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traîner sur un tout autre terrain que celui de lacritique morale, littéraire et religieuse (1). Nous respecterons davantage les limites que nous nous sommes fixées, si nous cherchons, dans le nouveau livre de M.Bérenger, quelle est actuellement son attitude vis-à-vis de la religion, et comment se comporte, envers nous, un de ceux qui diffèrent de nous sans nous détester, un de ceux que volontiers j'appellerais les voisins de l'Eglise.
De ces voisins, il est incontestable que les plus illustres ont fait, dans ces derniers temps, de grands pas vers nous. M. Bérenger, lui, se tient encore à une belle distance, et nous aurions fort à faire s'il nous fallait re-
1. La discussion que nous ne voulons pas entamer ici est traitée brièvement, mais de main de maître, dans la Revue Idéaliste du 15 mars 1895. M. Emile Trolliet, après avoir mis en relief, d*accord avec M. Bérenger, le rôle bienfaisant des hommes de génie, se plaint avec raison que le jeune auteur ne fasse pas la place assez grande, à l'influence des héros de vertu. « Au lieu d'aristocratie intellectuelle, dit-il excellemment, je voudrais aristocratie intellectuelle et morale, je voudrais n'être pas obligé d'admettre un Stendhal et d'exclure un Vincent de Paul. »
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lever ici tout ce qui continue à le séparer du catholicisme. Mais, comme le soin de noter ces sortes de différences est rarement négligé par la critique religieuse, il nousplait davantage d'attirer l'attention sur ce qui rapproche de nous les esprits sincères dont tout le malheur, souvent, est d'avoir été imparfaitement instruits de la religion au temps de leur enfance et imbus d'une philosophie fausse au temps de leur jeunesse.
Ceux qui se rappellent les premiers essais de M. Bérenger ne pourront manquer d'être frappés, comme nous, de l'heureux changement qui s'est opéré dans l'idée qu'il se faisait du christianisme. Après l'avoir traité naguère de « symbole encore un peu grossier de l'idéal que nous rêvons », il n'est pas éloigné d'y voir aujourd'hui le principe qui sauvera le monde moderne. Déjà il reconnaît dans l'Evangile la plus haute expression de ce sentiment religieux « sans lequel la science et la démocratie ne seraient que des duperies grossières » ; et, malgré tous les
griefs qu'il garde contre l'Eglise, il ne désespère plus de la voir, remontant à sa sublime origine, devenir « la grande missionnaire de la solidarité religieuse entre les hommes ». Voici par quelles paroles il conclut l'un de ses plus importants chapitres : «Que l'Eglise exauce le vœu du siècle, qu'elle fasse la paix véritable, et le siècle ne reniera plus l'Eglise. »
Les conditions que, faute de bien comprendre l'Eglise, on a voulu mettre à la paix future, sont aujourd'hui de deux sortes.
On lui reproche d'abord d'être par ses dogmes l'ennemie de la science, et on lui demande de les sacrifier. Cette erreur subsiste dans Y Aristocratie intellectuelle. Quand disparaîtra-t-elle? Lorsque l'auteur saura ce qu'est au juste la doctrine chrétienne. Il n'est pas possible qu'il continue de la croire absolument incompatible avec les hautes spéculations de l'esprit ou les sûres données de la science, quand, pour la complète loyauté de sa recherche, il aura médité des livres comme
la Philosophie du Credo, par le P. Gratry, ou Y Avenir du catholicisme en France, par M. l'abbé de Broglie.
Que ne tient-il à nous de mettre ces deux ouvrages entre les mains de tous ceux qui, aujourd'hui, s'éloignent encore, par une espèce de loyauté intellectuelle, de la croyance qui sollicite leurs cœurs!
M. de Broglie leur apprendrait quelles relations cordiales peuvent exister entre l'Église et la science, maintenues chacune dans leur domaine, la première s'en tenant, en fait d'exigences, à ses conditions certaines d'infaillibilité, la seconde ne dépassant pas les justes frontières que ses méthodes lui assignent. Par ses explications et par son exemple, le grand Oratorien leur ferait voir, d'un autre côté, comment les dogmes essentiels, la Trinité, l'Incarnation, la Vie Surnaturelle, bien loin de restreindre et de cristalliser en. quelque sorte nos spéculations, ouvrent à l'esprit humain d'infinis horizons de recherches à travers les sublimes
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secrets de la vie divine et de nos destinées (1). Le second préjugé qui a tenu beaucoup d'âmes éloignées de l'Eglise, c'a été de la croire, dan- son esprit et ses institutions, l'irréconciliable adversaire de cette démo-
1. Un des plus distingués représentants de la jeune littérature m'écrivait il y a quelque temps '7 février 1 « je crois que la religion peut subsister, mais dévêtue de ses dogmes et ramenée à sa vraie destination : consoler et émouvoir le cœur humain. Est-ce là une hypothèse chiméripie? Peat-èbe... Mais ce n'est pas un préjugé. Entre celle religion-là et la science, il n'y a point, il ne peut y avoir contradiction. Mais les vieux dogmes où s'est cristallisée la vérité d'hier, comment s'adapteront-ils avec la vérité d'aujourd'hui? Et s'il y a une récélalion essentielle, la science peut-elle être autre chose qu'un jeu de devinettes pour enfants? Je ne demanderais pas mieux que nvaincu et converti, mais je n'ai pas de foi. et dson est rebelle. »
•e ami a raison de convenir que la science ne peut en conflit avec la morale religieuse. Mais s'il avait étudié notre dogme avec son esprit aussi exactement qu'avec son cœur il a compris notre morale, il conviendrait sans peine : 1° que sur certaines questions de première importance, en religion comme partout, il y a une « vérité d'hier » qui peut rester « la vérité d'aujourd'hui » et de demain; 2° que la révélation essentielle, ayant un objet tout à fait restreint et d'ailleurs étranger au domaine direct de la science, laisse en propre à celle-ci, non seulement « des devinettes pour enfants », mais beaucoup pins de graves questions que les savants n'en peuvent résoudre.
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cratie qui tend de plus en plus à devenir, pour le meilleur progrès du monde, la forme universelle des sociétés humaines (1).
Nous avons la grande joie de voir que ce préjugé, non moins fatal que celui qui s'appuie faussement sur la science, va s'atténuant chaque jour dans tous les esprits sincères. M. Henry Bérenger, qui ne laissait pas, il y a peu d'années, d'en être assez atteint, s'en montre maintenant tout à fait libéré. Il constate, non pas, sans motif, que certains hommes dans l'Eglise s'opposent encore au grand mouvement de réconciliation entre elle et la démocratie, mais il reconnaît loyalement que cette obstruction aveugle n'a rien de nécessaire pour les catholiques et qu'un grand nombre d'entre eux y ont, de concert avec le Pape, renoncé, pour toujours : « A l'appel de son chef suprême, l'Eglise, dit-il, s'est retournée vers les démo-
1. Esl-il besoin de dire que nous ne voyons presque rien de coramun entre la vraie démocratie et cette démagogie tyranni jue dont nous sommes affligés en France?
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craties. elle a marché vers le monde moderne, non plus en excommunicatrice, mais plutôt en alliée et en sœur. » Et de ce grand événement, qui renverse la moitié de ses préjugés, il fait honneur au Pape Léon XIII et aux grands évèques de ce temps, aux Ketteler, aux Manning, aux Lavigerie, aux Gibbons, aux Ireland. ainsi qua de plus humbles enfants de l'Église.
Avions-nous tort de voir en M. Bérenger,
et. à travers lui . dans une partie de ses contemporains, des dispositions toutes contraires aux dédains raffinés du dilettantisme, c'està-dire l'inquiète recherche du meilleur, avec la généreuse préoccupation de favoriser le devoir individuel et le progrès social?
Tel il nous a paru dans son roman de l'Effort, et dans son essai sur V Aristocratie intellectuelle, tel il se montrait déjà, quoique avec des idées plus étroites et plus vagues, dans le recueil de vers qui fut son début et qui a pour titre Y Ame moderne : « Sans doute, disait-il en le présentant au public,
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ce livre n'est qu'un miroir fragmentaire des temps tumultueux où nous sommes engagés. Pourtant, tel qu'il est, j'ai confiance qu'il portera un suffisant témoignage de mon amour pour la grandeur et la poésie de l'âme moderne. »
Ce ' témoignage était véritable. La suite des écrits de l'auteur en a donné de solides preuves, et, quelque chemin qu'il lui reste encore à franchir pour atteindre aux sommets d'où rayonne la vérité la plus complète et l'action la plus efficace, il s'est montré docile aux premières aspirations de sa jeunesse et aux « paroles instinctives » que lui dictait sa belle confiance de vingt ans :