DANS UNE AVANT-SCÈNE
PAULETTE. Fourreau de satin blanc tout uni; pas de bijoux; rien dans les cheveux.
M. D*HAUTRETAN.
GAILLAG.
PAULETTE. — Pauvre papal... Tu n'a pas l'air de t'amuser?...
M. D*HAUTRETAN. — Noul je m'amuse même si peu, que je vais aller faire un petit tour au cercle... Ça ne te contrarie pas?...
PAULETTE. — Pas du tout, papa...
M. d'hautretan. — Ta mère arrivera dans un instant... Les dîners des Recta finissent toujours de bonne heure... (Bas.) Et puis, avecGaillac... (Il rit,) Pas compromettant, ce bon Gaillac!... quoiqu'il te fasse une cour extravagante...
PAULETTE. — Bahl... {Avec une tristesse narquoise.) D'ailleurs, j'ai le droit de me compromettre... à présent!...
M. d'hautretan. — Ah I mais non!.. . au contraire... Quand tu étais mariée, à la bonne
heure! mais, maintenant... (Il s'arrête.)
PAULETTE, riant. — Ah bien!... tu as une jolie morale, toi!... Si mon... ex-mari t'entendait, il serait flatté...
M. d'hautretan. — A propos, il paraît que tu Tas revu, ton mari?...
PAULETTE. — Oui... Nous uous sommes retrouvés l'autre jour... chez madame de Nymbe... je lui ai tendu la main tout de suite ! . . . c'était la seule chose à faire. . .
M. d'hautretan. — Ce pauvre garçon I .. .
il a dû être joliment ému...
PAULETTE. — Lui?... Pas le moins du monde!... et il a été très gentil!.,. Je l'ai trouvé embelli... il y avait six mois que nous
ne nous étions vus!... oui, depuis le jour du procès...
M. d'hautretan. — Je suis enchanté que ça se soit bien passé... car vous êtes destinés à vous rencontrer continuellement...
Allons!... je me sauvel... Bonsoirl... je te confie à Gaillac... nous ne nous occupons vraiment pas beaucoup de lui!.. . Ce pauvre diable!... il est fou de toi... il me fait delà peine!...
PAULETTE. — Moi, il m'ennuicl...
M. d'hautretan. — Bonsoir Gaillac!...
{Il met son paletot et sort. Dès qu'il est sortie Gaillac fait le petit ménage de la loge. Paulelte prend sa lorgnette et commence Vinspection de la salle.)
PAULETTE, à elle-même. — Je suis sûre qu'il est là... mon mari I... Quand jeudis mon mari, enfin, Antoine!... Il est évidemment dans la loge de madame d'Houbly... à moins qu'il ne soit avec la duchesse, qui, m'a-t-on dit, cherche à l'afficher... comme elle affiche tous les hommes chics!... et il est redevenu très chicl... Le mariage ne lui convenait pas, il était toujours inquiet...
préoccupé... tandis qu'à présent il a l'esprit libre... car il n'y a pas à dire, il Ta très libre I... Moi,... j'ai beau faire... je ne m'amuse pas autant que je l'aurais cru!,..
La mer m'a paru d'une banalité révoltante et la campagne stupidel... J'ai acheté un hôtel qui est un bijou... Je pensais trouver un plaisir infini à le meubler, à le pomponner. .. eh bien, pas du tout!...
Je cherche l'imprévu... {Elle regarde la salle et GaillaCj qui continue ses petits arrangements.)... et je trouve... les mardis et Gaillaclll II est agaçant, Gaillac!... Il l'est toujours, mais dans ce moment-ci particulièrement... il est là... à tourner comme un ours en cage... (Haut.) Vous ne vous asseyez pas?...
GAILLAC. — Si... mais j'ai envie de faire enlever une chaise... nous serons plus à l'aise...
PAULETTE, sans se retourner. — Mais non... nous en aurons besoin tout à l'heure.
G AIL LAC, — Besoin de cinq chaises?...
pourquoi faire?
PAULETTE. — Pour asscoir les gens qui viendront... (A part.) Il est incroyable!...
GAiLLAC. — Oh!... il ne viendra pas trois visites à la fois !... Et... d'ailleurs, je donnerai ma chaise... j'irai me promener...
PAULETTE, agacée. — Une s'agit pas des entr'actes, mais des actes... Ceux que j'ai invités n'écouteront pas la pièce debout, j'imagine !....
GAI L LAC — Ah!., vous avcz invité quelqu'un?... plusieurs personnes?...
PAULETTE. — Vous uc peusicz pas que je passerais toute la soirée en tête-à-tête avec vous,... et aux Français, encore !...
GAILLAC, triste. — En effet, je suis peu habitué à ces bonnes fortunes... {Un silence.
Paulette continue à lorgner.) Et... qui avezvous invité ?..•
PAULETTE. — DuHelderet.,.
GAiLLAC. — ... et le beau Montespan...
probablement?...
• PAULETTE. — Précisément...
GkiLLKCy entre ses dents, — C'est complet!..
PAULETTE. — Non... ce n'est pas complet!... j'aurais voulu M. de Tremble, qui appareille très bien Montespan ; mais je craignais qu'il n'y eût pas assez de place...
GAILLAC, amer. — J'aurais pu m'en aller?...
PAULETTE. — Je n'y ai pas songé..,
GAILLAC. — Ouïe prendre sur mes genoux?
PAULETTE, à |?ar^ — C'est-à-dire que mon mari, lui-même, n'a jamais été aussi embêtant que ça !... et il en avait le droit, lui !... tandis que Gaillac ! ... (A Gaillac qui pousse un
profond soupir.) Qu'est-ce que vous dites?...
GAiLLAC, rair navré. — Rien...
PAULETTE. — Qu'est-ce que c'est que cette grande femme blonde, là-bas, en face de nous?...
GAILLAC. — Je ne sais pas du tout...
PAULETTE. — Comment? Vous ne connaissez pas tous les gens du mardi?...
GAILLAC — Mais certes non !.•.
PAULETTE. — C'est amusautl... Enfin!...
les autres vont arriver bientôt !...
GAILLAC, de pliis en plus amer. — Espérons-le I...
{Un silence.)
PAULETTE, à elle-même. — Dieu! que je m'ennuie !... (Elle .bâille.) à être là sans rien dire!... Il est vrai que je m'ennuie encore moins que s'il avait l'idée de me parler!...
Et rien pour me distraire!... une affreuse salle!... elle est toujours comme ça, à pré-
senti... Pourquoi y a-t-ilplus de gens vilains que jolis?... surtout parmi les gens très riches?... Mais qu'est-ce qu'ils font donc, les autres?... ils devraient être ici !.. . et maman? Maman qui ne vient pas non plusl...
GAiLLAG, à part, regardant sa montre. — Ehl Eh!... je constate,... non sans un certain plaisir, qu'ils ne se pressent pas outre mesure, les deux mousquetaires!... il est dix heures!... C'est un signe de tiédeur que je n'aurais osé espérer!... Ah!... voici Tentr'acte... (A Paulette.) Voulez- vous vous asseoir au fond de la loge pendant Tentr'acte?...
PAULETTE, nerveuse. — Mais non... je suis très bien, là!...
GAILLAG, vexé de la voir rester sous les lorgnettes braquées. — Ah!... comme il vous plaira!...
PAULETTE, examinant la salle, mais sans
mi àdtouei du divorce
iorgner, pour ne pas gêner ceux qui Vadmirent. — TieasI... mon mari, là-haut!...
M. d'Âlaly, c'est-à-direl... Pourquoi est-il grimpé là?...
GAiLLAC. — D'Alaly?... où doBcl.. (L'apercevant.) Ahl... parfaitement, il veut voir... quelque chose...
PAULËTTE, naïvement. ~- Quoi donc?...
il a l'ail- de regarder ici... Ah I mais positivement!... c'est nous qu'il lorgne!...
GAILLAC, rognonnant... — Parhleu!...
quand on veut plongerl...
PAULETTE, étonnée. — Vous dites?...
CAILLAC. — Rien...
PAULETTE. — Comment, rien?... J'ai très bien entendu; vous avez dit : t Parbleul...
quand on veut plonger!...» Ce qui veut dire que... (Glissant furtivement un regard sur son corscjie.)... Enfin... j'ai compris...
GAiLLAC, vexé. — En ce cas, il était...
superflu de me faire répéter...
PAULETTE. — Oh! non!... Je voulais être sûre d'avoir bien entendu... {Un temps.) Il est charmant ! . . .
GAILLAC. — Qui ça?...
PAULETTE. — M. d'Alaly...
GAILLAC, pointu. — Si vous le trouviez charmant, votre mari, convenez que vous avez eu tort d'en changer. ..
PAULETTE, se récHant. — Gomment, d'en changer ?... J'en ai un autre?.. .
GAILLAC. — Je veux dire, de divorcer...
Tiens!... à qui faites-vous des signes?...
PAULETTE. — A lui!.,. Jc l'appelle... il n'ose probablement pas venir sans ça...
GAILLAC, saisi. — Vous l'appelez?...
PAULETTE. — Dame!...
GAILLAC. — Et il viendra?...
PAULETTE. — Mais je l'espère bien...
GAiLLAG, ahuri. — Toute la salle va vous dévisager...
PAULETTE. — Elle aura bien raison...
car nous sommes certainement ce qu'il y a de mieux avoir...
GAiLLAG, vexéy regardant M. d'Alaly.
— Le fait est que... de très loin... et aux lumières, il parvient à jouer les jeunes gens, ce bon d'Alaly!...
{Un silence. On ouvre la loge, M. d'Alaly entre.)
PAULETTE. — Bonsoir!... c'est très gentil de venir me voir... Gaillac prétend que toute la salle va se moquer de nous...
M. d'alaly, à GaillaCy après avoir serré la main à Paulette. — Tiens, te voilà, toi!... je ne te voyais pas!... Alors, tu penses que lorsqu'on divorce on devient forcément ennemis? que, sous prétexte que la vie... intime, ne convenait pas à l'un des deux, il lui
est interdit d'adresser la parole à l'autre et de le considérer comme un camarade qui n'a même plus le droit d'être gênant...
GAiLLAC. — Mon Dieu!... je ne dis pas ça, mais enfin,... l'usage...
M. d'alaly. — L'usage?... {A Paulelte).
Est-ce que... à présent, vous vous préoccupez beaucoup de Vusage?..,
PAULETTE, riant. — Moins que jamais!...
Où êtes-vous placé?...
M. d'alaly. — A mon fauteuil, qui est presque sous votre loge...
PAULETTE, àpart. — Tiens!... il n'est pas avec madame d'Houbly...! ni avec la duchesse!... (Haut.) Eh bien, restez avec nous, il ne viendra que du Helder et Montespan...
(Réprimant un mouvement d'impatience.).., s'ils viennent...
GAILLAC, à part^ enchanté. — Il est de fait qu'ils ne se pressent pas . . .
M. D*ALALY. — Si je Hô craignaîs d'être indiscret, j'accepterais...
PAULETTE. — Alors, acceptcz...
GAiLLAC, à part, — Mais c'est idiot !•..
(ilf . d'Alaly s'incline et s'asseoit derrière Paulette.) \
GAILLAC, à lui-même. — Allons, boni...
il s'installe... et à la place que je comptais prendre... (Offrant à M. d'Alaly Vautre chaise à côté de Paulette.) Mets-toi donc ici?...
M. d'alaly, s' approchant tout près de Paulette. — Du tout... du tout... je suis à ravir. ...
GAILLAC, à part. — Parbleu !...
(De Vautre côté de la salle, du Helder regardant Paulette par la lucarne d'une loge.)
— Elle me cherche dans la salle. . . elle s'impatiente... c'est ce que je veux 1... j'entends me faire désirer... et elle me désire !... Il est dix
heures et demie, je puis me présenter...
C'est l'heure que je me suis fixée...
{lise dirige vers la loge; dans le corridor ^ il rencontre Montespan qui court comme un fou.)
MONTESPAN. — Ahl... c'est VOUS, du Helder!... Je suis affreusement en retard, hein?... Je dînais chez la duchesse... pas moyen de m'échapper... c'est épouvantable !... Madame d'Alaly va croire que je n'ai pas mis d'empressement à... et j'ai perdu une partie de ma soirée ! . . . Quelle guigne ! . . . Allons, vite, vite ! . . . (Il entraîne du Helder vers la loge de Paulette.)