‹ Autour du divorceChapitre 34 sur 34 · RUE SAINT-DOMINIQUE DIX HEURES DU SOIR. IL NEIGE · texte numérisé non relu

RUE SAINT-DOMINIQUE DIX HEURES DU SOIR. IL NEIGE

PAULETTE, enveloppée d'une grande pelisse sombre, descend d'un fiacre qu'elle renvoie et marche jusqu'à la petite porte du jardin de l'hôtel d'Alaly. Aussitôt la porte s'ouvre doucement.

PAULETTE, bas. — G'cst vous?...

M. d'alalt^ lui tendant la main et Vatlirant à Vintérieur du jardin. — Oui, c'est moi!... vous êtes trempée 1... venez vite...

PAULETTE. — Non. ..pas trop trempée...

{Regardant avec inquiétude les massifs qui ont Vair d'énormes boules de neige.) — Dites-donc?... Votre mère ne va pas sortir de là-dedans, au moins?...

M. d'alaly. — Ma mère est chez elle...

elle reçoit ce soir...

PAULETTE. — Tiens! c'est vrai... c'est vendredi!... mais alors...

M. d'alaly. — Soyez tranquille, je vais vous faire entrer par la petite porte de mon appartement... ça ne vous choque pas?...

PAULETTE, riant. — L'escalier de service... pas du tout!... (Inquiète.) C'est mal, ce quejefais là!...

M. d'alaly. — Prenez garde, donnez-

moi la main... il y a ici un véritable monceau de neige...

PAULETTE, lui prenant la main. — Ohl...

que c'est amusant!... {Elle trébuche.) Mon Dieu !... il me semble que j'en ai jusqu'aux genoux!...

M. d' AL AL Y, V enlevant dans ses bras.— Je vais vous porter... ça vaudra mieux!...

Il l'emporte et la dépose à l'entrée d'un petit escalier tout orné de vieilles tapisseries, d*armes, de gravures... etc., etc., et éclairé par une lampe posée sur une table.

M. d'alaly, prenant la lampe. — Je passe devant vous, pour vous éclairer \...{Tl monte.)

PAULETTE, le suivant, à part. — Il m'a portée comme un bébé!... et sans me serrer, sans me faire mal!... Il est très fort!... Cet imbécile de Gaillac soufflait comme un

phoque pour m' avoir porlée l'autre jour sur son dos!...

M. d'alaly, s' arrêtant et ouvrant une petite porte. — Vous me pardonnez de vous recevoir dans ma chambre?.. .

Il s*efface et fait passer Paulette. La chambre est éclairée par plusieurs lampes voilées d' abat-jour de dentelle et par un grand feu rose. Devant le feu, une pile de coussins ; àdroiteetàgauchedelacheminée^deux grands divans bas et moelleux. Au fond de la pièce, une petite table, sur laquelle le thé est préparé.

PAULETTE, examinant la chambre. — Ah!... vous avez fait des changements à votre chambre?...

M. d'alaly. — C'était la seule pièce de l'hôtel qui n'était pas arrangée...

PAULETTE, à part. — Ce pauvre garçon J

c'est pourtant vrai!... on l'avait oubliée, sa chambre ! . . • M. d'alaly, lui enlevant sa pelisse. —

Oh!.. la jolie toilette blanche!... C'est bien gentil de vous être habillée pour moi !...

PAULETTE. — Dame!... (Elle s'approche du feu et présente ses pieds à la flamme.)

M. d'alalt, prenant un des pieds dans sa main. — Vous ne pouvez rester ainsi avec les pieds mouillés!... il faut vous déchausser!... {Il défait un des souliers,)

PAULETTE. — Mais nou... voyons!... ils vont sécher!... et puis, je ne vais pas m'éterniser ici, et, dès que nous aurons causé. •• puisqu'il parait que nous devons causer?..»

M. d'alaly. — Soignez-vous d'abord, nous causerons après î...

Il fait asseoir Paulette sur le divan, s'as* seoit à ses pieds sur la pile de coussins, la

déchausse rapidement et lui caresse les pieds pouf les réchauffer.

PAULETTE. — Laissez!... vous me chatouillez- !•.. {Elle rit.)

M. d'alaly, tenant les deux pieds de Paulette dans ses mains. — A présent, je vous écoute?..*

PAULETTE. — Mais... SI on venait?...

M. d' AL AL Y. — Personne ne viendra...

d'abordj'ai tout fermé; ensuite, on me croit couché. .. J'aifait prévenir ma mère que j'étais fatigué et que je ne descendrais pas ce soir...

PAULETTE, riant. — Quelle privation !...

toujours aussi amusantes, les réceptions de votre mère?...

M. d'alaly, naw^ aussi. — Toujours!...

PAULETTE. — Sait-elle que vous êtes venu chez moi, hier soir?...

M. d' AL AL Y. — Pas encore... je ne le lui ai pas dit...

PAULETTE. — Je le pense ! ...

M. d'alaly. — Mais elle a su que, l'autre jour, aux Français, j'étais dans voire loge...

PAULETTE, compatissante. — Et vous avez été grondé, hein?...

M. d' AL AL Y, éludant la question. — Il ne s'agit pas de moi, mais de vous et de ce gros chagrin d'hier soir?... (// continue à caresser les pieds de Paulette,)... Avez-vous chaud?

PAULETTE, cherchant à retirer ses pieds, — Oui... merci!... (A part.) Je ne sais ce que j'ai... je me sens toute drôle!...

M. d'alaly. — Nous disons donc que la soirée d'hier...

PAULETTE. — Stupide! la soirée d'hier!...

M. d'alaly, surpris. — Stupide?... Comment ça?... La représentation a marché... et ous étiez jolie!... oh! mais jolie*!!!

PAULETTE. — Oui... Eh bien, vous ne savez pas?... je commence à en avoir assez, moi, d'être si jolie que ça !...

M. d'alaly. — Ah bah!... et depuis quand?...

PAULETTE. — Depuis... depuis que je n'ai plus personne pour me protéger et que tout le monde me manque de respect!...

M. d'alaly. — Ah !... on vous manque de respect?...

PAULETTE, avec conviction. — Tout le temps ! . . .

M. d'alaly. — Est-ce que ce n'était pas déjà un peu comme ça,... de mon temps?...

PAULETTE. — Oui... uu peu... mais pas à ce point!... Et puis, de votre temps, ça m'était égal!...

M. d'alaly, riant. —Merci!... {Sérieux.) Eh bien, ça ne m'était pas égal, à moil... je

VOUS en réponds!... Ce que que j'ai soufiert pendant ces trois ans est inimaginable !... La jalousie, voyez-vous, Paulelte*.. {S*arrêtant.) Pardon...

PAULETTE. — Pardon de quoi?...

M. d'alaly. — L'habitude de vous appeler Paulette autrefois,... je...

PAULETTE. — Au contraire, appelez-moi Paulette, allez I... ça me fait plaisir!... Qu'estce que vous disiez?...

M. d'alaly. -Je disais que la jalousie est la plus atroce de toutes les souffrances! Vous ne pouvez pas me comprendre, mais si vous connaissiez ce supplice...

PAi LETTE, à elle-même. — Je commence!

M. d'alaly, vivement. — Vous dites?...

PAULETTE. — Ricn..«

M. d'alaly. — Si, vous avez dit : « Je commence. » {Inquiet.) Alors, vous aimez quelqu'un?...

V XV LETTEy ennuyée. — Moi?... non... pas du tout!...

M. d'alaly. — Enfin, vous pouvez bien me l'avouer, à moi?... à moi, qui ne vous suis plus rien?...

PAULETTE

M. d'alaly — Depuis que nous sommes séparés,... on a dû vous... aimer?...

PAULETTE. — Oh! oui,... on m'aimaitdéjà avant, ainsi!...

M. d'alaly. — Mais vous a-t-on aimée...

(Anxieux.).,, tout à fait?...

PAULETTE. — Ça... ça ne regarde que moi \..,(Apart,) Pourquoi reste-t-il là... sur ce coussin?... ça me gêne... (Haut.) Ne restez pas aussi près de moi!... Allez vous asseoir!...

M. d'alaly, sans bouger. — Qu'est-ce que vous avez?... Vous êtes nerveuse, agitée...

avouez-le?...

PAULETTE. — Eh bien ! oui, là !... Allez vous-en!...

M. d'alaly, se reculant un peu. — J'obéis!... mais soyez gentille, racontez-moi vos petites aventures?...

PAULETTE. — Mes « mésavcnlures », c'est-à-dire?... Eh! que voulez -vous?... je suis folle, capricieuse, fantasque, et, pardessus tout rêveuse...

M. d'alaly, stupéfait. — Rêveuse?...

vous?...

PAULETTE. — Chercheuse, si vous préférez un autre mot... Oui... je m'imagine toujours que ce que j'ignore doit être très supérieur à ce que je sais ; . . . que ce que je connais est ennuyeux et ce que je ne connais pas amusant... que les choses défendues sont d'adorables choses, puisque, pour les faire, on risque toutes les autres...

M. h' ALkLii ytoujours inquiet, mais prenant

un air indifférent. — Eh bien, est-ce qu'elles n'ont pas effectivement un peu de bon, les choses... défendues?...

PAULETTE. — Elles sout défcnducs, c'est leur seul mérite!... ainsi, tenez,... voulezvous que je sois franche?...

M. d'alaly. — Je vous en prie...

PAULETTE. — Eh bien,... c'est affreux ce que je vais vous dire!... ça va vous faire bondir...

M. d'alaly. — Oh! que non!...

PAULETTE. — Oh! que si!... depuis que je suis séparée de. vous... depuis que, grâce à ce divorce, — que j'ai voulu, — vous êtes précisément le seul homme auquel il me soit formellement interdit de songer...

M. d'alaly. — Eh bien?...

PAULETTE, éclatant. — Eh bien, il y a des instants où je crois que je vous aime, là!...

M. d'alaly, abruti. — Vous m'aimez,

VOUS?... (Il se laisse glisser à genoux devant Pauletle,)

PAULETTE, très émuc, reculant vivement. — Ne me touchez pas... je vous défends de me toucher! dans ce moment-ci, surtout ! . . .

M. d'alaly, restant immobile, — Vous voyez... je ne bouge pas!... {Joyeusement.) Je suis fou de bonheur!... Vous m*aimez!...

PAULETTE. — Ça vous fait une belle jambe!... et à moi aussi!...

M. d'alaly, interloqué. — Mais...

PAULETTE. — Oui... autrefois vous étiez malheureux tout seul!... à présent, je serai malheureuse aussi ! . . .

M. d'alaly. — Malheureuse?... mais pourquoi?...

PAULETTE. — Comment? pourquoi?... parce que je veux... ou plutôt je ne veux pas... Enfin, vous comprenez ce que je veux dire?...

M. d'alaly. — Maïs pas du tout!... je ne vois pas ce qui nous empêcherait d'être heureux?. . .

PAULETTE. — Ah bien!... vous avez la manche large,... quand il s'agit de vousl

M. d'alaly. — Heureux... légitimement...

PAULETTE, étonnée, — Légitimement?...

M. d'alaly. — Dame! en nous remariant... Oh! je sais bien que c'est un peu ridicule, mais enfin!...

PAULETTE. — Nous remarier?... Ah ça!...

vous devenez fou !.. .

M. d'alaly. — Je n'ai jamais été plusraisonnable ! . . .

PAULETTE. — Nous remarier?... Alors, on aurait rassemblé des avoués, des avocats, des témoins, des juges, un président — et quel président, Seigneur ! — pour nous séparer... et ça pour que, le jour où le cœur

nous en dirait... nous déclarions que c'est comme avant?... Allons donc!...

M. d' AL AL Y. — Je vous assurc, ma chère enfant, que...

PAULETTE, riant, — Oui, vous voulez me faire croire ça, parce que vous me voyez énervée... et que... et puis après... enfin, je me comprends!...

M. d'alaly. —Mais quand je vous affirme!

Voulez-vous que je vous montre la loi?. ..

PAULETTE. — La loi? vousl'avez, la loi?...

M. d'alaly. — Vous allez voir !.. . {Rouvre une bibliothèque et bouscule fiévreusement les livres. Paulette le regarde faire.)

PAULETTE. — C'est sur le divorce, tous ces bouquins-là?...

M. d'alaly. — Presque tous, oui. Ah!...

je l'ai étudié, allez, le divorce!...

PAULETTE, examinant les livres. — Botton et Lebon, Code annoté du divorce^ avec

une préface et un discours de Naquet.) Je l'ai aussi , ce li vre ! . . {Elle en prend un autre. ) Celui-ci aussi! tiens! nous avons les mêmes!...

M. d'alaly, qui a enfin trouvé cequHl cherchait, — Tenez!... «Art. 295. Les époux divorcés... »

PAULETTE, lui enlevant le livre. — Voyons?... voyons?... si c'est vraiment imprimé... {Le lui rendant. )Ms. foi, oui!...

M. d'alaly, reprenant. — « Les époux » divorcés ne pourront plus se réunir, si l'un » ou l'autre a, postérieurement au divorce, » contracté un nouveau mariage suivi d'un se- » cond divorce. > Ce n'est pas là notre cas, n'est-ce pas?...

PAULETTE, suivant au-dessus de l'épaule de M. d'Alaly. — Non !...

M. d'alaly, continuant. — « Au cas de 3) réunion des époux, une nouvelle célébration ) du mariage sera nécessaire. >

PAULETTE, Stupéfaite. — Comment! c'est pas une farce?...

M. d'alaly, continuant. — e Les époux

> ne pourront adopter un régime matrimonial

> autre que celui qui réglait originairement

> leur union.

> Après la réunion des époux, il ne sera li reçu de leur part aucune nouvelle demande

> de divorce, pour quelque cause que ce soit, » autre que celle d'une condamnation à une

> peine afflictive et infamante, prononcée

> contre l'un d'eux depuis leur réunion. > PAULETTE, pensive. — Alors, nous pourrions nous remarier... si nous voulions?...

M. d'alaly, radieux. — Parfaitement, et, cette fois, pour toujours !...

PAULETTE. — Nous aurions l'air joliment bête à la mairie et à l'église?...

M. d'alaly. — Nous irons à la mairie seulement. . .

PAULETTE. — Du toutl... si je me remariais Je voudrais aller à Téglise aussi, moi ! . ..

M. d'alaly. — Mais, puisque r Église n'accepte pas le divorce ! . . . pour elle, nous sommes toujours mariés...

PAULETTE. — Ah oui! c'est vrai!...

M. d'alaly, la prenant dans ses bras. — Ma Pauletle chérie!...

PAULTETE, se dégageant. — Ah! mais!...

il n'y a encore rien de fait!... (Elle rit.)

M. d'alaly, navré. — Voyez-vous... j'ai eu tort. .. je n'aurais pas dû vous lire ça. . .

PAULETTE. — Parce que?...

M. d'alaly. — Parce que, tout à l'heure, avant ça... j'avais le prestige...

PAULETTE. — Le prestige? quel prestige?

M. d'alaly. — Le preslige de... la chose défendue... tandis que maintenant...

PAULETTE. — Eh bien, c'est un peu vrai, ça!... Il me semble que je vous aime moins...

beaucoup moins... (Af. d'Alàty V attire à lui y elle frissonne.) Si pourtant. . . tout de même ! . . . {Le repoussant violemment.) Et madame d'Houbly?... qu'est-ce que vous en dites, de madame d'Houbly?. . .

M. d'à LA L Y, ahuri. — De madame d'Houbly?...

PAULETTE. — Oui, de madame d'Houbly I Madame d'Houbly dont vous êtes l'amant. •• (Rageuse.) Madame d'Houbly, que vous affichez tant que vous pouvez?...

M. d'alaly, stupéfait. — Moi! ! I

PAULETTE. — Vous voyoz bien... vous n'avez même pas l'audace de vous défendre!..

(Le saisissant brusquement par le bras et le secouant.) Mais dites-moi donc que ça n'est pas vrai?... dites-le-moi vite!... Mon Dieu!

mon Dieu!... (Elle se jette au cou de M. d'Alaly et fourre son nez dans sa barbe en sanglotant nerveusement.)

M. d'alaly, atterré de tant de bonheur.

— Mais elle n'existe pas, madame d'Houbly,... tu es folle !•.. absolument folle!...

PAULETTE. — Et vous m'aimez?...

M. d'alaly, V enlevant dans ses bras. — Si je l'aime?...

PAULETTE, riant. — Dis donc?... si ta mère nous voyait!! !

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