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SENTIMENT MORAL ET RELIGIEUX DANS L'OEUVRE

DE

« Nous laissons à d'autres plus experts dans les choses de l'art le soin d'apprécier comme il le mérite le génie musical de Richard Wagner (1). » Ainsi s'exprime M. Marcel Hébert dès le premier chapitre de sa nouvelle et très pénétrante étude sur l'œuvre du maître de Rayreuth. La philosophie de Wagner ou, si le mot semble ici hors de

1. Le Sentiment religieux dans l'œuvre de Richard Wagner, par Marcel Hébert. — Paris, librairie Fishbacher, 1895. 1 vol, in-16, p. 3.

AUTOUR DU DUETTANTISMU

mise, ses idées, ses aspirations, tout son état dame, voilà ce dont nous parle ce délicat ouvrage, un de ceux peut-être où se manifeste le plus résolument, sous des apparences calmes, sereines et austères, la pensée des contemporains les plus perspicaces et les plus progressistes.

Que la musique soit par excellence l'art des temps nouveaux, et que Wagner l'ait portée à un degré de puissance où c'est à peine si l'on eût soupçonné autrefois qu'elle pouvait atteindre, c'est ce que les profanes eux-mêmes ont maintenant le droit de connaître et de tenir pour assuré.

Mais affirmer d'un homme qu'il a été le plus haut représentant de l'art qui a fait le plus de progrès en son siècle, n'est-ce pas indiquer par là même quel immense intérêt s'attache à l'étude intime d'un pareil génie? >'est-ce pas faire entendre qu'en cherchant à le connaître mieux, on arrivera du même coup à se faire une idée plus juste de l'âge dans lequel il a pu naître, se développer et

s'épanouir? Des sommets où ils sont placés, les génies supérieurs aperçoivent d'autres horizons que le reste des hommes ; leur lointaine clairvoyance fait d'eux, en quelque sorte, les contemporains de la génération à venir. De là, pour qui essaie de les comprendre avant qu'ils s'éloignent dans l'ombre du passé, un nouvel et puissant attrait, l'espérance de saisir en leur âme prophétique l'âme des foules qui vont naître.

Richard Wagner possède à un rare degré (combien plus profondément qu'un Victor Hugo !) le double privilège de représenter son siècle et, pour autant du moins qu'on peut s'en rendre compte, d'annoncer le siècle futur. De son œuvre musicale et de ses traités critiques, à travers une obscurité toute germaine, qui est vraiment chez lui de la profondeur, se dégage pour les regards attentifs une merveilleuse série de reflets et d'images, reflets de ce qui fut et qui est encore, images de ce qui sera et qui commence d'être.

Avec une clairvoyance à laquelle nous savons que les meilleurs juges ont dû rendre hommage, et que des documents tout nouveaux confirment de plus en plus, M. Marcel Hébert nous fait voir dans la pensée du grand artiste comme trois moments successifs, trois phases distinctes qu'il rattache, par des liens de preuves solides, à la philosophie du devenir, au pessimisme et au mouvement évangélique. Hegel, Schopenhauer, les néochrétiens, voilà quels seraient, si trop de précision n'était pas à craindre, 'les noms auxquels pourraient correspondre les changements de la pensée de Wagner.

Sa première foi est pour Fhégélianisme , il commence par croire en cet optimisme, en ce méliorisme, si l'on veut, qui constitue, après tout, la moins mauvaise partie de ce

système et qui lui a survécu dans la croyance contemporaine à l'évolution progressive du monde. C'est le temps où Wagner se fait la noble et fortifiante idée de ce qu'il appellera plus tard « l'œuvre et la mission de sa vie » ; c'est le temps où il forme son beau rêve de créer l'art de l'avenir, celui qui embrassera dans une haute et magnifique synthèse chacun des arts particuliers. Il pense, avec Hegel, que le « drame offre la réunion la plus complète de toutes les parties de l'art », et que « la musique acquiert son véritable développement en devenant dramatique ».

Il comprend, ce que personne encore n'a peut-être vu avant lui,« le rapport qui existe dans l'unité organique du drame, entre l'intensité expressive émotionnelle de la mu" sique et l'intensité de valeur intellectuelle du langage parlé ». Et ce drame musical, la plus haute expression de l'art, il ne veut plus qu'on en fasse un amusement d'oisifs avides de plaisir, mais qu'on l'applique à moraliser le peuple, à l'élever jusqu'au culte et

à l'intelligence de ce que l'esprit humain peut concevoir de plus haut (1).

Les vrais grands hommes ont toujours su de bonne heure ce qu'ils voulaient faire. Wagner ne tarda pas à prendre conscience de sa mission, et ce fut dès le début de sa carrière que, sous une forme moitié inspirée, moitié humoristique, il exprima ainsi sa foi en l'idéal :

« Je crois en la sainteté de l'esprit et en la vérité de Fart un et indivisible... Je crois en un jugement dernier, où seront condamnés à des peines terribles tous ceux qui, en ce monde, auront trafiqué de l'art sublime et chaste, tous ceux qui l'auront souillé et dégraae par la bassesse de leurs sentiments, par leur vile convoitise pour les jouissances matérielles. Je crois qu'en revanche les disciples du grand art seront glorifiés, et qu'enveloppés d'un céleste tissu de rayons, de parfums, d'accords mélodieux, ils retourne-

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