‹ Autour du divorceChapitre 28 sur 34 · DANS LA LOGE · texte numérisé non relu

DANS LA LOGE

M. d'à LA L Y, à Paulette. — Alors, ça vous amuse toujours les mardis?...

PAULETTE, très coquetlCy le regardant. —

Oui... surtout quand j'ai d'agréables compagnons... (A part.) II ne fait pas attention à ce que je lui dis... il regarde dans une loge... (Piquée.) C'est madame d'Houbly, qu'il regarde..

{Entrée de du Helder et de Montespan. Ils font une tête en apercevant M. d'Alaly installé. )

PAULETTE, se retoumant. — Tiens!...

déjà!...

GAiLLAC, à part. — « Déjà! » II y a une heure qu'elle ronge son frein!... elle a un aplomb ! . . .

PAULETTE, à part. — Gomme ça, s'ils ont espéré une entrée tardive et très chic, je leur coupe leur effet... (A M. d'Alaly^ sans plus s'occuper d'eux.) Qu'est-ce que vous disiez?. .*

M. d' AL AL Y. — Je vous demandais si vous aimiez les mardis pour eux-mêmes?...

PAULETTE. — Non. D'abord, ils ne sont

plus « eux-mêmes »... La salle s'est renouvelée... et vous voyez comment?..,

M. d'alaly, narquois. -^ Alors, c'est pour le « spectacle » que vous venez?...

PAULETTE. — Oui... j'adorc les Français!... pas quand on y joue Le Dépit amoureuxj ou On ne badine pas avec V amour ^ par exemple !

M. d'alaly. — Le vrai, répertoire vous laisse toujours froide?...

PAULETTE. — Absolument...

GAiLLAC. — Oh! d'abord, tout vous laisse froide, vous!... n'est-il pas vrai?...

PAULETTE

GAILLAC, insistant. — N'est-ce pas, d'Alaly?...

M. d'alaly, souriant. — Dame!... vous n'avez qu'à vous en assurer!...

GAILLAC, DU HELDER et MONTESPAN,

scandalisés. — Oh!!!

PAULETTE, stupéfaite. — Dites-donc, vous allez bien, vousl...

M. d'alaly, très froid. — Je tâche de me mettre au diapason...

PAULETTE, à part. — On l'a changé en voyage... c'est pas possible!... {Ennuyée).

Ce Gaillac a vraiment un Ion révoltant!...

(Haut.) Je trouve que les mardis deviennent assommants... L'année prochaine, je ne reprendrai pas ma loge... je viendrai quand ça me fera plaisir...

M. d'alaly. — A la bonne heure 1...

MONTESPAN, timide. — C'est cependant un des rares endroits où on se retrouve aujourd'hui d'une façon suivie...

PAULETTE. — Mais pourquoi?... parce qu'on est absurde 1... parce qu'on ne sait pas s'organiser!... Quelle singulière manie de vivre en public, de s'amuser en public, de

faire de l'œil en public ! . . . On croirait vrai-

ment que tous ces gens-là sont sans domiciles avouables, obligés pour se réunir de choisir un endroit payant...

GAiLLAG, radieux. — Si vous saviez avec quel plaisir je vous écoute!... Ah!... comme nous allons bien nous comprendre... {Il approche sa chaise de celle de Paulette.)

m^d'alaly, s^ approchant aussi davantage. — Faut-il que les autres s'en aillent?...

PAULETTE, m^t. — Non... c'est inutile...

{Montespan la regarde tendrement sans rien dire,.)

M. d' AL AL Y. — Gaillac a horreur des Français!...

GAiLLAC, hargneux. — Et de tous les théâtres en général!... (A part.) Si, pendant qu'elle y est, elle lâchait le vendredi de l'Opéra et le samedi de TOpéra-Comique, ça ferait encore deux soirées de gagnées!.,. Je la verrais

tout de même chez elle ou dans le monde, je serais mieux assis... j'aurais moins chaud, je respirerais un meilleur air... Enfin, ce serait beaucoup plus hygiénique...

PAULETTE. — Connaissez-vous rien de plus ennuyeux à voir jouer que : On ne badine pas avec V amour ?

M. d'alaly. — Et c'est si joli à lire...

PAULETTE, étonnée. — Comment, vous aimez Musset, vous?

M. d'alaly. — Passionnément!... cela vous étonne?...

PAULETTE. — Ohl ouil... parcc. quc autrefois... (Revenant à son idée.) Alors, c'est décidé... je lâche les mardis et je viens deux fois par semaine voir les pièces que j'aime...

GAiLLAC, amer. — LeMondeoù Von s'en'niUe /... (A part.) Ce sera deux corvées au lieu d'une... voilà!...

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PAULETTE. — Certainement, le Monde où Von s'ennuie! C'est un chef-d'œuvre, le Monde- où Von s'ennuie !¥X la Parisienne^ dont vous n'avez pas compris la simplicité... magnifique, en est un autre...

GAiLLAC. — Permettez... j'ai dit que ce genre...

PAULETTE. — Vous n'y avez rien compris !... je le voyais bien à votre tête !...

GAILLAC. — D'ailleurs, la Parisienne n'est pas aux Français, ainsi. ••

PAULETTE. — Non, mais elle y viendra !...

Donc, c'est dit, l'année prochaine, plus de mardis.!...

M. d'alauy. — Ohl vous pourriez même abandonner votre loge dès maintenant.

PAULETTE. -r C'CSt Vraî!...

M. d'à l al Y. — Elle fera la joie d'une baronne Zabulon, Manassè ou Damiette quel

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conque, obligée, jusqu'à présent, de se contenter du jeudi*. •

MONTESPAN, fiavré, à part, — Mais où la verrais-je ce jour-là, moi, alors?

M. d'alaly. — Tenez, vous devriez, vous qui jouez si joliment la comédie, monter un théâtre d'amateurs... On louerait un théâtre en faillite, dans lequel on jouerait une fois par semaine... on serait acteurs et spectateurs...

PAULETTE, enthousiasmée. — Quelle jolie idée!... faisons çal faisons ça tout de suite ! . . .

MONTESPAN. — Ccprojct cst Certainement original, mais peu pratique....

GAiLLAC, grognon. — Il est fou! Sans doute, les mardis ne sont pas extrêmement récréatifs, mais néanmoins...

PAULETTE. — Quelle girouette vous faites !... Tout à l'heure, vous trouviez que la

suppression des mardis était une excellente idée...

GAiLLAC. — Permettez,... je ne leur trouve pas tous les mérites, mais enfin, ils n'ont pas non plus tous les inconvénients...

PAULETTE, à M. (TAlaly. — Ne nous occupons pas de ce qu'il dit... Voyons, est-ce convenu?... Va-t-on chercher un théâtre?...

M. d'alaly. — Dès demain, je me mets en campagne...

PAULETTE, ahurie. — Vous?... {A part.) C'est inouï!... (jffattL) Mais, au fait!... au lieu de louer une baraque enfumée et noire... si on jouait tout bonnement chez moi?... Je viens de faire arranger une salle... avec quelques perfectionnements, elle sera suffisante...

GAILLAC, àpart. — Allons, bon!... autre chose, maintenant ! . . .

DU HELDER. — Mais oui... il vaut mieux

jouer chez vous... si vous tenez absolument à jouer...

PAULETTE. — Si j'y tiens?... Je crois bien que j'y tiens?...

MONTESPAN, à part^ regardant Paulette avec attendrissement. — Comprend-on qu'une femme de ce modèle-là emploie ses belles années à monter des comédies de société, quand il y a tant de façons de s'amuser...

bien moins compliquées!.*. Non, vrai, c'est navrant!...

M. d'alaly, à Paulette. — Un entr'acte!....

quel bonheur!...

PAULETTE, riant. — Il me semble que, pour vous, les entr'actes durent tout le temps !... Vous parlez... Vous parlez... je ne vous reconnais plus!.. 2

{GaillaCy Montespan et du Helder se lèvent et Is" approchent [de M. d'Alaly qui lorgne la salle^ guettant le moment où il quittera

1 MJ

sa chaise^ afin de s'y installer à sa place.)

PAULETTE, à part. — Maman n'arrive pas vite !... (Regardant dans la loge.) Comme ils s'observent 1... tous voudraient attraper la chaise qui est derrière moi!... il est positif qu'on ne doit pas y êlre mal, dans ce petit coin I... J'aurais cru que mon mari serait plus ému en me revoyant... il m'aimait tant autrefois!... Enfin, c'est fini... heureusement!*..

GAiLLAC, à M. d'Alaly. — Tu n'éprouves pas le besoin de te déraidir les jambes, toi?...

M. d'alaly. — Je te remercie, elles ne sont pasraides du tout...

GAILLAC, grincheux. — Tu es bien heureux!...

M. d'alaly. — Je ne suis pas bien heureux... je suis bien portant!...

GAILLAC, vexé. — Eh bien, et moi?... estce que je ne suis pas bien portant, moi?...

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M. d'à L AL Y, indifférent. — Ça, je n*en sais rien du tout, mon ami !...

pkVLETTE^ avecintérêt. — Il est malade?...

G AILLA c, exaspéré. — Mais sacrebleu non, je ne suis pas malade!... Pourquoi diable aller dire que je suis malade?...

M. d'à LA L Y, candide. — Moi?... j'ai dit ça?... (A Paulette) Regardez donc, Madame...

PAULETTE, à part. — Came semble tout drôle quand il m'appelle madame... {Haut.) Que je regarde quoi?...

M. d'à LA L Y. — « L'élite du tout Paris mondain » s'étalant aux lumières. . . {Il montre la salle.) Est-ce assez laid?...

PAULETTE. — Je ne connais presque perj?onne...

M. d'alaly. — Ah! bah !... {Moqueur.) Les plus grands noms de France. . . et quelques muffles ! . . .

p^^mmm^^^^' i i j i wi w .

PAULETTE, saisie. — Oh !... {A part.)l\ a changé de langage aussi ! . . . Chaque fois que je parlais comme ça, j'étais grondée !...

M d'alaly, continuant. — Des muffles surloutl... et, si vous voyiez le jeudi, donc !... A pari quelques fourvoyés, tous boursiers !... C'est à prendre un bain en sortant delà!...

PAULETTE. — Enfin, parmi ces gens...

d'argent, en est-il que vous connaissiez?...

M. d'alaly. — Je crois bien!... Ainsi, en face de nous, c'est Kissingen, le banquier... du moins, je crois qu'il est banquier...

PAULETTE. — Avec cctte jolie femme brune et peinte?...

M. d'alaly. — Précisément; c'est lui qui en est le légitime propriétaire... et répare les dégâts faits par les locataires...

PAULETTE, riant. — Pauvre homme!...

M. d'alaly. — Ne le plaignez pas! Il

est sot, vulgaire, méchant, et pas même honnête I... mais il gagne beaucoup d'argent, paie régulièrement ce qu*il doit, — et même souvent ce que doivent les autres, — ce qui lui fait beaucoup d'amis... d'un certain genre...

PÀULETTE. — Il est bien laidl... son nez est d'une couleur...

M. d' ALALY. — C'est d'autaut plus triste pour lui qu'il ne boit que de l'eau!... Ce nez étrange n'a pas même eu le plaisir de s'enluminer en buvant des vins généreux... car c'est un plaisir, quoi qu'on dise...

PAULETTE. — Ce n'est pas en buvant?...

Alors, à quoi ça tient-il?...

M. d'alaly, lesourire auxlèvres. — Ason sang qui n'est pas très pur... et qui, dît-on, amène ces capricieuses végétations...

GAiLLAC. — C'est charmant, ce petit récit!...

PAULETTE. — Sa femme est bien jolie!...

M. d'alaly. — Oh! sa femme!... je ne me permet Irais pas de vous raconter ses aventures ! — A côté d'eux c'est le baron Ephraïm!...

Il sait à peine lire, mais il compte merveilleusement et donne des fêtes splendides, auxquelles il n'a pu encore obtenir la présence du gratin. — Son voisin de loge a été plus heureux: le baron Chevreuil; — vous voyez qu'on marche sur des barons, — a su avoir à ses bals le noble faubourg, la gomme, la fleur du gratin, enfin tout!... Il vient d'être récemment créé duc de quelque chose par un souverain mal dans ses affaires, auquel il avait vraisemblablement prêté quelque argent...

PAULETTE. — Et cette belle femme aux yeux de sphinx, en robe de velours lame de Damas?... J'ai demandé à Gaillac qui elle est; il n'en sait rien... elle est admirable !...

M. d'alaly. — Elle a semblé telle à beaucoup de gens... à Londres... où elle a

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fait la fortune d'un établissement... Hum !..• C'est difficile à dire... nous dirons un bar...

PAULETTE. — Passez... passez!...

M. d'alàly. — En même temps qu'elle faisait la fortune du... bar en question, elle travaillait aussi à la sienne, en barbotant les porte-monnaie des clients admis à contempler sa beauté !. .. Tripoly, — qui était un habitué, — s'aperçut un jour de cette habitude, et, se disant probablement qu'une telle femme pouvait seule le comprendre et faire sa fortune et son bonheur, il Tépousa...

PAULETTE, saisie. — Ça, c'est raide 1...

M. d' AL AL Y, indulgent. — Oh I... trouvezvous?...

GAiLLAc, basa Montespan. — Pas si raide que les histoires qu'il raconte, toujours!... Le d'Alaly d'autrefois est tout à fait retrouvé...

MONTESPAN. — Je suis renversé!...

M. d'alaly. — Les Tripoly sont aujour-

d'hui fantastiquement riches, et reçus à bras ouverts presque partout... à peine quelques grincheux ont-ils osé prolester timidement!... Pourquoi ne t'asseoîs-tu pas, Gaillac?... tu es là à tournailler dans la loge comme une bête féroce au moment du repas. . . ça donne le mal de mer...

GAILLAC, hargneux. — J'attends que tu aies terminé ta série de portraits, pour demander à madame d'Alaly ce qu'elle veut que je fasse... ,

M. d' AL AL Y, jouant Vétonnement, à Pau^ lette. — Vous voulez qu'il fasse quelque chose?...

PAULETTE. — Mais uon...

GAILLAC, nerveux. — Au sujet du théâtre?...

PAULETTE. — Mais c'cst décidé, on jouera chez moi !... Je vais m'occuper de faire terminer la salle... nous allons choisir la pièce...

commencer les répétitions... Gaillac organisera tout ça. . . et puis nous ferons des tableaux vivants... j'adore les tableaux vivants I...

{A M. (TAlaly,) Ah! que vous avez eu là une bonne idée!...

M. d'alaly. — N'est-ce pas?.., PAULETTE. — Vous en serez?...

M. d'alaly. — Dame!... si vous m'invi-

PAULETTE. — Il ne s'agit pas d'inviter, ça va de soi!... Mais je vous demande d'en être comme organisateur. . .

M. d'alaly. — Oh non!... non!,., mille grâces ! . . .

GAILLAC, à part. — 11 se tire les pattes, l'animal !...(fl^atfc^). Voici lafin!... (llselève.)

PAULETTE, se levant aussi. — Avec tout ça, maman n'est pas venue ! . . .

Gaillac, Montespan et du Helder se préci-

mum f

LES GANDIDàTS 347

pilent au fond de la loge, pour s'emparer de la pelisse de Paulelte. Pendant ce temps, M. d'Alaly qui avait été la décrocher d'avance, la lui met avec des précautions infinies; il arrange les petits cheveux rebroussés par le col, et regarde si les gants ne sont pas retroussés dans les larges manches. Paulette lui prend le bras ; Gaillac, du Helder et Montespan suivent en rognonnant.

— C'est grotesque!...

— Absolument I...

— Ils se donnent là en spectacle!...

{Le fait est qu'on regarde beaucoup Paulette et M. d'Alaly.)

M. d'alaly, à Paulette^ en descendant l'escalier. — Sont-.ils assez ridicules, posant leur s canditatures... se disputant votre cœur?...

PAULETTE. — Oh!... il sont bien sûrs de ne pas l'avoir, vous pouvez être tranquille!...

M. d'alaly, souriant. — Mais, je suis très tranquille!... ça ne me regarde plus^ moi!...

PAULETTE, pensive. — C'est vrai!.., pardon!... {Un temps.) — Je ne vois pas en quoi ils sont ridicules?...

M. d'alaly. — Que si!... Chacun a son plan!... Gaillac veut vous prendre par les petits soins, l'empressement à vous amuser et la résignation avec laquelle il accueille vos fantaisies les plus folles; — du Helder cherche à séduire par son physique d'Hercule; il pose pour le torse et joue les cariatides devant vous!... quant au pauvre petit Montespan, il se contente de se promener avec un œillet saumon, — votre fleur préférée, « — sur le cœur, en faisant des yeux blancs... Est-ce vrai, tout ça?...

PAULETTE. — Très vrai... {Elle donne des poignées de main à tous et monte

en voiture. M. d'Alaly s'éloigne à pied.)

GÀiLLAC, à Montespan. — Qu'est-ce que vous dites de d*Alaly?. . .

MONTESPAN. — Je dis... qu'il est très gênant...

GAILLAC. — Bahl... Gomme il n'a plus aucun droit, il est là au même titre que nous...

MONTESPAN. — Je ne vous dis pas le contraire, mais ça me gêne... c'est plus fort que moil...

- M. d'alaly, rentrant lentement chez lui.

— Décidément je n'irai pas au bal des Rechampy, je suis fatigué!... tant pis!... Je vais me coucher !.. . Quand je pense que j'ai passé cette soirée dans mon ex-loge...

avec mon ex-femme... je me demande si je rêve? — Une drôle d'idée qu'a eue là Paulettel... Elle est toujours ravissante, mais

c'est égal, je préfère être... retiré des affaires!... Je suis curieux de savoir qui prendra la succession?... Ces trois brutes sont là à se surveiller... Enfin, ça ne me regarde pas!... {Tapant violemment sa canne à terre.) Ça ne me regarde en rieul ... {Il devient rêveur.)

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