‹ Autour du dilettantismeChapitre 39 sur 46 · Un vol. in \2. chez Tresse et Stock · texte numérisé non relu

Un vol. in \2. chez Tresse et Stock

Un écrivain d'une quarantaine d'années, original, indépendant, qui se convertit au catholicisme après avoir tout vu, tout dit, tout écrit et tout fait, voilà le sujet à' En route.

Durtal, le héros de ce livre, est le même qu'on avait vu, dans Là-bas, déjà à demi dégoûté de sa vie de noces, rôder, inquiet, autour du surnaturel et, faute d'un bon guide, frapper aux portes des superstitions, s'égarer même à la messe noire des chapelles sataniques. Cette fois, il ne se trompe plus de chemin ; après d'angoissantes luttes où la grâce enfin triomphe des vices invétérés, il va passer dix jours à la Trappe pour y faire une retraite sérieuse, et il n'en revient que purifié par la pénitence, fortifié par la communion.

Du style le plus expressif, le plus coloré, le plus audacieux, d'une vérité d'analyse et d'une vivacité de sentiments tellement saisissantes qu'on se demande si, depuis Balzac,

cette force-là n'était pas perdue, En route mérite certainement l'agitation, les colères, les blâmes, leséloges,toutle bruit qu'il a soulevé . L'indiscrétion de la presse n'avait que faire de chercher si et jusqu'à quel point le héros et l'auteur du récit forment une seule personne. Le livre vaut assez par lui-même pour qu'on le juge tel qu'il est, et c'est de Durtal qu'on a le droit de s'occuper, non pas de M. Huysmans .

Celui-ci, après tout, n'est, devant le public, justiciable qu'à titre d'écrivain. Et, certes, à ce point de vue, il n'a pas tant à craindre qu'on le supposerait.

Les excès de style et les métaphores outrées qu'on a droit de lui reprocher, surtout en son premier chapitre, ne l'empêchent pas d'écrire, d'habitude, avec un éclat, une verve et une émotion qui dépassent de fort loin tout ce que, suivant les genres, la littérature actuelle nous offre, trop souvent, d'élégance pédante ou de grosse vulgarité, de simplicité étique ou de laborieuses surcharges.

Quant àlamatière même du livre, j'oserais presque dire que les peintures à fresques de cette grande crise d'àme n'ont pas plus de rapport avec le miniaturisme des psychologues à la Marcel Prévôt ou avec les chromos rouges de la plupart des naturalistes, que n'en peut avoir avec les garçonnières de la rue Marbeuf, ou avec les zincs d'assommoirs, l'alpestre monastère de la Grande- Chartreuse.

C'est une conversion sérieuse que celle de l'écrivain Durtal.

D'abord, il se montre logique et il suit jusqu'au terme le chemin de vérité. Il ne se contente pas, suivant une mode assez reçue, de découvrir et de célébrer la morale chrétienne en la dégageant à la fois des dogmes, qui en forment la charpente, et de la pratique réelle, sans laquelle ce n'est qu'un beau rêve. Il ne fait pas son choix dans l'Evangile; il ajoute

foi à la parole sacrée, non seulement quand Jésu> prescrit la justice, la bonté, la pureté, mais aussi quand il se dit Dieu et quand, pour transmettre sa doctrine, il institue l'Eglise, ('/est pourquoi il prie, leChristayant dit : « Priez » ; il se repent. le Christ avant dit : « Faites pénitence » : il se confesse et il communie, le Christ ayant dit à ses apôtres de remettre les péchés, et ayant affirmé, sans nul égard pour l'étonnement de ses auditeurs : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous. »

Et. parce qu'il croit, Durtal connaît tous ses devoirs: parce qu'il prie, il est exaucé; parce qu'il se repent, il est pardonné; parée qu'il communie, il est fortifié.

C'est à ce prix qu'est la conversion ; si l'on ne s'élève jusqu'à ces sommets, on peut rester dans la bonne foi et appartenir à l'âme de l'Eglise, on peut être un admirateur, même un allié du christianisme, on n'est pas un chrétien.

Mais il en coûte pour arriver là. et il faut

les payer de sacrifices, les joies d'esprit et de cœur qui sont le partage des enfants de Dieu. Rien de plus rare que les illuminations subites, les soudains coups de grâce qui retournent une âme. Durtal n'en connaît pas le bienfait. Sa conversion n'est pas celle de saint Paul, terrassé sur le chemin, aveuglé de lumière et s'offrant sans retard à faire tout ce que le Seigneur veut. Comme saint Augustin, dont on peut dire qu'en plus d'une page il rappellerait presque les touchantes Confessions, il lui faut se détacher lentement des liens de chair et d'orgueil qui le retiennent à sa vie passée, il lui faut, à combien de reprises ! subir et repousser pied à pied les honteuses tentations, — plus d'une fois encore meurtri dans la lutte, honteux de lui-même, découragé, ne se relevant qu'à force de prières, de sages conseils, d'expiations offertes pour lui dans les cloîtres où la Rédemption s'achève. Bien qu'il discute et qu'il sache résoudre les difficultés de raison, c'est par le cœur qu'il est ramené à Dieu.

Fatigué de vivre, dégoûté de débauches, > cœuré de la bassesse humaine, qu'il s?est, du reste, beaucoup exagérée, il s'en vient, comme il dit, à l'hôpital des âmes, à l'Eglise : « On vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre. »

Et puis, en qualité d'artiste, la liturgie l'émeut et le captive . La nef de Saint-Séverin , les cérémonies de Saint-Sulpice, la ferveur de Notre-Dame des Victoires, les sublimes offices des ordres religieux, l'immolation des prises d'habits, la vue des affligés qui Aont, les soirs, dans les chapelles sombres, prier la Vierge en se cachant la tête dans les mainpour pleurer à l'aise : toute cette religion du cœur, faite de beauté, de sublimité, de pitié. l'attire par ce qui reste de meilleur en lui et le jette, à la fin, tremblant de contrition, dans les bras de son Rédempteur. De ses impressions dans les églises, de sa retraite chez les

Trappistes, de ses tentations, de ses scrupules, de sa confession même et de sa communion, il parle en termes qu'on n'invente point si l'on n'a fait pour de bon ces expériences-là. Et comme, à l'attrait de sincérité, presque toujours le récit ajoute les séductions d'un style puissant et neuf, on se laisse entraîner à la suite de l'auteur dans un véritable vertige d'émotion ; on oublie les défauts du livre, on n'est plus maître d'en apercevoir que les étonnants mérites.

Et cependant, quel qu'en puisse être l'intérêt, cette œuvre n'est point parfaite, et nous aurions remords de la louer sans réserve.

Ecrire de longues années dans un genre qui exige presque l'exagération constante, le perpétuel grossissement des idées et des mots, c'est se faire une terrible habitude de l'outrance et se rendre presque incapable de discerner les limites nécessaires.

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Que M. Huysmans piétine les règles les mieux établies du goût toutes les fois qu'elles font mine de résister à sa verve, il n'y a que demi-mal. et l'on hésite à condamner des phrases comme celle-ci. prise dans le tableau d'un office funèbre :

« C'est une inattention absolue, un ennui profond. Et pourtant, c'est effrayant ce qui est là, sur des tréteaux, ce qui attend là, dans l'église; car enfin, c'est l'étable vide, à jamais abandonnée du corps ; et c'est cette étable même qui s'effondre. Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent,de la viande qui tourne, c'est tout ce qui reste. » Est-ce de la force, ou de la brutalité?

Et la phrase suivante, est-ce que, avant de tourner au pathos, elle ne s'ouvre point dans un véritable élan de poésie : « A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voix avaient charrié, sur les grandes eaux de l'orgue, toutes les épaves des douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes, elles retombaient exténuées, paralysées par

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l'épouvante, gémissaient en des soupirs d'enfant qui se cache la face, balbutiaient le Dona eis requiem, terminaient, épuisées, par un amen si plaintif qu'il expirait ainsi qu'une haleine, au-dessus des sanglots de l'orgue. » Mais qu'importent ces fautes de style, d'ailleurs amplement rachetées par des qualités de tout premier ordre? Bien plus gravement, s'il pouvait être question de mettre-ce livre en n'importe quelles mains, il faudrait reprocher à l'auteur d'avoir gardé de son ancienne manière une excessive liberté de langage, trop publiquement confessé les fautes de Durtal, expliqué avec trop de détails les dangereuses tentations qui assaillent le pauvre converti. Pour être venu de ses anciens livres à celui-ci, M.Huysmans a fait un chemin si long, qu'il ne refusera certainement pas de franchir le peu de distance où il est encore du chaste langage qui sied au chrétien.

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Où il manque le plus de discrétion et où ses habitudes d'outrance lui nuisent davantage, c'est dans les jugements qu'il porte sur les hommes et les choses d'Église. '

Si l'on ne savait que son vocabulaire n'est fait, pour ainsi dire, que de superlatifs, et que les petites choses s'y rendent toujours par les plus grands mots, si l'on ne se rappelait que, dès ses premiers livres, un bon juge pouvait dire de lui : « M. Huysmansest une espèce de misanthrope impressionniste et qui trouve tout idiot, plat et ridicule (1), » que penserait-on de cette manière d'apologie : « N'est-elle pas décisive aussi, cette vitalité que conserve l'Eglise, malgré l'insondable stupidité des siens? Elle a résisté à l'inquiétante sottise de son clergé, elle n'a pas même été entamée parla maladresse, par

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