelle confusion devrait donc être la nôtre, Mesdames et Messieurs, pour avoir consacré une si notable partie de cette conférence à l'examen du style de M. Brunetière, et, s'il venait à le savoir, comme il nous en voudrait de n'avoir pas expédié plus vite ces légères bagatelles pour nous occuper uniquement de sa doctrine et de ses idées !
M. Brunetière a une doctrine. M. Brunetière a des idées, et ce n'est point la moindre différence qui le mette à part des critiques ses contemporains, non pas seule-
ment à part, si nous voulons tout dire, mais en réalité bien au-dessus . Critiquer les œuvres de l'esprit humain sans savoir soimême ce qu'on pense, juger sans code, apprécier sans principes, je dis même sans principes littéraires, voilà une entreprise qui suppose chez les écrivains et dans certaine portion du public un étrange ébranlement des idées, une éducation bien superficielle, une totale privation de logique, une véritable anémie de l'intelligence. Eh ! de grâce, Messieurs les critiques, si vous ne savez plus discerner, de votre propre aveu, le beau du laid, ni la vérité de l'erreur, chantez-nous de belles chansons et faitesnous de beaux romans : ne vous mêlez plus de juger les écrits des autres!
M. Brunctière n'est pas, lui, de ces critiques dilettantes et impressionnistes qui se contentent, à propos des œuvres littéraires, d'exprimer l'émotion qu'elles font naître en eux, émotion qui ne cesse de varier suivant le jour et l'heure où se fait la lecture. A
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l'encontre de cette esthétique de pure fantaisie, M. Brunetière déclare avec une parfaite netteté que « ses goûts personnels ne sont de rien dans ses jugements », et que « jouir est une chose, mais juger en est une autre (1) ». C'est dire, ainsi que l'observe M. Doumic dans son très remarquable ouvrage : Écrivains d aujourd'hui, « c'est dire qu'il y a des principes extérieurs et supérieurs à notre goût individuel, et que le jugement esthétique est fondé en nature (2) ».
En présence d'une œuvre littéraire, M. Brunetière ne se demande donc pas seulement quelle impression s'en dégage pour lui. Il examine ce qu'en vaut la forme, en tant du moins qu'elle est séparable du fond ; il la compare avec les modèles reconnus comme les plus parfaits; il examine ensuite, il examine surtout ce qu'en vaut le fond même, ce qu'en valent les idées.
1. L'Évolution de la poésie lyrique en France au XIX* siècle, pp. 24 et 25.