II. (id. f° 201 verso
Iris, quand je vous voy sy belle, Je sens renaistre ma langueur.
Quoy que vous soïez infldelle, Vos yeux sçavent encor le chemin de mon cœur.
Vous pouvez, malgré ma collère, Remettre mon cœur sous vos loix.
Vous pouvez encore plus faire, Vous pouvez me tromper une seconde fois.
Mais, Iris, une amour nouvelle Doit r'allumer de nouveaux feux.
Devenez un peu plus fldelle ; Je seray, s'il se peut, encor plus amoureux.
Un Impromptu et une Eglogue ne marquent guère autre chose que la fluide facilité du talent des Trasyle et autres Theodamas. Je reproduis le premier, (id. f°201) :
On a banny la complaisance; On n'a plus de plaisir; on n'a plus de constance.
Hélas ! on ne sçait plus aimer.
Amour, dont le pouvoir autrefois fut extresme,
N'entreprens plus de me charmer, Ou me fais un amant qui mérite qu'on l'aime.
La seconde de ces pièces, — Y Eglogue, — est un dialogue entre Amarillis et Doris. Elle a d'ailleurs « esté corrigée » (Annotation de Tallemant). On s'y nomme adorable berger, comme on s'appelle ange ou démon dans le roman de Barbemuche; il
y est parlé de houlettes rimant avec des musettes; c'est du Des Houlières de qualité inférieure.
D'autres morceaux enfin présentent un plus vif intérêt, en ce que derrière l'écrivain quelconque on aperçoit une femme, que je vous affirme point banale. Une lettre adressée à l'abbé Du Buisson, (id. f° 203), la montre d'une jolie audace, d'une audace qui n'a rien à perdre, rien ou peu de chose. Mademoiselle des Jardins écrit que l'abbé est très galant auprès d'elle ; qu'il ne se passe point de jour qu'il ne la visite, la blâmant alors qu'elle s'est absentée. Et pourtant leur amitié toute neuve ne justifie ni pareille assiduité ni telle familiarité grondeuse, et elle conclut en ces termes :
Depuis le jour de notre connoissance Vous me cherchez avec empressement ; Vous trouvez, dites-vous, mon entretien ehar-
[mant; Vous craignez déjà mon absence, Et me louez en tous lieux hautement.
Si vous voulez qu'en confidence Je vous dise ce que j'en pense :
Vous en tenez, mon brave, asseurement.
Elle va encore plus loin avec Pabbé Parfait, et j'ai pour mes lecteurs des scrupules qu'elle n'a point.
388 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Je citerai cependant encore deux Sonnets :
Ici, c'est le chant d'un amour malheureux
qui essaie d'être « généreux, » et se brise
en un sanglot de désespérance, (id. f° 200
verso) :
Ne formons plus, mon coeur, d'inutiles désirs ; De mes tristes malheurs je veux finir l'histoire, Et bannir pour jamais de ma sombre mémoire L'inexorable autheur de tous mes desplaisirs. Reprenons aujourd'huy mes tranquilles plaisirs ; Remportons sur nous mesmeune illustre victoire; Songeons a nostre honneur, songeons a nostre
[gloire, Et songeons aux mespris qu'on fait de nos soupirs. Il est vray que Tirsis a d'invincibles armes ; Mais le cruel me hait ; il mesprise mes larmes. Faisons pour l'oublier un généreux effort !
Mon cœur, fuïez Tirsis pour conserver ma vie... Mais qu'est-ce que je pense? A mon asme ravie Vivre sans voir Tirsis est bien pis que la mort.
Là, c'est Vénus tout entière à sa proie attachée, c'est la passion physique toute pure, sans aucun voile de pudeur. Mademoiselle Des Jardins était à la campagne, à Dampierre. Les duchesses de Chevreuse et de Montbazon lui reprochaient qu'on ne sçavait plus ce que son tendre estoit devenu, et madame de Morangis , fort dévote personne, qui entretenait commerce avec un jacobin, le P. Louvet, mais
...faisait des tableaux couvrir les nudités,
et se brouilla à tout jamais avec notre poétesse à la suite des vers que je vais transcrire, insista pour lui faire appeler la Muse délaissée.
Sonnet, (672, f° 201) :
Aujourd'huy dans tes bras j'ay demeuré pasmée ; Aujourd'huy, cher Tirsis, une amoureuse ardeur Triomphe impunément de toute ma pudeur,
Et je cède aux transports dont mon asme est
[charmée.
Ta flame et ton respect m'ont enfin desarmée ; Dans nos embrassements je mets tout mon bon-
[heur, Et je ne connois plus de vertu ni d'honneur, Puisque j'aime Tirsis et que j'en suis aimée.
0 vous, faibles esprits, qui ne connoissez p
Les plaisirs les plus doux que l'on goûte icy-bas,
Apprenez les transports dont mon asme est ravie :
Une douce langueur m'oste le sentiment ; Je meurs entre les bras de mon fidelle amant, Et c'est dans cette mort que je trouve la vie.
390 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Un autre ami de Tallemant,, le compère de La Fontaine, François Maucroix, fils de maistre Louis, procureur, et de damoiselle Marie de Rive, naquit à Noyon le 7 janvier 1619, commença ses études à Château- Thierry sur les mêmes bancs que son frère et que le fabuliste futur,, les continua à Paris, fit son droit avec la bienveillante protection de Patru et de Conrart et fut par eux introduit dans la société de gens de lettres et de savants, tels que Perrot d'Ablancourt, Furetière, Pellisson, Vion d'Alibray, le mathématicien Le Pailleur, le traducteur d'Aristote, Cassandre, et Vaugelas, et l'abbé d'Aubignac, et Bensserade, et les deux Corneille, que je cite sans ordre au hasard du souvenir. Mais parmi tous, et même après que Maucroix se fut lié plus tard avec le P. Bouhours, Coulanges, Richelet, Racine, Boileau, Bossuet, Molière, le plus aimé fut Tallemant des Réaux.
En ce cercle élégant, Maucroix devait faire des vers comme tout le monde. Bien après leur production, ces piécettes furent imprimées, — car elles datent de 1636 et ne dépassent guère 1650, — dans divers Recueils qu'il faut toujours consulter, tels que les Poésies choisies de Sercy, (1660). Là nous retrouvons l'Elégie à Olympe, le Sonnet
à made?noiselle de Joyeuse, les Stances au marquis de Lénoncourt, VEpître à Cassandre, VEpigramme à Philis. C'est un débordement banal de Chansons, Air s, Quatrains, Boutades, Eglogues, Elégies, Madrigaux à Iris, à Sylvie, à Diane, dont il n'y a rien à dire, vers de précieux et de raffiné gâté par la mode. Toutefois, il nous a plu de relever, dans une Ode à Conrart qui date de cette période, une phrase poétique qui rappelle de bien près celle de Malherbe à du Périer :
La Mort de ses rigueurs ne dispense personne. L'auguste éclat d'une couronne Ne peut en exempter les rois.
Avocat,Maucroix réussissait moins. Nous sommes informés, par une de ses lettres adressée au P. Tourret, que sa timidité l'empêcha de plaider plus de cinq ou six fois. Son père, le bon procureur, navré de cette déplorable réussite, le rappela et le fit entrer comme conseil dans la maison de M. de Joyeuse, lieutenant du roi au gouvernement de Champagne. Mais Maucroix n'avait pas plus de goût pour la chicane assise que pour la chicane debout et, plutôt que de plaider les procès du mari, il fit de la musique avec la femme et s'éprit de la fille, Henriette. Ici commence ce roman
392 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
de sa vie, auquel se trouva mêlé Tallemant. Mademoiselle de Joyeuse fut fiancée au marquis de Lénoncourt, et Maucroix, désespéré, s'enfuit de Reims. Arrêté au passage par l'amitié de La Fontaine, il passa quelques semaines à Château-Thierry, puis, pour tromper sa désolation, se rendit à Paris. Tallemant le reçut et lui conseilla le mariage. C'est la formule appliquée : un clou chasse l'autre. Il lui répondit qu'il demandait à y songer toute sa vie et, comme opportunément survint la mort de Lénoncourt, tué au siège de Thionville, Maucroix reprit la route de Reims. Vainement ; car Henriette épousa bientôt le marquis des Brosses. Alors Maucroix se fit... ermite, ou plus exactement chanoine par dépit amoureux. Il y a quelquefois de ces vocations. Il semble n'avoir annoncé ce projet, en ses lettres amicales, qu'après qu'il eut été mis à exécution. Il obtint de son père une avance d'hoirie et, profitant de ce que André Buridan résignait soncanonicat, il l'acheta. Richelet a noté la date de l'installation de Maucroix comme chanoine en l'église de Reims : elle eut lieu le 3 avril 1647; et tous ses amis parisiens furent ravis de sa décision, qui fut vite suivie d'une réputation universelle dans les cercles rémois. Seul,
UiN ANECDOTIER 393
Furetière n'admit pas cet avatar, et gourmanda en vers le poète-avocat, tout en lui dédiant d'ailleurs son /«m de boules des Procureurs.
Cependant, malheureuse en ménage et persuadée que Maucroix s'était fait d'église par regret de l'avoir perdue deux fois, Henriette de Joyeuse le manda sous le prétexte vraisemblable de le consulter sur certaine clause de son contrat de mariage. Il fitpartdecet appel à Tallemant, quineme paraît point avoir été enchanté de voir son ami r'enflamé. Reçu ainsi dans la maison des Brosses, l'amoureux rappelé suivit le ménage dans les Ardennes, au moment des pourparlers du traité de Westphalie, et tomba en pleines hostilités. Il ne s'y montra rien moins qu'un foudre de guerre, ainsi qu'il s'en confesse plaisamment dans deux Epîtres en vers, adressées l'une à Cassandre, l'autre à Astibel.
Nous n'ignorons pas, grâce à une note du manuscrit de Maucroix, découvert jadis à Reims par Louis Paris, que l'on avait donné à Tallemant, chez la marquise de Rambouillet, le nom de cet Astibel, sage enchanteur, favorable à Amadis. Dans YEpître qu'il lui adresse sous ce nom, Maucroix prêche le désarmement :
394 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
A quoy bon aussi ceste guerre Qu'a mettre tant de gens par terre Que l'on envoie en Paradis Sans un pauvre De Profundis ?
Aussy, tiens-je quasi pour beste Tout homme qui n'a qu'une teste Et va l'exposer au canon.
Chacun a son amour, dit-on; La mienne est d'estre un peu poltron.
Et, pareil à Horace qu'il aime, il jette son bouclier. Il revient, d'ailleurs, sur cette idée dans une Epître, encore envoyée à Tallemant, lors du siège de Paris, et dans laquelle il l'engage à ne point se faire tuer :
Puisqu'on n'a qu'une vie, il la faut bien garder.
Cette poltronnerie avouée ne favorisait guère son amour pour Henriette, qui refusait du reste de lui céder par crainte religieuse; car ses confesseurs lui représentaient qu'elle commettrait un sacrilège. Elle se contentait de jurer à Maucroix qu'elle l'aimait plus que sa vie et s'en tenait là. Bientôt elle le désespéra encore davantage. Elle se fît, en effet, enlever par la marquise de Mirepoix, sa cousine , qui l'emmena à Paris où passa la peur du sacrilège et où, loin de la surveillance du marquis des Brosses, elle se laissa aller à des aven-
tures à la fois plus glorieuses et moins dangereuses pour son salut éternel. Infortuné Maucroix ! S'il avait cru, grâce au froc de Tartuffe, donner
De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur,
il dut s'apercevoir qu'il avait été loin de compte et se replier sur Reims. Sa consolation fut d'informer Tallemant de son insuccès, et sa ressource de se jeter dans la politique. L'anarchie régnait en France et Reims était contre le Mazarin, que sa qualité d'étranger rendait fortement suspect. Dans une autre lettre, adressée à Tallemant, son confident préféré, le chanoine annonce qu'il va entrer en campagne; mais Henriette vint le rejoindre. Dès lors, il abandonne ses plans politiques. Tallemant, qui voit le danger, mande à Paris Maucroix de la façon la plus affectueuse et la plus pressante. Peine perdue ! Henriette, abandonnée par son mari et très malade, a déjà été recueillie dans la maison que le chanoine partage avec son frère, soignée avec un dévoûment rare, etpleurée lorsqu'elle meurt. Prévenu du désespoir de son ami, Tallemant accourt à Reims, et, pour l'arracher à ces lieux funèbres où tout lui rappelle sa douleur, l'emmène de force à Paris. C'est
de ce séjour chez Tallemant, qui fit l'impossible afin de panser une plaie qui saignait encore quarante ans après, que date une Epître adressée à Rosaliane, femme de des Réaux.
De retour à Reims, et après une mission diplomatique en Italie, à laquelle mit fin la chute de Fouquet, Maucroix fut l'âme d'un cercle que fréquentaient les abbesses de Saint-Pierre et de Saint-Etienne, la comtesse de Lhéry, Mme de Berrieux, la comtesse d'Aubeterre, mesdemoiselles Biscara, de Sillery, Papette Pinguis, etc. C'est en cette réunion que furent composées la Saynète intitulée Mademoiselle Soin, qui a été éditée, et qui figure dans les manuscrits de Tallemant ; la comédie La Vespière, dont le sujet avait été fourni par Tallemant qui avait connu cet authentique personnage, dont il parle dans l'historiette de madame de Gonçlran ; et enfin une autre pièce anodine pour pensionnats de jeunes filles, pièce assez sotte, mais que des Réaux nous a conservée.
Une pensionnaire, madame de Sainte- Estève, a réuni les élèves de la grande classe dans sa chambre, et l'on y complote d'un tour à jouer au chanoine Maucroix, qui a ses entrées dans la maison :
— Tandis que je vous tiens toutes iey dedans, Mes sœurs, assistez-moi de vos avis prudens, Pourvu qu'avis prudens soient dans vostre cervel-
[le...
Car, pour moy, je ne puis laisser passer un jour Sans luy faire une niche et luy jouer d'un tour.
Biscaye V Aînée Madame, c'estbien dit.Tost,tost,que l'on l'attrappe !
Et après cette rapide exposition, qui a le mérite de la netteté, toutes nos écervelées se disputent l'honneur d'inventer quelque farce piquante. Les voilà à l'œuvre, mais, malgré leurs efforts — le croirait-on ? et Maucroix est-il vraiment psychologue ? — l'imagination de ces demoiselles est stérile.
Mademoiselle Meunier
Mon esprit aujourd'hui va comme une ecrevisse, Et j'ay perdu la clé de mon coffre a malice.
Elles vont y renoncer ; car leur esprit est, à les entendre, passé dans leurs talons. La présidente est mieux inspirée.
Ah ! j'y suis a ce coup ! Ecrivons luy si bien Qu'il lise tous nos mots et n'y comprenne rien. Forgeons des mots nouveaux a notre fantaisie, Qui semblent inspirez par pure frénésie... Comme c'est un chanoine, il ne s'y connoistguères Et prendra nos jargons pour langues estrangères.
398 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
A ce trait de génie, le groupe manifeste bruyamment son admiration, et, cette fois, l'esprit inventif des fillettes a beau jeu. Chacune de faire sa lettre :
Simone
Voicy du baragouin de la terre flamande.
Une autre Voicy du baragouin de la terre allemande.
Une troisième apporte du polonais, suite de mots non moins biscornus que longs, et madame de Sainte-Estève se déclare satisfaite,
Car les Topinambous parlent ainsy sans doute.
Biscaye l'ainée
Drox, drix, drix, drox, drux, drex ;
Je pense en vérité que c'est le parler grec.
Mademoiselle Rebours arrive à la suite:
Pugine marge bospoem malamum;
et inextinguibles les rires éclatent.
Madame de Sainte-Estève
Ne riez pas si haut ! Paix ! Cervelles frivoles ! Nostre communauté vous prendroit pour des folles.
Mais mademoiselle Meunier veut dire aussi sa phrase :
Strauf mensdrop dror vivozernest braquimadré.
La gaieté redouble de fureur ; on crie, on pleure de joie :
— Tout de bon! En riant, j'ay rompu mon lacet...
— J'en ay mal au costé...
— J'en ay mal à la jambe...
Alors, madame de Sainte-Estève fait mander son petit valet qui joue aux noix,, et l'envoie porter au chanoine le paquet de ces billets inintelligibles, dus à la collaboration des étourdies.
Il convient d'extraire encore des mss. de Tallemant une Epitaphe faite par Maucroix pour le cardinal Antoine Barberin, homme remuant de sa nature et ayant emprunté à sa race son esprit d'intrigue et d'adresse, (672, f° 98 verso) :
Cy-gist un prélat estranger Fort propre a faire un messager, Fort mal propre a la prelature, Car il couroit toujours. Et sy On couroit dans la sépulture, Il n'auroit garde d'estre icy.
400 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Enfin, relevons cet hommage posthume rendu par le chanoine à sonamiTallemant : —Le 10 de novembre 1692, mourut, à Paris, dans sa maison près la porte de Richelieu, mon cher amy, M. des Reaux : c'estoit un des plus hommes d'honneur et de la plus grande probité que j'aie jamais connu.
Outre les grandes qualités de son esprit, il avait la mémoire admirable, escrivoit bien en vers et en prose et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eust donné plus de peine, elle auroit pu estre plus correcte ; il se contentoit un peu trop de ses premières pensées ; car, du reste, il avait l'esprit beau et fécond, et peu de gens en ont autant que luy. Jamais homme ne fut plus exact; il parloit en bons termes et facilement, et racontoit aussy bien qu'homme de France. —
Tallemant avait connu Particelli d'Emeri, et c'est à cette connaissance que nous devons sans doute de trouver dans ses manuscrits inédits ces triolets du fameux Marigny, dont j'ai déjà parlé, écrits sur une
maladiedu surintendant qui avait fait quelque bruit. Le premier date de la maladie même, (673, f° 41 verso) :
Mourra-t-il ? Ne mourra-t-il pas ?
Ira-t-il jusqu'au quatorziesrae ?
Il me semble qu'il est bien bas.
Mourra-t-il ? Ne mourra-t-il pas ?
Ses esclaves font des hélas Et disent dans leur peur extresme :
Mourra-t-il ? Ne mourra-t-il pas ?
Ira-t-il jusqu'au quatorziesme ?
Le second, (673, f° 42), suit la guérison :
Médecin, vous estes un fou De saigner la surintendance ; Vous valez moins qu'un trou de chou, Médecin, vous estes un fou.
Recipe trois pies de licou ; C'est la véritable ordonnance.
Médecin, vous estes un fou De saigner la surintendance.
Boyer, l'infortuné auteur de Judith qui mit si méchamment à mort ce pauvre Holopherne, figure, ainsi que Quinault, le créateur de l'Opéra et
... de ces lieux communs de morale lubrique Que Lully réchauffa des sons de sa musique,
dans la galerie de Tallemant.
De Boyer nous avons des vers à la
402 AUTOUR DU XVIIe SIECLE
louange de Louis le Grand, (673, f° 138 verso) :
Quoy ! Toute la Franche-Comté, Grey, Salins, Besançon et Dole Vous avoir si peu résisté !
Apres que j'ay bien médité Sur tout ce qu'on m'en a conté, Ma Muse est au bout de son rôle.
Cette estonnante nouveauté M'oste l'esprit et la parole.
Prez de vous rien n'est sy frivole Que tout ce que nous a chanté La fabuleuse antiquité.
Prez de vous toute autre clarté Est moindre qu'une girandole Prez de Phebus en plein esté.
Le Grand Louys est respecté Plus que le Dieu du Gapitole ; Il est plus fort, plus redouté Que l'invincible amant d'Yole, Et, lorsqu'il ravage et désole Toute la campagne Espagnole, Il passe la rapidité Des meilleurs postillons d'Eole.
Aussy, ce que dans la Boussole L'Aiguille ressent pour le Pôle, Ce que sent un cœur enchanté Pour une charmante beauté, Chaque mortel pour son idole, Mon cœur de zèle transporté Le sent pour vostre Majesté.
De Quinault, qui d'ailleurs avait une autre
envergure que Boyer, relevons cette jolie plainte sur les difficultés de marier cinq filles :
Madrigal, — 1618, — (673, f" 222) :
Ce n'est pas l'Opéra que je fais pour le Roy
Qui m'empesche d'estre tranquille ;
Pour luy rien ne m'est difficile.
C'est que j'ay cinq filles chez moy
Dont la moins agee est nubile.
Il faut les establir. Je voudrois les pourvoir ; Mais a suivre Apollon on ne s'enrichit guère. Dans Testât ou je suis c'est un fascheux devoir De se sentir pressé d'estre cinq fois beau-pere.
Quoy ! cinq actes devant notaire
Pour cinq Allés qu'il faut pourvoir.
0 ciel ! Peut-on jamais avoir
Opéra plus fascheux a faire ?
Tallemant fut, on le sait, uni durant toute sa vie par une tendre affection avec son frère François, homme de lettres assez estimable, en dépit de l'opinion de Boileau, aumônier du Roy, membre de l'Académie française, qui s'occupa avec ferveur de traductions, de linguistique et de grammaire. Le volume 675, f° 78, — qui porte encore le numéro 130 de la collection faite par des Réaux et dont j'ai déjà parlé, — renferme une lettre autographe de l'abbé, lettre curieuse adressée à Ménage :
404 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
— A Monsieur
Monsieur Ménage Au Cloistre Nostre Dame.
Je vous envoyé ainsy que vous l'avez ordonné l'endroit de la vie de Ciceron ou il est parlé du Sphinx. Ciceron un jour, en parlant à Hortensius devant beaucoup de monde, luy dit quelques parolles ambiguës et piquantes. Hortensius repondit qu'il n'ente ndoit pas les Enigmes et Ciceron lui répliqua : Ils te devroient pourtant estre fort intelligibles, puisque tu as chez toy un Sphinx pour les expliquer (1).
J'ay mis a la marge : Le sphinx estoit un monstre qui avait autrefois expliqué les Enigmes.
Je vous demanday hier s'il fallait dire Archon d'Athènes ou Archonte comme l'ont imprimé MM. de Brian ville et Charpentier. M. Amyot traduit toujours prevost d'Athènes, je n'ay pas crû devoir le suyvre en cela. Et comme on ne dit point Xénophonte, Demophonte, Lycophronte, ou Bellerophonte, je crois qu'on ne doit point
(1) Tout le passage est souligné dans le texte de l'abbé Tallemant.
dire Archonte, et sans doute ce sera la vostre sentiment...
Mandez moy, s'il vous plaist, s'il faut dire le Roy Ptolomee ou Ptolemee. M. Amyot met le premier, et je l'ay suivy. M. Corneille en a usé de mesme dans la tragédie de Pompée. Il y en a qui veulent qu'on die Ptolemee pour signifier le nom des Roys d'Egypte, mais que, pour signifier l'astronome, on die Ptolomee. A quoy on pourroit respondre qu'il faudroit donc dire, en parlant du grand-pere du Roy d'Angleterre, le Roy Jecques, et dire Jacques en parlant du valet de M. de Segrais. Je finiray avec mon papier en vous assurant que l'abbé Tallemant est tellement vostre serviteur qu'il ne se peut davantage. —
Et pour conclure cette étude, j'avouerai d'abord de bon cœur, comme on dit, que la collection patiemment faite par Tallemant des Réaux n'ajoute pas infiniment à sa gloire, ni à celle des écrivains de toute sorte dont il a recueilli et sauvé les fantaisies, non plus qu'elle ne diminue les figures
406 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
de ceux que ces diverses pièces attaquent. Mais je déclarerai en même temps que j'ai grande satisfaction, — la plus pure sans doute qui puisse échoir à un modeste fervent du xvne siècle, — d'en avoir fait les honneurs, en qualité de cicérone, à tous ceux qu'intéresse encore ajuste titre cette époque si fertile et si féconde de notre histoire littéraire nationale.