‹ Autour du foyer: causeries économiques et moralesChapitre 8 sur 12 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Le luxe. — Définition de ce terme. — Quelle est la limite du luxe. — Le luxe varie selon les progrès et la fortune dos sociétés. — C'est l'usage des choses chères. — Le prix d'une glacesous Louis XIV» — Charles-Quint et les joyaux de la couronne de France. — Les bourgeoises de Bruges. — Le luxe est une idée relative. — Il y a deux sortes de luxes. —L'Empire romain: de la décadence. — Un souper de Lucullus. — Le luxe immoral absorbe et détruit la richesse sans profit pour l'humanité. — Un passage de Pline. — Le luxe chanté par les poètes. — Idée que s'en faisait Voltaire. — Une boutade de la Fontaine.

Que n'a-t-on dit, publié, écrit et prêché pour ou contre le luxe ! Quels arguments n'a-t-on pas invoqués en faveur de son développement ou contre son existence ! Selon les uns, c'est un élément d'immoralité et de ruine, c'est un obstacle au progrès, à la richesse. Selon les autres, au contraire, c'est un signe infaillible de civilisation, c'est un excitant aux affaires, un moyen intelligent de dépenser la fortune et de répandre l'aisance et la vie autour de soi.

Rien de tout cela n'est exact, rien de tout cela n'est vrai. Il y a luxe et luxe, comme il y a fagot et fagot. In medio veritas, dit un vieux proverbe,, et, en aucune circonstance, jamais axiome ne fut mieux applicable que dans la question qui nous-

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occupe. Ce n'est pas dans les extrêmes qu'on peui trouver l'explication et la raison d'être du luxe, mais dans ce juste milieu où résident la sagesse, le progrès et l'amour du beau et du bien.

Et d'abord qu'est-ce que le luxe ? Qu'entend-on par ce mot ?

On a défini le luxe l'usage du super/lu. Or cette définition est mauvaise, car il est difficile de distinguer le superflu du nécessaire et d'établir, pour tous les cas, pour toutes les situations sans distinction, une limite absolue et identique au nécessaire. Il est certain que ces deux états varient avec les progrès ou avec la fortune de la société ; que l'homme des pays civilisés ne peut se contenter de la manière de vivre du sauvage des forêts inexplorées, et que, bien que certaines tribus indiennes se nourrissent encore, à l'heure présente, de racines et d'animaux à peine cuits, s'habillent de peaux ou de feuillages et s'abritent sous une hutte informe sans que leur existence en ressente de funestes effets, il serait absurde de considérer comme des superfluités le pain et la viande, un habit d'étoffe de laine et un appartement confortable dans une maison bien construite.

On peut dire, avec J.-B. Say, que le luxe est l'usage des choses chères, et que les objets dits de luxe sont les choses qu'on n'emploie ni pour leur utilité réelle ni pour leur commodité, mais pour éblouir les regards et satisfaire à certaines dispositions de bien-être ou de vanité. Dans ce cas également, le luxe est encore chose relative, car selon

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les époques et les positions de fortune, il diffère de forme et d'étendue. Il est certain que ce qui est luxe pour celui qui a 20,000 francs de revenu, peut ne pas l'être • pour celui qui en a 100,000, et qu'un objet rare à une époque, et devenu plus tard très-commun, aura passé par les deux phases du superflu et du nécessaire. C'est l'étendue de la fortune qui établit la proportion entre les dépenses d'utilité, les dépenses d'agrément et la part réservée à l'épargne. L'ouvrier qui sacrifie un objet utile ou une part du salaire nécessaire à l'existence de sa famille pour acheter une bouteille d'eau-de-vie, se livre à une consommation de luxe, tandis que cette dépense faite par un ouvrier qui possède un revenu suffisant n'aura que le caractère d'une consommation prévue, ordinaire.

Vous comprenez bien que la même règle s'applique pour les mêmes causes aux différentes époques. Il fut un temps où une glace était un objet tellement rare et luxueux qu'une grande dame du temps de Louis XIV vendait une terre pour s'en procurer une. Qui de nous n'en possède même plusieurs dans son appartement sans avoir été contraint, pour en acheter, de sacrifier le nécessaire? Porter des bas et des souliers, voire des bottines, estime chose commune aujourd'hui, et cependant ces objets si simples furent jadis considérés comme un luxe coupable que la loi atteignait.

De pays à pays même, ces différences existaient très-marquées, souvent très-considérables.. Cer-

taines contrées, par leur industrie et leur commerce, étaient parvenues à se procurer une grande quantité d'objets précieux qui, se répandant dans toutes les classes de la société, y perdaient peu à peu le cachet de luxe que leur rareté première leur avait donné, et devenaient communs, alors qu'une contrée voisine les recherchait avidement et ne pouvait les attribuer qu'aux personnages distingués ou opulents.

On raconte qu'à son passage à Paris, Charles- Quint, invité à venir visiter les joyaux de la couronne, réputés en France comme le dernier mot de la richesse et de la somptuosité, parut médiocrement enthousiasmé, et que, pour répondre à Fétonneiïient des seigneurs qui l'accompagnaient, il leur dit dédaigneusement : a Je connais à Augsbourg un tisserand de lin qui pourrait acheter tout cela. » Augsbourg s'était, en effet, enrichie par l'industrie du lin, et elle comptait alors dans ses murs des fortunes dont nos pères ne pouvaient se faire encore une idée.

Vers la même époque, une reine de France disait, en présence du luxe déployé par les marchandes de la ville de Bruges : « Je croyais être la seule de mon rang, et je vois que, dans cette ville, il y a plus de six cents reines. » Les bourgeoises flamandes étaient presque toutes vêtues d'étoffes soyeuses et portaient des joyaux ciselés, déjà connus et répandus dans cette opulente cité, alors qu'en France ce luxe n'était encore admis que d#ns lès familles princières.

On ne peut donc pas nier que le luxe soit en général une idée relative qui varie selon les temps et les positions individuelles. Ce qui est excès pour l'un peut ne pas l'être pour l'autre, et un acte qui n'a rien de répréhensible en soi et peut paraître agréable sera coupable dans telle situation. Il vous est parfaitement permis de manger un perdreau ou une caille à déjeuner, et la morale n'y peut rien trouver à redire. Cependant il serait mal de se permettre cette satisfaction s'il en devait résulter un préjudice pour votre famille et si ce surcroît de dépense accordé à une pure fantaisie portait atteinte à votre fortune ou vous privait du nécessaire.

Est-ce à dire qu'il n'y ait jamais dans les abus du loixe quelque chose d'absolu ? Bien au contraire, il y a des excès que la raison condamne en tout temps, 'rtiême chez ceux qui ont assez de fortune pour satisfaire à leurs caprices. Sans rechercher nos exemples dans l'histoire moderne, qui, à coup sûr, nous en fournirait en abondance, jetons les yeux sur l'Empire romain aux jours de décadence. Ne rougissons-nous pas aujourd'hui du luxe de ce Romain qui croyait se faire un renom parmi ses concitoyens en s'àdonnant à toutes sortes d'extravagances, en se livrant à des dépenses insensées, en jetant ses esclaves en pâture à des murènes religieusement entretenues, et en faisant servir à ses convives des oiseau* rares, tous ayant appris à parler et à chanter et ayant lé mérite unique • de coûter fort cher? Qui ne se rappelle cçs fes-

tins d'une époque dégradée où quelques jeunes débauchés, flétris par les orgies, blasés et enrichis des dépouilles du monde, avalaient, au milieu des fumées d'un souper, des perles de prix mêlées à des aliments de choix ou au vin d'Espagne versé dans des coupes d'or? Qui donc a pu oublier le nom de ce consul fameux, Lucullus, qui sacrifiait dans une fête ou dans un souper les revenus d'une province entière?

Voilà le luxe immoral, indécent, dégradant, que l'économie politique répudie et dont elle indique les dangers. Ce luxe détruit la richesse sans profit pour l'humanité, et, tandis qu'il satisfait à l'orgueil ou a la stupide passion de quelques sybarites, il prive la société d'un, capital qui eût suffi à améliorer le sort de beaucoup et à donner au travail des moyens puissants d'action . De plus, il pousse à des actes inavouables, et l'histoire est pleine de faits honteux, de rapines impudentes provoqués par l'amour d'un faste effréné. « J'ai vu, dans un souper, disait Pline, Paulina couverte d'un tissif de perles et d'éméraudes qui valait 40 millions de sesterces, ce qu'elle pouvait prouver, disait-elle, par ses registres; elle le devait aux rapines- de ses ancêtres. C'était pour que sa petite-fille parût, dans un festin, chargée de pierreries, que Lollius consentit à répandre la désolation dans plusieurs provinces, à être diffamé dans tout l'Orient, à perdre l'amitié du fils d'Auguste et finalement à mourir par le poison. »

; Cette fin tragique, digne courôrtherçiènt d'une

vie peu honorable, se renouvelait fréquemment à cette époque, où l'oubli des notions les plus élémentaires de la famille et de la religion se joignait à un désir insatiable de plaisirs et de jouissances.

Eh bien! ce luxe coupable, dangereux, dont nous venons de citer quelques exemples, a trouvé de tout temps des apologistes enthousiastes, et, malgré les désastres qui l'ont trop souvent accompagné, il a été considéré comme utile au bienêtre des classes laborieuses, comme un moyen de développer les affaires et de donner au commerce et à l'industrie une impulsion créatrice. Le faste, poussé à l'extrême, était, aux yeux de certains politiques, un attribut nécessaire de la puissance souveraine, et cette idée était si bien généralisée qu'il est facile, en consultant l'histoire, de trouver certaines époques où les plus illustres souverains de l'Europe manquaient presque de pain au milieu des splendeurs d'une cour luxueuse et dépensière.

Les poètes surtout, entraînés et séduits par les apparences, et dont l'imagination ne se nourrit, le plus souvent, que de rêves et de chimères, célébraient par des chants emphatiques le luxe et la recherche . Tandis qu'Horace , retiré dans le calme de sa voluptueuse villa, tonnait contre la pompe romaine et regrettait les champs d'oliviers que remplaçaient des édifices somptueux et des bassins «plus spacieux que le lac Lucrin » Ovide indiquait les raffinements du luxe et de la

parure et y conviait, en vers lascifs, las élégants et les élégantes de son temps.

En France, il y a deux siècle à peine, un des plus grands noms de la littérature philosophique, Voltaire, ignorant des véritables lois économiques, s'oubliait à écrire :

Sachez que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd tin petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine, D'un règne heureux est la marque certaine.

Et, un demi-siècle auparavant, le bon la Fontaine lui-même, dans un de ses immortels apologues, ne lançait-il pas cette boutade ?

La République a bien affaire De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais d'homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

Cette loi s'était généralisée, et le luxe, le mauvais luxe voulons-nous dire, s'était implanté avec tant de force dans les classes élevées qu'il entraîna à sa suite la misère et le désordre. C'est là, en effet, la conséquence naturelle du luxe mal entendu, de ce faste, ou, pour mieux dire, de cette richesse, de cette prodigalité, qui absorbent, au delà de la raison, des capitaux désormais improductifs et qui les détruisent sans avantage pour le travail, pour le progrès ou pour la morale. Ce luxe doit être évité, parce qu'il nuit à la civilisation et que les richesses qu'il consomme, ne se reproduisant plus, sont perdues pour la société comme pour les individus.

Lo bon luxe. — Il est un signe de civilisation. — Le nivellement est une utopie. — Le luxe dans la nature. — Plus la nature a été cultivée, plus les espèces se sont multipliées — Les roses d'Alphonse Karr. — L'industrie doit au luxe son progrès et ses merveilles. — Le luxe élève l'esprit et fait concevoir des choses plus élevées. — Les arts et l'industrie. — Il est un stimulant au travail et une mine précieuse de salaire. — Une anecdote de l'Américain Franklin. — Le luxe fait vivre un grand nombre d'ouvriers. — Son influence sur le bien-être des classes ouvrières. — L'absence de luxe est un signe d'infériorité. — Aimez le luxe.

A côté du luxe blâmable, du luxe qui détruit et corrompt, et dont nous avons donné précédemment-quelques exemples, il existe un luxe aimable, permis, honnête, le véritable luxe, seul digne de ce nom, car le premier n'est autre chose que la débauche et la dissipation. Et celui-là est utile, nécessaire même, car il est un signe assuré de civilisation, et un stimulant de progrès profitable aux masses populaires par l'élévation du niveau général.

Le jour où un homme abandonne ses vêtements de peaux de bêtes et sa hutte grossière, file, tresse et peigne la laine pour se faire des étoffes plus coquettes et en couvrir son corps, il se donne du superflu et quitte l'état primitf, l'état sauvage. C'est là déjà un luxe qui le conduit à d'autres besoins plus délicats encore, dont chacun consti-

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tue assurément un luxe supérieur, et celui-ci prend un développement d'autant plus considérable que le niveau moral de l'homme s'élève et qu'il s'éloigne de cette vie animale qu'il avait dès l'abord adoptée.

On ne peut assurément nier qu'il n'y ait dans cette transformation un progrès qui profite à la civilisation, et dont l'espèce humaine ne ressente d'excellents effets, en lui permettant de s'élever à des besoins supérieurs et à des facultés plus développées. Les nations où nul besoin supérieur à la faim et à la soif ne parle aux individus, où l'on n'entrevoit rien au delà des haillons et du strict nécessaire, sont fatalement destinées à la misère, à la dégradation et au néant. Supposez, en effet, tout le monde réduit au même travail, à la même alimentation, au même vêtement, au même genre d'existence, restant perpétuellement stationnaire, que deviendrait le progrès ? -

Ce ne serait plus, selon l'expression d'un moraliste, moderne, la hiérarchie vivante et mobile d'une société dont, toutes les parties peuvent s'élever à la fois, mais l'égalité de la platitude et de la . misère.

Cette tendance au nivellement que nous avons pu entrevoir dans quelques législations de l'antiquité ou dans certains programmes philosophiques de notre siècle n'a pu germerque chez les hommes chagrins et envieux ou dans la cervelle vide de théoriciens ignorants des lois morales de l'humanité. Vouloir réglementer et unifier le vê-

te ment, la nourriture et le logement, est une prétention insensée que le moindre examen réduit au néant. "Croit-on que les mêmes éléments soient de nature à satisfaire à la fois l'homme de la campagne et le citadin? que la santé robuste du cultivateur habitué aux rudes travaux des champs puisse s'accommoder du traitement alimentaire de l'écrivain penché, pendant des journées entières, sur des livres et des parchemins?

Assurément non, et l'exiger serait folie, inhumanité. Cette manière d'être serait d'ailleurs en opposition formelle avec les lois de la nature, et, aux adversaires systématiques du luxe, il suffirait d'ouvrir le livre de la création pour les confondre. De quelles splendeurs Dieu n'a-tril pas rempli la terre! De quel luxe ne l'a-t-il pas enrichie en lui prodiguant les fleurs, les plantes, les oiseaux et les animaux ! Quelle variété et quelle richesse dans les formes; dans les couleurs, dans les tons, dans les parfums 1

Prenez d'abord la nature primitive ; examinez ces plaines immenses, où les plantes les plus disparates se mêlent, s'entrecroisent en formant mille figures, émaillées de fleurs, jaunes, rouges, bleues et blanches, qui paraissent de loin un tapis moelleux, agrémenté de mosaïque,, et • dites-moi si ce n'est pas là un véritable luxe ?

De là, passez à la nature, civilisée, cultivée, et votre surprise sera plus grande encore. Que n'a pu faire Ja main de l'homme? Regardez ces parterres enchanteurs où des fleurs splendides s'épa-

nouissent avec grâce, reflétant leurs mille nuances aux rayons du soleil et exhalant autour d'elles les parfums les plus suaves : approchez vos yeux de leurs calices, étudiez lafinesse de leur tissu, et vous serez convaincus que c'est là un luxe immense, d'une incomparable hauteur, dont l'essence est dans la nature même, et qui ne demande qu'à s'accroître sous les efforts du travail.

Vous connaissez tous, au moins de nom, Alphonse Karr, le spirituel écrivain qui réunit à la plume du journaliste et du romancier la bêche du jardinier ; vous savez tous sa passion pour les fleurs et particulièrement * pour les roses. Eh bien! à "force» d'études, de patience, de persévérance et d'efforts, il est parvenu à nous donner des variétés de roses auparavant inconnues, et à produire des nuances adorables dont il a le secret.

Et dans le monde des oiseaux, quelle prodigalité de couleurs, de ramages, de plumages et de grâce ! N'est-ce pas un luxe prodigieux dont l'homme n'est qu'un faible imitateur, et l'Écriture sainte n'avait-elle pas raison de dire que Salomon n'avait rien de plus beau dans toute sa gloire? .

• De plus, si on supprimait le luxe, il faudrait supprimer le goût, les arts, le beau et le perfectionnement. N'est-ce pas lui qui a fait découvrir ces procédés* merveilleux de la science qui nous ont donné le verre, le cristal, la bijouterie, TémaH? Ne lui devons-nous pas la sculpture, la

peinture, l'architecture qui ont peuplé la terre de chefs-d'œuvre admirables et qui tous les jours encore nous enrichissent de produits nouveaux? Ne lui devons-nous pas les Gobelins, la manufacture de porcelaines de Sèvres, le palais du Louvre, la cathédrale de Paris, Notre-Dame, et ces créations monumentales dont notre sol est riche, qui font la grandeur de notre pays et qui sont des témoins irrécusables du génie de nos pères?

Ne faudrait-il pas aussi arrêter l'essor de l'industrie et lui défendre cet esprit d'invention et d'amélioration qui l'a élevée à un si haut degré de prospérité? C'est le luxe qui a fait découvrir le métier à tisser, la vapeur et toutes ces machines qui centuplent la production et la perfectionnent : c'est le luxe qui produit ces magnifiques étoffes de soie dont nous sommes si fiers et dont la fabrication a donné à l'une de nos plus grandes villes une réputation européenne et à une multitude d'ouvriers le pain de chaque jour ; c'est lui qui a transformé l'industrie de la laine par l'introduction des moutons mérinos et par la puissance de la mécanique appliquée à la filature et au tissage, et l'a rendue si puissante qu'elle donne lieu environ annuellement, en France, à 4 milliards de rétributions, dont la plus grande partie

est prélevée par la main-d'œuvre.

Car l'une des qualités du luxe est d'être une

mine directe, féconde de travail et de salaires.

Partout où on le rencontre, on trouve également

un stimulant pour le travail, un progrès dans le niveau intellectuel .des classes ouvrières et une •source nouvelle de rémunération et de bien-être.

Et, à ce sujet, le bon Franklin, dont nous aimons à citer les paroles et qui, au milieu de sa vie modeste et honorée, reconnaissait que le luxe était un puissant aiguillon pour le bien, a consigné dans ses Mémoires l'anecdote suivante, à notre avis pleine d'enseignements :

« Le patron d'une chaloupe qui naviguait entre le cap May et Philadelphie, nous avait rendu, raconte-t-il, quelque petit service, pour lequel il refusa tout payement. Ma femme, sachant qu'il avait une fille, lui envoya en présent un bonnet à la mode. Trois ans après, ce patron se trouva chez moi avec un vieux fermier du cap May, son passager; il parla du bonnet et dit combien il avait fait plaisir à sa fille. Mais, ajouta-t-il, c'est un bonnet qui a coûté bien cher à notre canton. — Comment cela? — C'est que, lorsque ma fille parut à l'assemblée avec le bonnet, il fut tellement admiré, que toutes les filles résolurent d'en .faire venir de pareils de Philadelphie ; et ma fille •et moi avons calculé que le tout ne peut pas avoir coûté moins de 100 livres sterling (2,500 francsV

« Cela est vrai, reprit le fermier; mais vous ne contez pas toute l'histoire. Je pense, moi, que le bonnet a néanmoins été avantageux pour nous; car nos jeunes filles se sont mises alors à tricoter des mitaines de laine pour les vendre à Philadelphie, afin d'avoir de quoi y acheter des

bonnets et des rubans ; et vous savez que cette branche d'industrie continue, que même elle promet d'acquérir une beaucoup plus grande importance. En somme, le résultat de cet échantillon de luxe ne m'a pas déplu, car enfin les jeunes filles de ce canton se sont trouvées plus heureuses en se parant de jolis bonnets, et les habitants de Philadelphie ont été plus satisfaits en se fournissant de bonnes mitaines. »

Ainsi, partout où se trouve le luxe, se développe la production, et il se rencontre presque partout. Prenez les moindres métiers, les états les plus simples, les plus ordinaires, et vous le trouverez sous une forme quelconque. L'alimentation, par exemple, qui comporte la boulangerie, les restaurants, les débits de vin et la pâtisserie, admet aussi le luxe. Le pain mollet et le pain de gruau, qui plaisent tant aux palais délicats, ne s'étalent-ils pas aux vitrines des boulangers à côté du pain de ménage? La galette ne fait-elle pas concurrence au pain mollet, et les gâteaux délicats à la galette elle-même? Eh bien! cette industrie indispensable de l'alimentation compte, à Paris seulement, 40,000 ouvriers aux ordres de plus de 30,000 patrons, et le chiffre d'affaires qu'elle opère tous les ans se monte à 1 milliard 400 millions. Le vêtement, qui comprend les cordonniers, les chapeliers, les couturières, les blanchisseurs, les tailleurs, emploie dans la capitale 80,000 ouvriers et donne la vie à un grand nombre de familles. A quoi doit-il son impor-

tance, si ce n'est au luxe, c'est-à-dire à l'élégance, à la recherche de la distinction dans le costume, au besoin de la. tenue irréprochable, qui est devenu nécessaire à notre civilisation ?

Que dire» du groupe des métaux précieux et des industries qu'il alimente? Parlerons-nous des catégories sans nombre d'états qui vivent en travaillant l'or et l'argent ? Citerons-nous les fabricants de bijouterie fine, les bijoutiers chaînistes, les fabricants de bijouterie fausse, ciseleurs, graveurs, doreurs, argenteurs, émailleurs et peintres sur émail, estampeurs et graveurs de matières pour orfèvrerie et bijouterie, graveurs de camées et graveurs de pierres fines, lamineurs et planeurs, lapidaires, polisseurs, brunisseurs, sertisseurs et monteurs de perles fines, ainsi que tant d'autres métiers qui dépendent de cette industrie? Que d'ouvriers employés à satisfaire à l'ornementation des appartements, et dont la vie est assurée par un travail constant que le luxe a fait naître ?

Est-il vrai de dire que ces producteurs de luxe soient, confine le prétendent certains rigoristes, les corrupteurs de la moralité publique, et méritent-ils les anathèmes des philosophes et les arrêts prohibitifs et répressifs dont ils furent jadis les victimes de la part de gouvernements peu éclairés? Non, et c'est par là que nous terminerons cette causerie : le luxe, en tant qu'il ne consomme pas la richesse en pure perte et qu'il ne porte pas atteinte à la morale, est utile, et son développement est un bienfait pour la société.

À mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres r les besoins s'accroissent, l'esprit se développe, l'horizon s'agrandit et les moyens d'existence doivent, par une loi de conséquence, prendre une forme de plus en plus exquise, de plus en plus délicate.

Le luxe n'a jamnis perdu que les esprits peu élevés ou les têtes peu sages, et, sous toutes le& formes et à tous les degrés, quand il s'est attaché à se mettre en règle avec le bien, avec l'utile et avec le beau, quand il a rayonné sur le travail, il a produit, au contraire, d'heureux fruits.

Vouloir le répudier et préconiser un minimum de besoins comme un idéal de perfection serait, au contraire, méconnaître les lois morales de l'humanité et décréter l'infériorité des espèces.

Aimez donc et cultivez le luxe, chers lecteurs, dans la mesure de vos besoins, de votre état et de votre fortune; considérez-le, adoptez-le comme un stimulant pour le bien et pour le travail, et, loin d'être, une cause de corruption ou de misère, il sera pour vous un moyen d'agrandirvos pensées et de vous élever à un état supérieur dans la hiérarchie sociale.

Le budget d'un employé. — La bougette. — Le domaine du roi.

— Les revenus de la France au treizième siècle. — L'état du roi.

— Golbert et l'état de prévoyance. — Désordres des finances après Golbert. — Le budget des dépenses sous Louis XIV. — Le budget de l'État. — Son origine. — Sa division.

— Comment donc vous y prenez-vous, demandait-on un jour à un honnête employé, excellent père de famille, pour faire face aux exigences de la.vie et élever dignement vos enfants, sans jamais dépasser les limites étroites de vos modestes ressources ?

— Le procédé est bien simple, répondit-il, et ne cache pas de mystère, je vous assure.

Je gagne 6,000 francs ; là se borne mon avoir, et c'est peu, vous le savez, au prix où sont toutes choses aujourd'hui.

Or, au commencement de chaque année, selon les circonstances ou selon les charges nouvelles qui m'incombent, je divise Inon revenu en un nombre de parts déterminées, dont chacune est proportionnée à l'importance des besoins qu'elle doit satisfaire.

Ainsi j'attribue, par exemple, 1,000 francs à mon

loyer, 2,500 francs à la nourriture, 1,500 francs à

^ notre entretien, 500 francs à l'instruction de

mon fils, et jeTéserve 500 francs pour les menues dépenses, pour l'imprévu ou pour l'épargne.

En un mot, j'établis mon budget.

Établir son budget ! tel est le devoir de tout homme soucieux du bon ordre, de tout esprit sérieux et sage, quel que soit sa position bu son revenu, et je suis convaincu, chers lecteurs, que vous êtes de ce nombre.

De la sorte, vous vous rendez un compte exact de votre état ; vous évitez les dépenses exagérées, imprudentes ou inutiles, vous faites honneur à vos affaires, et vous pouvez répondre comme ce paysan dont parle le poëte et auquel on demandait ce qu'il gagnait : « Je gagne, disait-il, autant que le roi : le roi gagne ses dépens et moi les miens. »

Eh bien ! de même que le riche propriétaire et que Thumble employé, l'Etat aussi possède son budget.

Comme le dernier des citoyens qui le composent, lui aussi il a des besoins à satisfaire et des dépenses considérables à mettre en face d'immenses revenus.

N'est-il pas chargé d'entretenir nos routes, de creuser nos canaux, de former et de nourrir nos instituteurs , d'armer nos soldats , d'habiller et d'entretenir les gendarmes commis à la garde de . nos personnes et de nos propriétés?

Tout cela demande une surveillance active, une régularité constante et une comptabilité tenue avec un soin et* une exactitude extrêmes.

De' même que le simple particulier divise en parts bien distinctes les divers éléments dont se composent ses recettes et ses dépenses, de même l'État forme de son budget un nombre de chapitres correspondant à celui de ses charges et de ses revenus.

Et ce budget étant plus compliqué que celui de l'homme privé, et par la diversité des dépenses et des recettes auxquelles il lui faut répondre, et par la nature des objets qui le composent, est soumis à certaines règles spéciales, garanties par lès lois, et mises par conséquent à l'abri de toute atteinte.

Mais, me direz-vous, quel rapport peut-il exister entre ce compte de recettes et de dépenses tel que vous l'exposez et le mot de budget qu'on emploie pour le désigner?

Le voici :

Ce mot est très-vieux et, de plus, il est essentiellement français. C'est en Normandie, l'une de nos plus belles et plus anciennes provinces, qu'il a pris naissance.

Autrefois, dans cette contrée, on donnait le nom de bouge ou bougette à une sorte de petite bourse de cuir dont se servaient les commerçants pour mettre leur argent.

Plus tard, les Anglais s'emparèrent de ce mot en l'altérant un peu et le donnèrent au sac de cuir dans lequel on apportait au Parlement les pièces formant l'exposé des recettes et des dépenses publiques.

Peu à peu, du contenant le nom passa au contenu ; le temps, qui change tout, et les mots et les choses, transforma la bougette en budget, et l'exposé des recettes et des dépenses publiques devint ainsi le budget de l'Etat.

C'est avec cette signification que le mot budget est revenu en France, en 1802, et voilà pourquoi, lorsque vous lisez dans les feuilles officielles cette formule : Présentation... ou discussion du budget de l'année 1874..., cela revient à dire : Examen ou discussion des comptes de recettes et de dépenses de l'Etat pendant Tannée 1874.

N'allez pas croire que l'Etat ait toujours été régulier dans la conduite de ses affaires.

Lui aussi, hélas! a eu ses jours de jeunesse et de défaillance; lui aussi, à certaines époques, a agi en enfant prodigue ; et l'histoire est là pour nous apprendre qu'il a expié cruellement son imprévoyance et sa légèreté.

11 est vrai de dire, toutefois, que ses revenus n'ont pas eu, de tout temps, l'importance qu'ils possèdent de nos jours, et que sa juridiction financière était fort restreinte.

Pendant la féodalité, la France appartenait à quelques familles princières, dont le roi était le chef, mais qui se considéraient comme parfaitement indépendantes les unes des autres, et même de leur suzerain. Plusieurs étaient plus riches et plus puissantes que lui et ne consentaient à lui rendre hommage que sous certaines conditions.

Chaque seigneur, étant donc maître absolu dans

ses terres, percevait ses revenus comme il l'entendait, en faisait le cas qu'il jugeait convenable, et, dans la distribution de ses bienfaits, ne dépassait jamais les limites de son domaine.

L'unité manquant en tout point , les routes étaient mal entretenues, les villages n'offraient souvent qu'un abord impraticable, et certaines contrées, selon la richesse et le tempérament de leurs seigneurs, florissaient et prospéraient, tandis que les pays voisins dépérissaient.

Le roi de France en était réduit, comme les autres seigneurs féodaux, à ses propres ressources pour faire face aux dépenses du royaume, et nous savons, par les documents que nous ont laissés les siècles antérieurs, que le domaine royal donnait des revenus bien insuffisants.

C'est ainsi que nous découvrons que, sous le bon roi saint Louis, les revenus de l'État s'élevaient à peine à 14 millions de notre monnaie. C'est peu pour une nation qui compte aujourd'hui non plus par millions ni même par centaines de millions, mais par milliards.

Mais nous devons ajouter qu'en temps de guerre, le roi avait le droit de faire appel à ses vassaux, et qu'il lui était accordé, à cet effet, des subsides levés dans tout le royaume, et dont l'importance variait selon les circonstances ou selon la durée de la campagne.

Avec le temps survinrent de sérieuses modifications ; l'émancipation des communes enleva aux seigneurs certains droits fiscaux qui devinrent

alors la propriété exclusive des municipalités ; le domaine royal, enrichi de nouvelles provinces, soit par des mariages, soit par des legs, soit par la conquête, s'était rapidement développé, et le système financier avait pris un corps.

Sous Philippe le Bel, à la fin du treizième siècle, on commença à établir une sorte d'état du roi , indiquant les revenus et les dépenses du domaine ; mais ce travail était très-incomplet, et le roi puisant dans la même bourse pour satisfaire à ses dépenses personnelles et à celles de ses Etats, il était impossible d'arriver à un équilibre réel.

Plusieurs grands ministres voulurent obvier à ces abus, et parmi eux il suffit de rappeler les noms de Sully, de Golbert, de Richelieu et de Turgot, ces grands hommes jaloux de la gloire et de la prospérité de leur patrie, qui utilisèrent toutes les forces de leur génie à donner à la France une organisation régulière et une unité complète.

Avant eux, le désordre le plus absolu régnait dans les comptes financiers : la forme et la quotité de l'impôt variaient d'une province à l'autre, et la perception en était confiée à certains fonction* naires qui faisaient souvent , de leur autorité privée, les dépenses jugées par eux nécessaires. Le contrôle manquait partout et les receveurs des deniers publics ne versaient guère au Trésor que leurs excédants nets.

Dans cet état de choses, il eût été difficile,

l'cût-on voulu, de dresser un tableau régulier des recettes et des dépenses publiques.

Aussi, les aperçus présentés parles ministres, variant d'étendue et de forme selon les exigences du monarque ou les desseins de ses intendants, étaient-ils très-incomplets et souvent inexacts:

C'est Colbert qui, le premier, fit dresser régulièrement, un compte des recettes et des dépenses de l'Etat, auquel il donna le nom d'état de prévoyance.

C'était un véritable budget arrêté par le roi en son conseil et dans lequel étaient reproduits et calculés approximativement les revenus et les charges de la nation.

Malheureusement, après ce grand homme, le désordre reparut dans les finances.

Aujourd'hui, de semblables faits né pourraient se renouveler ; la France possède un budget admirablement disposé, où le montant des revenus publics et l'emploi qui en est fait sont reproduits avec une rigoureuse exactitude.

Tous les ans le ministre des finances réunit en un seul compte les comptes partiels de tous les autres grands services publics et des administrations qui dépendent du Trésor, puis il en présente l'ensemble à l'assemblée des représentants du pays.

Là, chaque article, chaque crédit est discuté et contrôlé avec un grand soin, de telle sorte qu'il n'est pas si petit contribuable qui ne puisse, à un

sou près, se rendre compte de la perception des revenus de l'Etat et de leur emploi.

Cette étude offre un puissant attrait et il est bon de ne pas la négliger.

Elle habitue les citoyens à ne pas se désintéresser complètement des affaires de leur pays, et elle les encourage à supporter avec plus d'énergie et de patriotisme les charges qui leur incombent.

Aussi désormais, lorsque le budget, de l'Etat tombera sous vos yeux, ne le fermez pas avant de l'avoir parcouru et d'en avoir compris l'esprit et l'importance.

Le titre de rente. — La dette publique. — Les emprunta sur l'Hôtel de Ville. — Paroles de Michel de l'Hôpital. — Les économies de Sully. — Le palais de Versailles. — Le Grand-Livre de la dette publique. — La Révolution et le tiers consolidé. — La dette inscrite ou perpétuelle. — Le 3 pour 100. — L'ordre et le travail sont la garantie de la dette publique.

Il n'est assurément personne aujourd'hui en France qui ne connaisse la rente française et n'en apprécie la solidité.

Je dirai plus : il en est peu qui n'en possèdent, soigneusement plies au fond d'un tiroir secret, un ou plusieurs coupons.

C'est une chose si répandue de nos jours 1

Dès qu'on a réuni un petit capital, que les économies déposées chaque semaine, et sou par sou, à la Caisse d'épargne ont atteint un certain chiffre, vite on s'adresse au percepteur ou à l'agent de change, et l'on transforme le plus souvent ses écus en titres de rente.

Cet acte de prévoyance est certainement trèslouable et mérite d'être encouragé.

Mais vous êtes- vous rendu compte de la raison d'existence de ces titres? vous êtes-vous parfois demandé ce que représentaient ces minces feuilles de papier sur lesquelles l'Etat appose son cachet, et avez-vous recherché sur quelles garanties elles reposaient ?

Non, peut-être ; cependant elles renferment dans leurs plis l'histoire de nos gloires, de nos grandeurs, de nos défaillances et de nos chutes r et, à ce point de vue aussi, elles ne sont pas indignes d'intérêt.

A certaines époques de notre histoire nationale, à mesure que la civilisation se développait, que la condition sociale des individus s'améliorait, que partout, sous l'influence du commerce et de l'industrie, s'établissaient entre les autres peuples des relations plus fréquentes, l'Etat s'est trouvé en présence de besoins nouveaux à satisfaire, de travaux immenses à exécuter et de guerres à poursuivre.

Pour mener à bonne fin ces gigantesques entreprises, des capitaux considérables étaient nécessaires, et les revenus ordinaires dont s'alimentait le Trésor public ne pouvaient suffire.

Qu'arrivait-il ?

L'État s'adressait à l'emprunt et obtenait ainsi des ressources qu'il utilisait et dont il servait l'intérêt à un taux déterminé.

A l'origine, ces emprunts n'avaient qu'une mince importance, et ils étaient faits avec promesse de prompt remboursement ; mais bientôt aux engagements primitifs venaient s'en joindre de nouveaux, et le gouvernement, ne pouvant plus rembourser, changeait les dettes éventuelles en dettes perpétuelles.

De nos jours l'emprunt a été encore la seule source à laquelle on ait dû puiser dans les cir-

constances exceptionnelles ; vous en avez été vousmêmes les témoins en 1871 et 1872*, alors qu'il a fallu payer à l'Allemagne l'énorme rançon de S milliards de francs qu'elle nous imposait.

Dans ce cas, les formes de l'emprunt varient selon le temps et les circonstances, et la garantie de l'intérêt qui lui est affecté repose soit sur des impôts de création nouvelle, soit sur une augmentation des anciens impôts.

C'est à la dette ainsi contractée par l'État dans un but d'utilité générale, et dont l'intérêt seul est servi, tandis que le capital est aliéné, qu'on a donné le nom de dette publique.

L'histoire de notre dette publique, bien que ne partant réellement que du siècle actuel et n'ayant reçu son développement et son organisation que depuis quatre-vingts ans, a pris naissance sous l'ancien régime.

Elle remonte au quatorzième siècle environ, sous le règne de Charles VI, cet infortuné monarque atteint de folie, dont la régence fut le point de départ d'une guerre désastreuse contre l'Angleterre et d'une invasion quasi centenaire.

Le roi, pressé d'argent et ne pouvant en obtenir suffisamment au moyen des impôts, s'adressa à l'abbaye de Saint-Denis, réputée pour ses grandes richesses. Celle-ci consentit à donner au royal emprunteur une somme de 20,000 livres moyennant une rente annuelle de 2,500 livres à prendre sur la boucherie de Beauvais et sur là boîte au poisson de Paris.

C'était, vous le voyez, une avance placée à gros intérêts, et il fallait que la fortune de l'État inspirât alors peu de confiance !

Cette avance fut le premier exemple du prêt perpétuel fait à l'Etat moyennant une rente non assise sur une propriété foncière ; car, auparavant, les rois avaient pu obtenir certaines sommes à titre de prêt, mais en aliénant une partie de leur domaine privé. C'est l'opération que fait aujourd'hui le Crédit foncier.

Plus tard, Charles VII fit de nouveaux emprunts, dont plusieurs lui furent facilitée par le fameux argentier Jacques Cœur.

Toutefois, ce n'est qu'à partir du règne de François 1 er que la dette de l'Etat prit un accroissement rapide. C'était une époque brillante : les arts étaient en honneur, la littérature prenait une forme exquise, et le souffle de la Renaissance italienne « traversant les Alpes, inspirait le goût des belles choses.

Mais les belles choses coûtent cher et le roi obéré dut emprunter. Ce furent les bourgeois de Paris qui remplirent les caisses de l'État. Ils apportèrent au Trésor une somme de 200,000 livres, moyennant un intérêt de 12 pour 100, au payement duquel furent affectés les droits sur les vins en gros et en détail. Puis, les emprunts se multipliant, le gouvernement créa des rentes sur l'Hôtel de Ville et nomma des commissaires chargés d'en établir la comptabilité et de veiller à la stricte observation des engagements.

Sous Charles IX, la dette grossit à ce point-que Michel de l'Hôpital, l'un des hommes les plus considérables de son temps et le plus honnête, disait que si Ton mettait le royaume à l'encan, on ne trouverait peut-êtrer pas d'acquéreur.

En effet, en 1561, les Parisiens pressés par le roi ne voulurent lui prêter 500,000 livres que sur les bagues et les joyaux des princesses. Nous ne jurerions pas que les Parisiennes n'aient été pour quelque chose dans cette détermination !

Au commencement du règne de Henri IV, la dette publique s'élevait à 300 millions.

Quinze ans plus tard, en 1610, les choses avaient complètement changé. Le prince qui voulait améliorer le sort de ses sujets et permettre au plus pauvre de mettre la poule au pot le dimanche, était secondé par un ministre intègre, Sully. Les économies les plus strictes furent observées ; les revenus publics qui souvent n'arrivaient au Trésor que considérablement amoindris, furent contrôlés avec soin, et on introduisit un ordre sévère dans la comptabilité.

A la mort de ce grand homme, l'État ne devait plus que 157 millions eti capital, plus 2 million» de rentes sur l'Hôtel de Ville au capital de 36 millions 700,000 livres.

Bientôt le désordre reparut dans les finances, et Sully dut se retirer du gouvernement, emportant avec lui le secret des économies et de la bonne administration.

Lorsque le cardinal Mazarin mourut, la dette

perpétuelle se montait en intérêt à 27,500,000 livres et en capital à 500 millions.

Colbert, il est vrai, réorganisa le système des finances et apporta des réformes sérieuses dans la perception et la distribution des revenus publics ; mais ses efforts furent souvent impuissants devant les tendances luxueuses de son maître, et les améliorations dont il se fit le promoteur durèrent peu après lui.

Louis XIV dépensait beaucoup ; il s'en est luimême accusé aux dernières heures de sa vie. Il aimait le faste et rien ne lui coûtait pour l'obtenir.

Tout ce qu'il a entrepris est marqué au cachet de sa grandeur, et aujourd'hui on ne peut visiter Versailles, ce chef-d'œuvre du roi Soleil, parcourir les allées ombreuses de son immense parc ou les vastes salles de son palais unique, sans être frappé de respect et d'admiration.

C'est superbe, c'est majestueux!

Mais que de richesses enfouies dans ces bosquets et dans ces marbres !

A la mort de Louis XIV la dette publique s'élevait à 1 milliard 900 millions de livres, et quand Louis XVI convoqua les états généraux, elle dépassait 4 milliards.

Le premier acte du gouvernement révolutionnaire fut de déclarer la dette publique inviolable, et, le 24 août 1793, la Convention nationale, voulant réunir sous une même dénomination tous les titres des créanciers de l'État, ordonna la

confection en un ou plusieurs volumes d'un Grand-Livre sur lequel seraient inscrits les noms des propriétaires de rentes perpétuelles.

Mais la guerre et les désordres de la Révolution creusant chaque jour le gouffre où s'abîmaient les finances du pays, le gouvernement ne put bientôt faire face à ses engagements et crut se tirer d'embarras en décrétant une demi-banqueroute.

Une loi de 1798 ordonna le remboursement des deux tiers de la rente en bons d'acquisition de biens nationaux et fit inscrire sur un nouveau Grand-Livre le troisième tiers, avec un revenu de 5 pour 100 payable par semestre.

Ce troisième tiers (tiers consolidé) est devenu l'origine de la dette publique actuelle, inscrite dans le budget général sous le nom de dette consolidée ou inscrite.

Depuis cette époque, l'exécution de nombreux travaux d'utilité générale, tels que canaux, chemins de fer, etc., l'entretien de l'armée et de la marine et les dépenses occasionnées par la guerre, ont obligé les divers gouvernements qui se sont succédé en France à recourir de nouveau à l'emprunt.

La dette consolidée comprend actuellement une rente annuelle de 750 millions de francs et se compose de rentes 5, 4 1/2, 4 et 3 pour 100.

Le 5 pour 100, converti en 3 pour 100 en 1825, a été de nouveau rétabli en 1871, lors de l'emprunt national de 2 milliards; le 4 pour 100 date de 1830, et le 4 \ /2 pour 100 du 1 er mai 1825.

Le 3 pour 1 00, qui est la véritable rente française, doit son origine à la conversion de 1825 par M. de Villèle. Créé par la loi du 1 er mars de la même année, il prit un rapide développement, et, en 1870, il formait un capital de 10 milliards 700 millions, rapportant une rente de 365 millions 300 mille francs.

De nos jours, la rente s'est démocratisée. Réservée autrefois à certaines classes privilégiées de la fortune, elle s'est peu à peu divisée à l'infini •et répandue dans tous les rangs de la société.

11 n'est pas de valeur plus populaire que cellelà. Elle circule partout avec la même faveur, se subdivisant à volonté et ne dédaignant pas plus l'humble échoppe de l'artisan que le secrétaire de l'opulent capitaliste.

Quand on parle du 3 ou du 5 pour 100, tout le monde connaît la portée de ces termes : c'est la rente par excellence, parce qu'elle repose sur le «crédit de la France, qui est le crédit par excellence ; c'est aussi la valeur la moins soumise aux «caprices de la fortune.

Certes, la solidité de la rente est indéniable, mais sa sécurité exige deux conditions indispensables : le travail et l'ordre public.

Pour que l'État puisse répondre à ses engagements et faire face au payement de la rente, pour •que sa dette ne subisse pas une augmentation subite, dangereuse, il faut que la rentrée de ses revenus s'opère régulièrement et librement, que le travail soit abondant et qu'aucune secousse

n'en vienne déranger le cours normal et la puissance productrice.

Rien ne lui est plus funeste que le désordre et la révolution. En effet, que le bruit se fasse dans ïa rue, aussitôt les ateliers se ferment, le commerce languit, l'argent, se resserre, les impôts ne rentrent plus, l'inquiétude envahit les esprits et les fonds publics subissent une rapide dépression. . Si vous voulez vous en convaincre, jetez les yeux sur les feuilles officielles et examinez le cours de la rente aux époques de troubles. Vous verrez quels écarts entre les prix de la veille et ceux du lendemain.

En 1847, la rente 3 pour 100 était cotée à la Bourse 80 francs; en 1848, après le renversement du gouvernement de Louis-Philippe, elle descend à 38 francs. Dès que l'ordre est rétabli et que l'assurance de la stabilité reparaît, elle reprend son essor, dépasse 60 francs , pour- atteindre bientôt les hauts cours qu'il nous a été donné de constater sous l'Empire.

Aujourd'hui, de même qu'à l'origine du Grand- Livre, la rente est inviolable, et nos gouvernements, jaloux d'en assurer le payement régulier, l'inscrivent en tête du budget général de l'Etat, «dont elle forme le premier article.

La reconnaissance. — La pension d'un général grec. — L'ancienne monarchie et les gratifications. — Corneille et Chapelain. — Colbert et la caisse .des invalides de la marine. — L'Assemblée constituante et la loi de 1790. — Suppression des caisses de retraite. — Les pensions de l'État. — La dette viagère.

Est-il un sentiment plus naturel que celui de la reconnaissance?

Assurément, non.

Cependant, il n'en est peut-être pas, dans la vie ordinaire, de plus souvent méconnu, de plus indignement outragé.

On laisse vivre, on entoure même de soins le vieux chien de chasse dont les forces épuisées refusent le service; on aime à se rappeler ses allures vives et coquettes d'autrefois, son intelligence à dépister le gibier et les émotions que causaient ses arrêts subits.

Mais s'agit-il d'assurer contre la misère ou contre le besoin les derniers jours d'un serviteur dont, on a utilisé les aptitudes ou dont la vie entière s'est passée dans le dévouement le plus absolu, on hésite, on calcule, et souvent l'indifférence s'unit à l'égoïsme pour étouffer toute pensée de gratitude. •

Et, pourtant, quoi de plus juste, de plus digne, que de reconnaître les services passés et de récompenser le mérite chez ceux que l'âge ou les infirmités rendent incapables de travailler?

C'est pour répondre à ce sentiment d'équité que l'Etat a institué les pensions de retraite, et c'est pour indiquer toute l'importance qu'il y attache qu'il en fait figurer le montant au budget général, à la suite des rentes perpétuelles.

Il n'en a pas été de même à toutes les époques, et si nous consultons l'histoire, nous découvrirons avec peine de nombreuses lacunes à cet égard. Ne nous hâtons pas, toutefois, de condamner l'antiquité : elle a connu les grands dévouements et elle a su aussi les récompenser avec noblesse ; elle fut accessible aux pensées généreuses, et quelques-uns des hommes illustres dont elle est fière ont vu leur vieillesse entourée d'égards et de respects.

Les rois d'Orient, ces fastueux ancêtres des nababs de l'Inde et des souverains de la Perse y donnaient aux fidèles qui les entouraient des villes, et même des provinces, qui devaient leur fournir toutes les choses nécessaires à la vie; quelquefois diverses provinces, éloignées les unes des autres, étaient chargées de pourvoir aux besoins et au luxe d'une seule personne.

Artaxercès, voulant récompenser dans Thémistocle, général grec, les hautes qualités qu'il lui reconnaissait, lui donna, paraît-il, Magnésiesu r-Méandre, pour son pain, Lampsaque, le meil-

leur vignoble de l'Asie, pour son vin, tandis que Myonte, qui abondait en poissons et en pâturages, devait fournir au luxe de sa table.

Or, d'après un historien du temps, Magnésie a *îlle seule donnait à son heureux propriétaire 50 talents, c'est-à-dire environ 150,000 francs. Six cents ans plus tard (fait, assez curieux), les descendants de Thémistocle jouissaient encore de la munificence du satrape.

A Rome, les récompenses pécuniaires étaient peu en usage; cependant, dans certaines circonstances particulières et pour donner à un •citoyen une marque éclatante de satisfaction, la république lui accordait une rémunération en -argent qui tenait lieu de pension.

A l'expiration de son temps de service, un vétéran, fidèle à son drapeau, était gratifié d'une somme de 12,000 sesterces ou 2,000 francs environ. Plus tard, sous l'Empire, les prétoriens recevaient, au bout de seize ans de services, 20,000 sesierces ou 3,300 francs.

A mesure qu'une organisation régulière permit à certaines personnes de se vouer par état au service de la société, le système des retraites prit une plus grande extension.

En France, sous l'ancienne monarchie, lespensions étaient multipliées à l'infini ; les rois et leurs •ministres aimaient à reconnaître les services éclatants par des récompenses spéciales. Vauban, le célèbre ingénieur devenu maréchal de France, et Lebrun, peintre de Louis XIV, recevaient de la

munificence du pouvoir, le premier 75,000^1ivres, et le second 22,000.

Les artistes , les écrivains , les hommes de plume et d'épée étaient recherchés, surtout au grand siècle , et les pensions leur arrivaient comme un hommage à leurs talents, ou parfois comme un encouragement à leurs flatteries.

Mais les largesses royales ne connaissaient point en cela de lois fixe? : aucune règle n'était suivie, soit pour la nature ou la durée des services qui faisaient obtenir la pension, soit pour la quotité de la rémunération. Souvent c'était à l'insu. et même contre la volonté du roi que les ministres accordaient de semblables faveurs ; il en résultait que les droits les plus légitimes étaient méconnus, tandis que d'abondantes largesses étaient faites sur- les deniers publics, suivant les caprices du hasard.

Tandis que le grand Corneille touchait sur la cassette royale une modeste pension de 2,000 livres, que Molière, notre immortel poète comique, recevait 1,000 livres à peine, le poète Chapelain, aujourd'hui presque oublié, mais qui se disait le plus grand poëte français qui ait jamais été et du plus solide jugement, émargeait 4,000 livres sur les registres des pensions.

11 est vrai que Racine e,n était privé, par une mesquine vengeance qui dépaçe la grande figure <&e Colbert (1), et que le fabuliste la Fontaine était oublié.

(1) Racine avait blessé le roi Louis XIV par des allusions sévères

C'est Colbert qui, le premier, soumit les peivsions à un régime spécial plus conforme à l'équité. Il fonda la caisse des invalides de la marine et la caisse des retraites des employés de la compagnie des fermes chargées des finances de l'Etai.

L'une et l'autre, formées par des retenues exercées sur les traitements, assuraient aux intéressés survivants le bénéfice des extinctions d'après les principes des tontines. Bien qu'incomplètes dans leur organisation , ces caisses rendirent d'immenses services, et c'est sur leur modèle que s'établirent dans le courant du dix-huitième siècle d'autres compagnies destinées à assurer aux vieux serviteurs de l'État une retraite convenable.

Lorsque après 1789 il fallut établir sur les ruines de l'ancien état de choses les bases d'une nouvelle organisation politique et administrative, la question des retraites fut mise à l'ordre du jour.

Parla loi du 3 août 1790, l'Assemblée constituante déclara qu'il était du devoir de l'État de subvenir aux besoins des fonctionnaires qui s'étaient dévoués à son service, et qu'il serait établi un règlement spécial déterminant les conditions requises pour l'obtention des pensions de retraite.

Mais les guerres continuelles qu'eurent à soutenir la République et l'Empire, les désordres financiers qui signalèrent le régime de la Terreur ne permirent pas à cette loi de fonctionner, et les

au despotisme qui écrasait le peuple et aux misères des campagnes opprimées par une noblesse hautaine. (Athalie, acte IV, scène III.)

employés des administrations publiques furent contraints d'organiser, de leur propre mouvement, des caisses particulières de prévoyance, dont quelques-unes parvinrent à une très-grande prospérité.

Actuellement, la quotité des pensions est déterminée par des règlements sérieux garantis par la loi, La munificence de l'Etat ne présente pas les disproportions que l'histoire du passé nous dévoile ; elle n'enrichit pas subitement ceux qui en sont l'objet, mais elle possède une qualité précieuse, celle d'être assurée. Les pensions sont, en effet, judicieusement accordées; elles reposent sur des services antérieurs honorables et dévoués, et eHes ne sont que les effets de la reconnaissance de l'État.

La loi qui les régit date de 1853. A cette époque les caisses spéciales ont été supprimées, et la loi, ramenant à des bases uniformes la liquidation des pensions, a centralisé au Trésor les recettes et Içs dépenses qui y sont relatives.

De la sorte, tous les fonctionnaires • qui ont rempli dignement leur carrière et sont parvenus à l'époque de leur retraite, reçoivent une somme annuelle basée sur l'importance et la durée des services rendus.

Au début de leur vie administrative, l'Etat leur dit : « Dévouez-vous à mon service, utilisez toutes vos aptitudes, toutes vos qualités pour, ma prospérité et pour ma gloire , et je vous assurerai contre le besoin quand la vieillesse vous aura rendus incapables de travailler. » ■

C'est ainsi que vous voyez souvent autour de vous de ces fidèles et honnêtes serviteurs, que l'âge ou les infirmités rendent impotents et qui jouissent en paix des dernières heures de la vie.

L'un, vieil invalide, privé d'un bras ou d'une jambe, a vu les guerres de l'Empire et Waterloo et se plaît à raconter la charge meurtrière des cuirassiers de Milhau, les ancêtres héroïques des héroïques cuirassiers de fteischoffen.

Un autre, voué à l'autel et à la prédication, feuillette les pages usées d'un bréviaire poudreux, et, tandis que ses yeux éteints suivent encore par habitude les caractères imprimés du saint livre r ses lèvres murmurent en silence les prières qu'il a récitées pendant cinquante ans de son ministère.

Ailleurs, c'est un instituteur, un humble maître d'école usé dans l'exercice de l'enseignement et auquel quarante ans de durs labeurs ont acquis des droits à un modeste morceau de pain.

Toutes ces pensions constituent ce que le budget de l'Etat désigne sous le nom de rente viagère r et elles font partie de la dette inscrite où elles figurent pour une somme annuelle de 123 millions de francs environ.

Depuis plusieurs années, ce chapitre a été l'objet d'études consciencieuses suivies de louables modifications. Certaines classes de pensions ont été révisées à nouveau et augmentées dans des proportions plus en rapport avec la cherté sans «esse croissante de la vie matérielle.

Tout n'est pas encore dit à ce sujet, et l'As-

semblée nationale, eh 1875, sur la proposition du gouvernement, s'est occupée déjà d'améliorer le sort des employés de l'Etat.

On ne peut qu'applaudir à de semblables efforts, car il est peu de récompenses aussi justement et aussi noblement gagnées que celles qui s'obtiennent par un dévouement absolu au bien général et par une existence entière passée au service de son pays.

La dette flottante ; son origine. — Les anticipations ou billets au> comptant. — Les receveurs généraux. — Le banquier de la cour. — Les traitants. — Samuel Bernard et Louis XIV. — Probité de Turgot. — Les assignats et les inscriptions. — Division de la dette flottante. — Les bons royaux et les bons du Trésor.

Supposons qu'un fermier dont l'exploitation s'accroît et prospère se voie soudain obligé, pour serrer ses récoltes, d'agrandir ses granges ou d'en faire élever de nouvelles, et qu'au moment où un tel besoin se fait sentir, l'argent nécessaire à cette construction lui manque.

Certes, une semblable situation serait bien critique, et beaucoup d'entre vous émettraient la pensée que pour entreprendre une dépense aussi considérable , il faut être eh mesure d'y faire face.

C'est aussi l'avis de notre fermier; il voudrait bien attendre que ses rentrées de fonds soient faites en partie. 11 sait qu'à une époque déterminée, prochaine même, il doit toucher certaines sommes qui lui sont dues, ou que la vente de ses produits lui procurera d'abondants capitaux ; mais ses foins sont coupés et ses blés sont en gerbes : sa récolte, en un mot, repose en plein champ, et la place manque pour la mettre à l'abri.

S'il attend, il s'expose à la voir souffrir des va-

riations de la température, se détériorer peut-être, et il court risque, par conséquent, de subir, en fin de compte, une perte très-sensible.

Quefera-t-il?

11 ira trouver le banquier de la ville voisine, dont il est connu, et le priera de lui avancer la somme dont il a besoin. Il lui remettra en échange des valeurs négociables, dont il fera concorder l'échéance avec l'époque de ses recouvrements, il aliénera une partie des revenus qu'il doit toucher, et, au moyen de cette avance, il fera construire «es bâtiments.

C'est ainsi que fait l'Etat.

Ses revenus entrent dans les caisses du Trésor à des époques fixes et en vertu des règlements déterminés paria loi. Mais, dans l'intervalle de la perception, le gouvernement a des dépenses à faire, des travaux d'utilité générale à entreprendre, et il doit entretenir des services dont il ne peut suspendre ni entraver la marche régulière sans préjudice grave pour l'intérêt du pays.

Pour faire face aux éventualités et supporter toutes les charges que nécessite son existence, l'État emploie alors les fonds que lui confient les grandes administrations et demande, sous forme d'emprunt temporaire, aux receveurs des deniers publics et au public lui-même des avances pour lesquelles il paie un intérêt qui varie selon les besoins du Trésor et l'abondance des capitaux disponibles.

Ces avances, remboursables à des échéances

généralement rapprochées, constituent ce que nous appelons la dette flottante.

L'origine de cette dette remonte assez loin dans notre histoire.

Depuis le moment où une administration financière, basée sur une certaine centralisation, a existé en France, il a fallu organiser des moyens de crédit capables de procurer aux caisses publiques les valeurs ou l'argent qui leur étaient nécessaires pour réaliser leurs payements à jours fixes.

Sous l'ancienne monarchie, ces avances étaient comprises sous la dénomination de billets au comptant ou plutôt encore sous celle $ anticipations* C'était là leur véritable, nom : on anticipait sur les revenus à venir pour acquitter certaines dépenses jugées indispensables par le pouvoir.

Ces billets étaient généralement remis un an à l'avance au caissier de la caisse commune des receveurs généraux des finances qui les endossait, et le Trésor les négociait avec une perte de 4 1/2 à 8 pour 100, suivant la valeur du crédit de l'État.

D'autres fois, le gouvernement s'adressait directement aux fermiers généraux et leur demandait des à-compte sur les impôts non perçus. Ce mode d'emprunt avait de graves inconvénients, car il mettait le pouvoir à la merci de ses fonctionnaires, et ceux-ci se dédommageaient souvent, par des moyens illicites, des embarras qu'on leur imposait et des risques qu'ils avaient à courir.

AUTOUR DU FOYER. 32fr

Il arrivait parfois que les anticipations allaient si loin qu'elles absorbaient par avance la plu& grande partie du revenu public.

Le gouvernement, pressé d'argent pour mpner à bonne fin les œuvres qu'il avait commencées. s'a~ dressait alors aux banquiers ou traitants. Ceux-ci lui faisaient d.es avances à des taux exorbitants et en échange de reseriptions royales ou valeurs à échéance qui devaient être acquittées de préférence à toute autre dette par les détenteurs des deniers publics.

Plusieurs d'entre ces banquiers étaient parvenus à une immense fortune et ils éblouissaient Paris par le luxe de leurs équipages et de leur& maisons. A la fin du règne de Louis XIV, un certain nombre s'étaient glissés dans les salons les plus aristocratiques de la capitale et avaient contracté des alliances'illustres.

On les recherchait avec empressement, on leur faisait toutes sortes d'honneurs et on briguait leur appui.

Tout le monde connaît l'aventure curieuse dont le héros fut le fameux banquier Samuel Bernard, l'un des traitants les plus riches et les. plus fastueux du règne de Louis XIV.

C'était au moment de cette longue et glorieusecampagne que le grand roi soutenait contre lar maison d'Autriche ; les finances étaient délabrées et les impots ne suffisaient plus pour subvenir aux immenses besoins de l'Etat. Les banquiers se refusaient à de nouvelles avances, et Samuel Ber-

nard principalement avait donné au ministre de Louis XIV une réponse absolument négative.

tin jour que le roi se rendait à Marly avec une partie des seigneurs de son entourage, il se fit présenter le financier et lui proposa, avec toute la grâce « qu'il savait si bien employer quand il avait dessein de combler», de lui faire visiter les beautés de son parc.

Bernard, fou de joie, gonflé d'orgueil, suivit la . cour, écoutant respectueusement les explications que le roi lui donnait avec bonté sur les embek lissements de la royale demeure, et lorsqu'il sortit de cette promenade, il offrit tout l'argent qu'on désirait.

La vanité l'avait assoupli, et Louis XIV en avait profité pour « lui couper plaisamment la bourse » , comme le disait gaiement le duc de Saint-Simon.

Quoi qu'il en soit, l'Etat avait souvent besoin de ces riches capitalistes, et ceux-ci faisaient payer cher leurs complaisances. C'est ce même Bernard qui, prié de la part de Louis XV de lui consentir quelques avances, lui faisait répondre : « Quand on a besoin des gens/c'est bien le moins qu'on en fasse la demande soi-même. »

Et le roi consentait à lui faire les honneurs de sa maison lui-même ; le duc de Noailles et les plus grandes familles lui faisaient des avances et recevaient à sa table ce parvenu de la fortune, enorgueilli de sa puissance.

Quand il mourut, il laissait, en biens de toute nature, environ 33 millions, somme énorme pour le temps.

Les anticipations et les billets de comptant étaient, en effet, une source de revenus considérables, que se disputaient .les capitalistes à cette époque. On a calculé qu'un banquier de la cour, dans le temps qu'il occupa cet emploi, reçut de l'État 83 millions d'intérêts de fonds avancés.

Aussi les ministres, sous le règne de Louis XVI, s'opposèrent-ils à ce système financier qui dévorait le plus net des revenus publics. Turgot refu . sait de payer une ordonnance de comptant de 500,000 livres et préférait descendre du pouvoir plutôt que de consentir à un acte de coupable faiblesse; Necker, pour éviter l'entremise du banquier de la cour, créait la caisse et l'intendance du Trésor royal.

Pendant la période révolutionnaire, les besoins immenses et incessants de l'État furent remplis au moyen de la ressource du papier-monnaie et des assignats, auxquels plus tard, sous le Directoire, on ajouta la création de 60 millions de francs de rescriptions, payables avec le premier numéraire qui rentrerait dans les caisses.

Lorsque l'ordre fut rétabli et, plus tard, sous le régime impérial, le service de la trésorerie fut soutenu au moyen des obligations des receveurs généraux et des valeurs émises par la caisse d'amortissement qui venait d'être* réorganisée. La loi fixait désormais des limites à l'émission des

332 AUTOUR DU FOYEH.

bons remboursables, et la dette flottante était maintenue à un chiffre restreint. •

Pendant les dix premières années du gouvernement de la Restauration, de 1814 à 1824, les moyens de trésorerie, c'est-à-cfire les fonds dont l'Etat avait besoin . pour faire face aux dépensescourantes en attendant la rentrée des impôts, se composèrent de rentes dont la loi autorisait lai création dans certaines conditions.

C'est de 1824, sous le ministère de Villèle* que date le nouveau système de la dette flottante aujourd'hui en vigueur. .

Par la loi du 4 août de cette même année, le ministre des finances fut autorisé à créer, pour le service delà trésorerie, des bons royaux portant, intérêt et à échéance fixe.

De nos jours, la dette flottante se compose : des cautionnements versés par certains officierspublics, chargés du recouvrement des impôts, tels que les receveurs des finances, les percepteurs, etc. ; des fonds des communes, de la caisse des dépôts et consignations et du Crédit foncier ; des sommes provenant des Caisses d'épargne, et enfin des bons du Trésor.

Les bons du Trésor qui* ont remplacé les bonsroyaux sont des obligations à courtes échéances, souscrites par le ministère des finances, et qui produisent un intérêt variable.

Ces obligations sont délivrées à toute personne qui veut placer ses fonds sur le Trésor pour une période de temps de peu de durée. Elles sont très-

recherchées à cause de la solidité du crédit sur lequel elles reposent et de l'assurance qu'elles donnent d'être remboursées intégralement et à jour fixe, capital et intérêts.

Rien, en effet, de plus ingénieux, de plus avantageux que le mécanisme de cette organisation des bons du Trésor !

Avez-vous 1*000, 2,000, 5,000, 10,000 francs disponibles pour trois mois, six mois, un an? Vite, portez4es aux caisses do l'État. 11 vous sera délivré un bon de la somme versée, portant en plus le chiffre des intérêts qui vous seront dus à l'échéance, et vous pourrez attendre l'époque à laquelle vous y aurez droit sans craindre de perdre votre argent ou d'en être volés.

Un rentier, par exemple, vend une petite propriété 15,000 francs. Il a l'intention d'utiliser les fonds qui proviennent de cette vente dans l'achat d'une maison ou d'une valeur quelconque ; mais, pour cela, il lui faut attendre trois mois.

S'il comprend ses intérêts, gardera-t-il cet argent chez lui? Non, car il peut craindre les voleurs, un incendie, un accident, et une pareille somme lui demandera une surveillance qui absorbera son temps et 'lui causera peut-être beaucoup d'inquiétude.

Il ira déposer ses 15,000 francs au Trésor qui lui délivrera un bon à trois mois, et, lorsque l'échéance sera arrivée, il touchera ses fonds, plus un intérêt. Il pourra alors contracter l'achat

auquel il est résolu, et son opération lui aura rapporté un petit bénéfice.

Vous yoyez combien ce mécanisme est simple et utile.

Or cet argent que vous aurez ainsi versé à «l'Etat ne restera pas inactif, improductif. 11 servira à entretenir les services publics en attendant la rentrée des impôts, et il permettra au gouvernement, soit d'équilibrer ses budgets, soit d'entreprendre des travaux nécessaires dont vous profiterez vous-mêmes, et, lorsque viendra le jour où votre avance devra vous être restituée, le Trésor vous la remettra ponctuellement au moyen d'autres avances qui lui auront été faites de la même manière.

Tels sont le rôle et le fonctionnement de la dette flottante.

Pas d'argent, pas de Suisses. — Origine de l'impôt. — Les impôt» chez les anciens. — Le tribut d'un satrape. — Gaule et France. — Légitimité et nécessité de l'impôt. — Son emploi. — L'impôt profite au contribuable. — Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. — L'impôt est la juste rémunération d'un service.

« Pas d'argent, pas de Suisses, » disait-on autrefois.

Or, ce vieil adage populaire est resté tout aussi vrai, tout aussi exact de nos jours que du temps de nos pères.

Sans argent on ne vit pas, fût-on sobre comme saint Jean le Précurseur, qui ne se nourrissait que de racines et de sauterelles. Tout. coûte fort cher aujourd'hui, jusqu'à la plus vulgaire dessalades, et les sauterelles n'ont pas encore trouvé place ddns l'art culinaire contemporain.

Par quels moyens parvenez-vous à élever vo.tre famille, à payer votre entretien, à acquitter votre loyer et à vous, procurer toutes les choses nécessaires ou même simplement agréables?

Assurément, en réunissant les ressources que vous peuvent donner l'économie, le patrimoine ou le salaire. Vous ne pouvez, en effet, pour tout résumer en un mot, établir votre budget, ainsi que nous l'exposions naguère, sans mettre, en

Tace de vos dépenses, des recettes au moins équivalentes.

Ce qui est une vérité pour un simple particulier Test également pour l'Etat qui n'est qu'une personne morale représentant l'ensemble des particuliers. Pour vivre, pour veiller au bien général, pour sauvegarder les intérêts de tous et conserver saine et sauve la fortune publique, il lui faut comme à» vous, comme à moi, des ressources constantes, sans cesse renouvelées. Son •existence et son activité sont à ce prix, et, de même que nos peines et notre travail demandent un salaire et une récompense, de même aussi les services que nousreîid l'Etat exigent une juste rémunération.

Mais à qui doit s'adresser l'Etat pour obtenir les ressources nécessaires à son existence?

A ceux qui profitent de cette existence même.

Or, dans un pays civilisé, où la loi règne, où l'ordre public est déterminé selon des règles invariables, où le travail et la propriété sont protégés, où toutes les améliorations et les progrès ne s'opèrent qu'en vue et au nom de tous ceux qui l'habitent, tout le monde profite des bienfaits de l'État, et tout le monde, par conséquent, doit contribuer à lui assurer une marche régulière et des revenus conformes à ses besoins:

Ce sont ces revenus, destinés* à alimenter l'ensemble de cette vaste et intelligente organisation qu'on appelle l'État, qu ? on a réunis sous la dénomination 'd'impôts. \

L'impôt a existé à peu près de tout temps.

Chez tes Hébreux on payait aux lévites qui formaient la classe gouvernementale du peuple de Dieu une redevance annuelle considérée comme une reconnaissance des droits du Seigneur sur les biens des Israélites. Elle consistait dans la dixième partie des fruits de la terre et du croît ■des animaux, d'où le nom de dîme qui a traversé les siècles. Cette coutume datait des premiers âges du monde, ^t, à l'époque dés patriarches, Abraham donnait au grand-prêtre Melchisédech le dixième de tout ce qu'il possédait.

On retrouve l'impôt partout où une réunion d'hommes associés pour la défense de leur vie ou de leurs intérêts confie à un seul ou à plusieurs d'entre eux leur droit de direction ou de gouver-* nement.

Les sauvages eux-mêmes* qui vivent en tribus au milieu des profondeurs de l'Afrique ou des forêts vierges du Nouveau-Monde, donnent tous au chef qu'ils se sont choisi et auquel ils ont remis le soin de veiller à leur sûreté un revenu qui consiste d'ordinaire en une part du gibier tué ou du poisson résultant de leur pêche.

Chez les Athéniens, le Trésor public était propriétaire de mineé considérables qui lui donnaient de grands revenus ; et, en dehors de ces richesses et de celles qu'il retirait de la douane et des peuples alliés, il imposait tous les citoyens selon le degré de fortune.

A Rome, dans l'origine, les citoyens de la

grande ville ne payaient pas d'impôts, et les ressources de la République provenaient exclusivement des tributs que lui versaient les peuples soumis et les colonies. Mais, plus tard, lorsque la civilisation se fût développée, que le peuple-roi se fût livré à ces constructions gigantesques qui font encore notre admiration, que le luxe eût prisune forme plus raffinée, les ressources primitives ne purent suffire, et Ton s'adressa à tous pour former le revenu public. Les impôts furent alors établis dans toute retendue de la domination romaine.

Les revenus de la Perse consistaient en deniers imposés aux nations conquises, et en denrées ou produits en nature que devaient fournir toutes les provinces. Les unes remettaient des grains et des fourrages, les autres des chevaux et des chameaux, d'autres enfin avaient à leur charge l'entretien d'une partie des troupes et s'occupaient soit de la remonte de la cavalerie, soit de l'habillement des fantassins. C'est ainsi que le satrape d'Arménie envoyait au roi vingt mille poulains par an.

Nos pères, les Gaulois et les. Francs, même au milieu de leurs luttes intestines et de leurs courses vagabondes à travers l'Europe, entretenaient la fortune de leurs chefs ou rois et partageaient avec eux les dépouilles des ennemis vaincus.

Ainsi, à toutes les époques et sous toutes les formes de la civilisation, les sociétés ont reconnu la nécessité de s'imposer une contribution sur leurs revenus ou leur travail au bénéfice de l'Etat

chargé de veiller à leur sûreté ou à leurs intérêts.

Que de fois, cependant, avons-nous entendu maudire l'impôt et contester sa légitimité !

Aux yeux de certains sectaires ou ignorants, le gouvernement puise à volonté et arbitrairement dans la poche de tous ceux qu'il administre et prélève ainsi sur le travail, sur le nécessaire des contribuables, des revenus qu'il gaspille ensuite à son profit.

Comment de pareilles erreurs peuvent-elles «ncore trouver créance en présence des merveilles qui nous environnent et dont la source est dans l'impôt?

Pour permettre à chacun de nous de travailler avec fruit, sans être inquiété dans sa personne, dans sa liberté, dans sa fortune, le gouvernement est obligé d'entretenir une force armée suffisante pour dpfendre le pays contre les ennemis de l'extérieur et pour protéger contre les atteintes des malfaiteurs notre vie et nos biens ; il lui faut construire des flottes et payer en tous pays des agents, des consuls et des ambassadeurs chargés de prendre soin de nos intérêts et de faire respecter nos personnes en tous lieux et en tout temps.

Pour vous permettre de voyager avec facilité et sûreté, ne doit-il. pas construire des routes, des canaux, des ports, des phares et des ponts? Et pour que vos voyages s'exécutent sans danger, ne lui faut-il pas équiper des gendarmes et payer des fonctionnaires spéciaux?

Dans l'intérieur de vos départements, de vos

communes, l'ordre public n'exige-t41 pas des magistrats destinés à rendre la justice et à faire exécuter la loi?

Où vos enfants apprendraient-ils à devenir des hommes instruits et honnêtes, respectueux envers leurs parents et leurs supérieurs, et capables de faire plus tard de bons citoyens, si l'État ne faisait pas élever des écoles, des bibliothèques et des églises ?

Où les vieillards et les infirmes sans ressources achèveraient-ils leur longue ou douloureuse carrière si le gouvernement qui doit sa sollicitude à tous ne pouvait construire des hospices et des lieux de refuge ?

Ces créations multiples exigent des revenus certains et considérables. Avec quoi voudriez-vous que le gouvernement pût faire face à tant de dépenses !

Pas plus que vous et moi, il n'a le privilège de créer de rien des richesses, et il ne possède pas davantage la pierre philosophale.

Il lui faut par conséquent s'adresser à ceux qu'il représente, à ceux qui usent de ses services, c'està-dire à tous les citoyens, et, en échange de ces services, leur demander une rémunération, un impôt, en rapport avec les avantages qu'il leur procure-

L'impôt est donc ainsi le prix d'un service.

Et d'ailleurs cet impôt que vous prélevez sur votre revenu ou sur votre travail n'est pas perdu pour vous, car chacun de vous en profite à l'égal de tous les autres.

Vous le retrouvez sous forme d'instruction à vos enfants et de garantie pour yos personnes et vos propriétés, car il sert à payer l'instituteur de vos communes et le gardç champêtre du moindre de vos hameaux. Vous le retrouvez également dans l'assainissement de vos marais, dans la con~ structjon et l'entretien de vos routes.

Tandis que vous vaquez, chacun dans la sphère de vos moyens, aux mille occupations qui remplissent votre vie, que vous gagnez, les uns dans un état, les autres dans un autre, l'argent nécessaire à votre subsistance, le soldat garde la frontière et vous garantit de l'invasion étrangère, le prêtre enseigne la morale à vos fils et le garde champêtre veille à la conservation de vos récoltes et de vos fruits.

Et puis mettez, en face des petites privations que vous impose cette modeste retenue sur vos revenus , les immenses avantages qu'elle vous donne, et si vous êtes justes, comme j'en suis convaincu, vous acquitterez sans murmure la redevance que la société et les lois exigent de vous.

Autrefois, pour aller de Paris à Marseille, 00 mettait quinze grandes journées, juste le temps qu'on met aujourd'hui pour traverser l'Océan et franchir la distance qui sépare le Havre de New- York. Et Dieu sait quelles fatigues il fallait éprouver, par quelles péripéties on était obligé de passer!

Grâce aux voies de communication faciles et bien entretenues, aux chemins de fer solidement

établis et merveilleusement organisés, on peut maintenant déterminer exactement pour de grandes distances, de Londres à Paris, de Saint- Pétersbourg à Bruxelles, par exemple, l'heure de l'arrivée et celle du départ. Il est facile de déjeuner à Dieppe et de revenir dans la même journée dîner à Paris; c'est une course devenue insU gni fiante et que, sous le règne de Louis XV, on n'eût osé entreprendre sans de grandes précautions et sans faire son testament.

Quel est donc le résultat immédiat que vous retirez de ces améliorations ? <

C'est que voyageant plus facilement et avec plus de promptitude, vous faites aussi plus d'affaires et acquérez, par conséquent, plus de bénéfices.

Il est juste que tout cela se paye, et c'est par l'impôt que vous vous acquittez de votre dette envers l'Etat qui vous procure de si précieux avan- 4ages.

Encore l'impôt. — Les impôts de l'ancienne France. — La taille et les gabelles. — La manne céleste. — Les impôts directs et les impôts indirects. — Les impôts de consommation. — La haine contre les riches. — L'impôt somptuaire. — Les riches payent des impôts qui ne profitent qu'aux pauvres. — L'impôt est un mai nécessaire. — Qualités de l'impôt. — Les impôts improductifs. — Le lundi et le cabaret.

La forme et la matière de l'impôt ont souvent varié en France.

Autrefois, sous les premiers rois, l'impôt consistait en certaines redevances en nature que le vassal remettait à son suzerain, et en subsides que le peuple devait fournir en temps de guerre.

Le roi vivait des revenus de ses domaines, et toutes les ressources dont il disposait lui appartenaient en propre, sans qu'il dût les affecter à des besoins déterminés ou à des œuvres d'intérêt général. Les impôts qu'il prélevait n'avaient donc pas le caractère d'utilité publique qu'ils possèdent aujourd'hui et ne représentaient véritablement que les revenus d'un domaine livré à l'exploitation.

Mais plus tard, quand la société française se fut formée et fortifiée, quand une notion plus exacte de la politique eut permis de ne voir dans le roi que le représentant de la nation chargé de veiller à la conservation de son honneur, a sa prospérité

et à sa défense, le domaine du roi disparut pour faire place au domaine public, et l'impôt devint, non plus le revenu du prince, mais la ressourcede l'État.

Son importance, d'abord restreinte, s'accrut avec le progrès de la civilisation, et bientôt, se divisant à l'infini, il atteignit le travail ou la fortune dans un certain nombre de produits et sous des formes variées. C'est ainsi qu'au siècle dernier on comptait une multitude d'impôts dont la plupart différaient peu des nôtres. Les uns frappaient sur les personnes comme la capitation , les autres sur la propriété comme la dtme et la taille r d'autres enfin sur les objets de consommation r comme les gabelles et les aides.

La taxe la pluç impopulaire était sans contredit la gabelle ou l'impôt du sel dont le monopole appartenait à l'Etat et qui rapportait au Trésor des sommes immenses. On exigeait de chaque famille qu'elle tirât des greniers publics, à un prix souvent exorbitant, une quantité fixe de sel par chaque tête d'individu , sans que nul pût revendre la portion qui excédait sa consommation personnelle.

A certaines époques, cette denrée de première nécessité, « cette manne céleste » , comme l'appelait un écrivain du dix-septième siècle, était si chère que peu de personnes. pouvaient s'en procurer. « La cherté du sel le rend si rare, disait Vauban en 1646, qu'elle cause une espèce de famine dans le royaume, très-sensible au menu

peuple qui ne peut faire ainsi salaison de viande pour son usagç, faute de sel. 11 n'y a pas de ménage qui ne puisse nourrir un cochon, ce qu'il ne fait pas, parce qu'il n'a pas. de quoi avoir pour le saler ; ils ne salent même leur pot qu'à demi et souvent point du tout. ».

Aussi cet impôt soulevait-il , une réprobation générale. Demandez aux rares survivants du siècle passé ce que leurs pères pensaient de la gabelle, et ils vous diront que ce seul mot leur causait une irritation profonde et une terreur indéfinissable.

De nos jours, la loi seule règle l'importance, la valeur et la source de l'impôt. Les exemptions qu'on remarquait autrefois n'existent plus : grands et petits, riches ou pauvres, tous sont soumis à la loi commune. En outre, l'impôt est réparti, autant que possible, selon les fortunes ou selon les avantages dont jouissent les contribuables. C'est pour atteindre cç résultat que la loi l'a divisé en deux classes distinctes : Yimpôt direct et Y impôt indirect.

Les impôts directs sont ceux que les citoyens payent directement en raison de leur fortune. Ces impôts comprennent : la contribution foncière, qui ne frappe que ceux qui possèdent des propriétés et 4es -tenœ s, et qui les frappe d'autant plusqu'ils en possèdent davantage ; . la contribution person* nelle , dont sont exceptés les pauvres ; Yimpôt mobilier et celui des portes et fenêtres, qui sont établis en raison de l'étendue et de la valeur des logements, et enfin Yimpôt des patentes, qui pré-

lève sur le revenu des commerçants ou des industriels une part proportionnelle au chiffre dé leurs affaires. Or, tous ces impôts atteignent principalement la richesse.

Les impôts indirects sont ainsi nommés parce que ceux qui les supportent ne les payent qu'indirectement à l'État, selon la quantité d'objets qu'ils achètent ou consomment. Parmi ces impôts sont les droits* de douane que le gouvernement perçoit à la frontière sur les produits qui entrent dans le pays ou en sortent ; Y enregistrement et le timbre ou droits sur les actes que les citoyens font entre eux pour constater leurs arrangements et garantir leurs intérêts, et droits» sûr les héritages ou la transmission des successions.; les postes, et enfin les impôts de consommation ou droits sur les denrées telles que le vin, le cidre, l'eau-de-vie, les liqueurs, la viande, le sucre, le tabac, etc..

Ces impôts sont volontaires et ne frappent le consommateur qu'au fur et à mesure de ses achats et dans la proportion même des achats. Ils ne sont pas payés directement par ceux qui les supportent, puisqu'ils consistent en droits acquittés par les producteurs et les vendeurs ; mais ceux-ci les comprennent dans leurs frais et les font ainsi rembourser par les acheteurs. De la sorte, les impôts indirects atteignent tout le monde sans distinction.

Ils ont, à la vérité, l'inconvénient d'être plus lourds pour le pauvre que pour le riche, car ce que le pauvre consomme paye autant que ce que

consomme le riche ; mais il faut aussi remarquer que si le riche ne paye pas plus que le pauvre pour chaque objet qu'il consomme, il paye, en fin de compte, beaucoup plus parce qu'il consomme davantage : il paye pour la consommation des domestiques qu'il emploie à son service et pour l'acquisition de certains objets que lui seul achète. .

Bien souvent, nous avons entendu émettre des idées irréfléchies, révolutionnaires même, au sujet de l'impôt. Des hommes de désordre, comme on en rencontre malheureusement trop à toutes les époques, des déclassés que l'inconduitc.pour la plupart du temps, a fait sortir du chemin droit inventent et propagent à . plaisir des systèmes d'impôts où percent la haine et l'envie. A leurs yeux, les riches ne payçnt pas assez et les pauvres sont écrasés ; ils voudraient que les premiers fussent surchargés de contributions, tandis que les autres en seraient exempts.

Quoi de plus injuste qu'une telle prétention et m qu'une telle doctrine ! Car enfin l'impôt, avonscous déjà dit, n'est que le payement des services rendus par l'État. Or, tous tant que nous sommes, riches ou pauvres, nous profitons des avantages que donne l'Etat, et il est juste que tous nous contribuions à son entretien et à sa conservation.

D'autres socialistes, ainsi qu'ils se nomment, voudraient voir établir des impôts sur le luxe, autrement dits somptuaires, et avec le revenu qu'on en retirerait; on pourrait, prétendent^! s,

3i8 AUTOUR DU FOYER.

alléger les classes indigentes des charges qui pèsent sur elles.

C'est là un rê.ve creux comme en peuvent faire des estomacs vides et des têtes sans cervelle, car les riches sont moins nombreux qu'on lé suppose, et les ressources qu'on retirerait d'un impôt somptuaire seraient peu importantes. Et puis, qu'est-ce ' que le luxe et où s'arrête-t-il ?

Nul ne peut le dire.

Considérera-t-on comme objet de luxe la laine ou la soie, le coton ou le fil ?

11 est de coutume de regarder la soie et le velours comme les tissus des riches ; cependant on en fait à tout prix, et il est certaines étoffes de laine ou même de fil. qui coûtent plus cher que la soie et le velours.

Et d'ailleurs ne savons-nous pas, par l'expérience de tous les jours, que le luxe ne se confine pas absolument chez les riches ? Ne voyons-nous pas à chaque instant de simples ouvrières qui . n'ont que leur travail pour vivre, vêtues d'étoffes de soie ou de velours et parées de broderies ? Ne savons-nous pas qu'il en est dont, non-seulement les économies, mais encore une partie du nécessaire, sont consacrées à l'achat de rubans, de chapeaux ou de toilettes peu en rapport avec leur position ?

Repoussez donc loin de vous toutes ces utopies, toutes ces propositions absurdes qui n'ont d'autre but que celui d'exciter les citoyens les uns contrer les autres et de favoriser les mauvaises passions.

AUTOUK DU FOYEK. 349

L'envie est mauvaise conseillère, et, en matière d'impôt surtout, elle ferait commettre bien des fautes et bien des injustices.

11 est incontestable que les personnes aisées contribuent proportionnellement plus que lés autres aux charges publiques. Elles payent d'abord leur part des impôts de consommation, puis la plus grande partie des impôts directs, des droits de timbre et d'enregistrement, tandis que les classes ouvrières ne supportent guère que leur part des impôts indirects.

De plus, les riches acquittent des dépenses dont ils n'ont pas le bénéfice et qui profitent exclusivement aux pauvres. Ne payent-ils pas, en effet, •comme tout le monde, les centimes que réclamé l'Etat pour répandre l'instruction, pour entretenir les hospices et les bureaux de bienfaisance? Cependant leurs enfants ne vont pas à l'école primaire et ils ne se font pas soigner dans les hôpitaux. C'est donc à tort qu'on dit que les riches payent moins qu'ils ne devraient, et qu'on. excite contre eux la jalousie de ceux qui ne possèdent pas.

Assurément, toutes les taxes ont des inconvénients; les meilleures sont onéreuses ; c'est une gêne pour le contribuable, et l'on voit toujours d'un mauvais œil ce qui gêne. L'impôt est un mal, mais c'est un mal nécessaire, puisqu'on ne saurait autrement pourvoir aux dépenses publiques. Ce qu'on est en droit d'exiger, c'est qu'il soit réparti aussi équitablement que possible, qu'il

ne nuise pas à l'existence de ceux qui le payent, et qu'il soit employé. rigoureusement en vue de l'intérêt général.

Mais à côté de ces impôts nécessaires, dont la perception nous irrite, combien nous en créonsnous d'inutiles contre lesquels nous n'élevons pas la voix ! Que de dépenses vaines, que de prélèvements regrettables faisons-nous sur nos modestes revenus, et dont le total pèse lourdement sur notre existence !

Combien d'ouvriers, par exemple, ignorent le mal produit par le chômage du lundi. Nous ne parlons pas des habitudes déplorables qu'ils contractent loin de l'atelier, des mauvaises pensées qu'ils puisent au fond de leurs libations dégradantes ; nous nous bornerons à constater la perte matérielle qui résulte de leur inconduite.

Chaque lundi passé ainsi leur fait perdre le prix d'une journée de travail, ce qui, à raison de 3 francs par jour, fera, à la fin de l'année, une somme, de cent 56 francs. Or, ajoutez à cette somme l'argent dépensé au cabaret pendant ces cinquante-deux lundis de l'année, et vous arriverez sans peine à former environ 300 francs.

Avez -vous jamais calculé ce que le cabaret pouvait engloutir de salaires, de quel poids il surchargeait le budget des familles ouvrières? Eh bien ! il ressort de statistiques récentes qu'il y a en France environ 400,000 cabarets, dans lesquels se consomment pour près de 400 millions de francs de liquides de toute sorte. Ainsi, le cabaret

à lui seul prélève sur le revenu des classes nécessiteuses autant que la contribution foncière et celle des portes et fenêtres sur tout le pays.

Voilà réellement des dépenses improductives, nuisibles et onéreuses, dont la privation, en augmentant sensiblement le revenu des ouvriers, améliorerait leur sort plus que ne le pourrait faire la suppression de tous les impôts publics.

L'emprunt. — Souscriptions publiques. — Association de capitaux.

— Les petites sommes font les gros capitaux. — Les travaux de Paris. — Le» chemins de fer. — Les petites économies. — Avantages de l'association des capitaux. — Les tirages d'obligations. — La roue de la fortune. — Le gros lot. — Avantages et inconvénients des emprunts publics. — La solidarité humaine.

— Les bienfaits de la civilisation doivent être acquittés par tous.

Il vous est souvent arrivé, chers lecteurs, surtout dans ces dernières années, de voir les murs tapissés d'affiches, la quatrième page des journaux remplie d'avis, tous annonçant des emprunts nouveaux, des souscriptions prochaines dont le produit devait être employé, soit à établir des voies ferrées, soit à monter des usines ou des manufactures, soit enfin à construire un canal.

D'une part, c'est un gouvernement qui s'adressait au crédit de l'Europe pour entreprendre chez lui des travaux de chemins de fer considérables ; d'autre part, c'est une société privée qui faisait appel aux capitaux dispoijibles pour mener à bonne fin la canalisation d'une rivière ou l'exploitation d'une mine.

Mais, me direz- vous, pourquoi ce gouvernement ou cette société ne se contentent-ils pas, le premier du revenu des impôts et la seconde de son capital, et viennent-ils ainsi s'adresser au public

et demander à l'épargne les sommes qu'ils désirent obtenir?

En un mot, pourquoi empruntent-ils?

En voici la raison :

Dans la vie d'une nation, il survient parfois des événements inattendus, tels que des guerres suivies de revers, ou bien il se produit des besoins impérieux auxquels on n'est pas préparé et qui exigent des sacrifices considérables et des ressources immenses. Or, ces ressources, la nation ne les possède pas, puisqu'elle n'a pas de capital proprement dît et que le revenu des impôts, destiné à couvrir des dépenses prévues, n'excède pas ces dépenses. Il lui faut donc recourir ati crédit et emprunter, soit pour un temps, soit pour toujours, .une somme déterminée dont elle sert l'intérêt au moyen d'un accroissement des impôts existants.

C'est ce qu'a fait la France à différentes époques; c'est ce que nous avons été appelés à voir, en 1871 et en 1872, pour acquitter la rançon écrasante que nous réclamait l'Allemagne. De là, la création des rentes 5, 4 1/2 et 3 pour 100 dont nous avons déjà exposé le mécanisme.

Mais, en dehors des gouvernements, il est d'autres personnes morales, d'autres administrations publiques pour lesquelles l'emprunt est une nécessité et qui lui doivent leur transformation et leur prospérité. Tels sont les départements, les communes et les villes.

Supposez qu'une commune ait l'intention de

faire bâtir une maison d'école, un hospice ou une route qui doit relier entre eux plusieurs hameaux éloignés. Pour exécuter cette œuvre reconnue nécessaire, il lui faut 50,000 francs : or, elle ne possède en caisse que quelques milliers de francs, produits par son octroi et par les. impôts qui lui sont attribués.

Que fera-t-elle ?

Après avoir scrupuleusement rempli toutes les formalités administratives exigées par la loi, elle se procurera des fonds, soit au moyen d'une souscription publique, soit par un traité spécial avec une société financière; elle donnera, en échange des sommes qui lui seront avancées, des titres ou obligations remboursables et portant intérêt, et elle affectera au payement de cet intérêt et au remboursement de ce prêt une partie de ses revenus. De la sorte, une œuvre d'intérêt général, qui n'aurait pu être entreprise par des moyens ordinaires, s'effectuera au grand profit de tous.

Que de conceptions sublimes, que d'ouvrages immortels doivent leur création à ce système économique ! Paris, cette capitale unique, qui fait l'admiration du monde, lui doit seç avenues larges et aérées où la lumière et la vie circulent sans obstacles, ses squares ombragés et coquets, véritables jardins publics où l'ouvrier et l'artisan peuvent, les jours de repos, se délasser loin de la poussière et du bruit ; par lui, la grande ville a pu métamorphoser des cloaques infects en quartiers salubres, des rues impraticables en boulevards

spacieux; des débouchés immenses ont été ouverts au commerce et des quais plus abordables permettent à la Seine de transporter au loin les produits de l'industrie parisienne.

Certainement, ces avantages inappréciables n'ont été acquis que par de nouveaux sacrifices. En empruntant l'argent nécessaire à ce gigantesque travail, l'administration municipale s'est engagée à faire honneur à sa signature, et elle a dû se créer par l'impôt de nouvelles ressources. 11 eût fallu des siècles pour obtenir autrement de semblables résultats, et nous pouvons affirmer que les fruits récoltés sont plus abondants et plus doux que le sacrifice demandé n'est amer.

Si maintenant, laissant pour un instant les emprunts d'Etat, nous envisageons les entreprises privées, que verrons-nous?

Des ingénieurs habHes, des savants éprouvés ont trouvé une mine de charbon d'une grande richesse, dont l'exploitation donnerait des revenus considérables/ Mais pour opérer ce travail d'extraction, des machines sont nécessaires, il faut ouvrir des routes, creuser des puits, acheter dfes chevaux et des voitures pour le transport des matériaux et des charbons. Tout cela exige des capitaux énormes dont les inventeurs de la mine ne peuvent disposer.

Alors ils s'adressent au public, lui font entrevoir les avantages de leur entreprise, lui offrent des garanties sérieuses et font appel à ses épargnes pour constituer un capital. Les capitalistes

accourent à cet appel, donnent leur argent en échange de valeurs qu'on appelle actions ou obligations, et la société organisée se met à l'œuvre, réalisant alors les prodiges des mines d'Anzin, de Saint-Etienne ou. du Greusot.

On ne sait pas assez combien est puissante l'association des capitaux.

Il est des travaux pour l'exécution desquels la fortune d'un seul individu ne pourrait suffire et qui ne peuvent réussir qu'à la .condition d'être largement entretenus et alimentés. On n'arrive à ce résultat qu'en réunissant toutes les petites épargnes disséminées, en les attirant par des avantages réels. Les petites sommes font les gros capitaux, et ce n'est qu'avec les gros capitaux qu'il est possible de poursuivre certaines entreprises.

Vous savez tous comment ont été créés nos chemins de fer. Un semblable travail n ? eût certainement pu être fait par la même personne; il a coûté plusieurs milliards. -

11 s'est formé des comités composés de personnes notables et compétentes, qui ont étudié le tracé et la longueur des voies ferrées, ont dressé un devis des dépenses, et ensuite, avec l'appui du gouvernement, ont ouvert des souscriptions publiques.

Peu à peu le capital, dont ces comités avaient besoin, s'est trouvé réalisé, et le pays a été sillonné de voies de communication. Or, ce. gros capital' r que représente l'ensemble de nos compagnies de chemins de fer, est composé de petites et* de gros-

AUTOUR DU FOYBR. 357

ses sommes confondues dans un même intérêt.

Tous les actionnaires de ces compagnies , grands ou petits, possèdent une part de cette richesse collective dans la mesure des sommes qu'ils y ont consacrées, et ils en reçoivent un intérêt proportionnel à l'importance de leurs capitaux engagés.

Le public trouve dans ces souscriptions l'avantage d'un placement solide ; il peut en échanger facilement les titres, les vendre ou les aliéner sans qu'il en résulte beaucoup de frais.

Et puis, en dehors de la sécurité dans le placement, des avantages attachés à la possession de ces valeurs d'Etat ou de ces titres industriels, il est ua autre attrait bien puissant, qui exerce sur les imaginations un empire irrésistible, c'est celui de la prime affectée à certaines valeurs, telles que celles de la ville de Paris, du Crédit foncier, etc.

Beaucoup parmi vous, chers lecteurs, ont éprouvé ce sentiment. Bien certainement, l'espoir de captiver la Fortune, d'attirer les regards de cette capricieuse déesse, est entré dans- votre esprit et a déterminé votre choix dans le placement de vos épargnes.

Qui n'a fait ce rêve enchanteur? Qui de nous n'a calculé, parla pensée, ce qu'une fortune subite apporterait de modifications à son existence? Qui de nous n'a fait le songe de Perrétte, la laitière de la Fontaine? Songez donc à ce qu'il faut pour opérer cette transformation : un simple effet du hasard combinant plusieurs chiffres et formant de la sorte le numéro fatidique.

358 AUTOUR nU FOYER.

Avez-vous assisté parfois au tirage des obligations de la Ville de Paris? Une roue confond les numéros et les amène ensuite aux regards du scrutateur qui proclame celui que le sort a déterminé ; les oreilles sont tendues, les yeux brillent de toutes parts, le silence le plus absolu règrie dans la salle, et une foule émue attend, dans le recueillement le plus complet, l'arrêt du destin.

Cet amour de l'imprévu, ce besoin d'émotions font partie de notre nature, et on les retrouve à d'autres époques. Sous l'ancienne monarchie, lorsque le gouvernement-établissait des loteries, sortes d'emprunts à primes, on s'en disputait les billets avec frénésie, et la police était obligée de placer des gardes aux guichets de versements pour éviter les conflits et le désordre.

Au point de vue économique , l'emprunt public ou privé a l'avantage d'offrir un encouragement et un placement facile aux petites épargnes et de leur donner avec la sécurité un intérêt rémunérateur.

Au point de vue social, le résultat n'est pas moins grand ; l'emprunt intéresse tous les citoyens au développement national ainsi qu'au succès d'entreprises collectives, les habitue à compter les uns sur les autres et à réunir leurs forces vers un même but d'utilité.

En ce qui concerne les emprunts d'État, les avis sont très-partages.

Tandis que certains économistes ou financiers, exagérant le rôle du crédit, considèrent l'emprunt

comme un moyen d'attirer les capitaux, de leur trouver un emploi et de développer la richesse, d'autres au contraire lui reprochent de grever l'avenir et de laisser aux générations qui doivent suivre des charges qu'elles n'auront pas consenties et dont elles seront néanmoins obligées de suppor- " ter le poids.

Ce reproche, tout fondé qu'il puisse être en apparence, est très-exagéré.

N'est-il pas juste que nos descendants héritent du fardeau que nous avons porté, et qu'ils paient aussi leur part des plaisirs et des avantages que nous leur aurons préparés ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes solidaires des actes de nos pères, et les progrès que nous .voyons s'accomplir de nos jours n'ont-ils pas été préparés ou ébauchés par eux?

C'est le présent qui se livre à toutes les expé- ' ciences dont l'avenir aura le bénéfice, qui expose ses capitaux et la vie des hommes dans les chemins de fer ou dans les entreprises publiques, qui crée, au prix des sacrifices les plus lourds, une foule de biens destinés à devenir communs à tous et dont les générations futures profiteront. Sans nul doute, tous nos efforts doivent tendre à éviter à ces générations des embarras et des crises ; mais ce serait un dévouement sans* équité, une abnégation pleine de périls que ceux qui iraient jusqu'à faire peser toutes les charges sur le présent qui court les principaux risques et n'en recueille que peu de fruits.

Il ne faut pas pourtant engager aveuglément l'avenir, il y aurait là un grand danger, la France en a fait l'expérience à la fin du siècle dernier. Nous avons souvent entendu dire que plus un État empruntait, plus il était riche : c'est là une grave erreur. Pas plus qu'uù particulier , un État ne s'enrichit en faisant des dettes; mais lorsque les emprunts publics ont pour but d'aider au développement des institutions, de favoriser l'extension des moyens de travail et d'apporter la richesse au sein de la nation qui les contracte, ils deviennent un élément de prospérité et de progrès.

A propos de l'emprunt Morgan. — Qu'est-ce qu'une- conversion ? — Le remboursement de la rente est légal. — Gomment s'opère la réduction de la rente. — Les réductions arbitraires. — Une satire de Boileau. — La banqueroute de 1798. — • Le trois pour cent et la loi de 1825. — Conversions forcées de 1852 et 1862. — La soulte. — Résultats de ces conversions pour l'État et pour les rentiers.

Qui ne se souvient de la conversion, opérée en 1875, de l'emprunt Morgan? Personne n'ignore dans quelles conditions elle a été décidée et quelle en est l'origine.

Cet emprunt faisait partie de la dette de l'État, et avait été contracté par le gouvernement français pendant la désastreuse campagne de 1870- 1871. L'intérêt qu'il rapportait était de six pour cent; or, une loi votée par l'Assemblée nationale, sur la proposition du ministre des finances, autorisa le Trésor a en opérer la conversion en cinq pour cent, laissant aux possesseurs de ces titres la facilité d'en réclamer le remboursement au pair.

Qu'entend-on, me direz-vous, par la conversion de la rente, et comment se fait cette opération?

Rien n'est plus facile à comprendre, et l'expli cation suivante en fera saisir, croyons-nous, la portée.

Quand un Etat emprunte, soit pour équilibrer ses budgets, soit pour entreprendre des travauxreconnus d'utilité publique, il est obligé de subir les exigences de ses prêteurs et d'offrir, en échange des sommes qu'il demande, des avantages qui varient suivant sa situation financière, la confiance qu'il inspire ou la quantité des capitaux disponibles.

Il en résulte qu'à certaines époques l'intérêt qu'il doit servir pour ses emprunts atteint des taux élevés, parfois fort onéreux pour les contribuables qui, en fin de compte, sont obligés d'y faire face par des augmentations d'impôts.

Mais aussi, en contractant ces dettes, le gouvernement se réserve le droit de les rembourser à son gré ou d'en diminuer l'intérêt quand il le juge convenable, c'est-à-dire lorsque la prospérité du pays, activée par un travail soutenu, est venue grossir les caisses du Trésor, lorsque le crédit public repose sur des bases solides et qu'une paix assurée et glorieuse permet à l'industrie et au commerce de s'étendre et de grandir.

Alors voici ce qui se passe : l'Etat s'adresse à ses créanciers et leur dit : « Quand j'ai fait appel à vos capitaux, j'ai du, pour mériter votre confiance, vous offrir un intérêt rémunérateur, élevé même; mais, aujourd'hui, par suite de la prospérité générale, les capitaux .disponibles sont de- . venus considérables et l'intérêt de l'argent a baissé. Conserver le taux élevé que je vous ai servi jusqu'ici serait trop lourd pour nos budgets ; aussi

AUTuUK DU FOYKR. 363

viens-je vous proposer une réduction de l'intérêt ou, à votre choix, le remboursement de votre créance. »

C'est là ce qu'on nomme une conversion.

Eh bien, cette opération s'est reproduite à l'occasion de l'emprunt Morgan.

Ainsi que nous l'avons exposé plus haut, cet emprunt avait été contracté à six pour cent ; or, l'État profitant du rétablissement de son crédit, a proposé aux détenteurs de ces titres de ne leur plus servir qu'un intérêt de cinq francs par cent francs, ou de leur rembourser leur créance au pair, c'est-à-dire de leur donner cent francs par six francs de rente.

Mais, penserez-vous peut-être, cette opération n'était pas honnête, car elle a dû causer à un grand nombre de rentiers des pertes très-sensibles. L'emprunt a, en effet, été émis au cours de 85 francs et, à l'heure où s'effectuait la conversion, il dépassait 106 francs. Si la conversion donnait un bénéfice à ceux qui avaient acheté de la rente à des prix inférieurs à 100 francs, elle causait aux autres qui avaient dépassé ce cours un déficit plus ou moins sensible. Etait-il juste que ces derniers acheteurs fussent seuls victimes d'une mesure qui les appauvrissait, et pourquoi supportaient-ils une perte tandis que les premiers, au contraire, bénéficiaient d'une différence notable? A cela, nous répondons que le Gouvernement qui opère cette conversion ne fait tort à personne. En empruntant, il ne s'est engagé que pour un

capital déterminé au delà duquel il ne doit rien. Que, par suite de l'amélioration du crédit, de la confiance qu'inspirent les placements de ce genre, sa créance ait subi le sort de tous les objets soumis à la spéculation et ait atteint des prix supérieurs à sa valeur première, peu lui importe ; les fluctuations du marché ne lui créent aucune obligation et, lors du remboursement, il n'est tenu à payer que la somme consignée dans son contrat primitif.

Il résulte donc de ces dispositions que, pour que le remboursement de la rente, sa réduction ou sa conversion, toutes expressions équivalentes, soit acceptable, il faut que les possesseurs de cette rente aient le choix entre cette conversion ou le remboursement au pair.

• Autrefois cette formalité était peu respectée, et l'histoire financière de l'ancienne monarchie nous donne de nombreux exemples de violations de contrats et de réductions de rentes effectuées par surprise, sans le consentement des parties intéressées. Lorsque le Trésor était obéré et que les caisses publiques ne pouvaient suffire aux dépenses énormes de l'Etat, une ordonnance intervenait soudain, frappant les rentes d'une réduction quelquefois très-sensible, et les rentiers apprenaient un beau jour que leur revenu était diminué d'un tiers ou d'un quart.

Ces cas étaient fréquents, et Boileau y faisait allusion quand il écrivait ces vers satiriques qui sont universellement connus :

Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ? D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère, Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier ?

Dans le cours du dix-huitième siècle, le gouvernement eut recours plusieurs fois à cet expédient contre lequel protestaient les économistes et les rentiers et dont l'abus contribua beaucoup à diminuer la confiance publique dans le crédit de l'Etat. Et enfin, après l'horrible désordre amené dans la richesse nationale par les émissions successives d'assignats, le gouvernement révolutionnaire décréta la conversion forcée des dettes de l'État en tiers consolidé.

Depuis le commencement du siècle ces faits ne se sont plus renouvelés. Une notion plus exacte des lois du crédit, jointe à une organisation plus régulière du système financier, a fait entrevoir les dangers de l'arbitraire.

La dette publique est respectée, mais l'Etat s'est réservé le droit de rachat, comme les particuliers, et ce principe a reçu à plusieurs reprises la consécration de la loi.

L'histoire de nos conversions de rentes ne remonte qu'à cinquante ans, et là première opération de ce genre a été exécutée, en 1825, sous le ministère de M. de Villèle. La loi, en autorisant cette conversion, la rendait purement facultative pour les rentiers, qui avaient le choix de demander du 3 pour cent ou du 4 1/2 à volonté, ce dernier

au pair avec garantie contre le remboursement jusqu'en 1835.

Quels avantages résultait-il de cette mesure, pour TÉtat et pour les particuliers? Les voici :

La conversion ordonnée par la loi étant facultative pour les rentiers, il fallait, comme compensation à la perte qu'ils étaient appelés à subir sur leur revenu, leur présenter un avantage assez marqué pou ries engager à demander eux-mêmes la conversion. Alors, au lieu de 5 fr. de rente pour un capital évalué à 100 francs, on leur offrit 3 fr. de rente pour un capital de 75 fr. Or, comme 75 fr. au taux de 5 0/0 auraient donné 3 fr. 75, et qu'ils ne devaient recevoir que 3 fr., il y avait à leur préjudice une diminution de 75 centimes, dont l'Etat bénéficiait; mais, d'un autre côté, l'Etat s'engageant à rembourser le 3 0/0 à 100 fr. dans le cas où il se libérerait, le rentier avait la perspective de voir son titre de 75 • fr. monter progressivement au pair et de réaliser par conséquent un bénéfice sur le taux de la conversion.

Quant à ceux qui optaient pour le 4 1/2, la loi leur donnait l'avantage de recevoir 4 fr. 50 par 100 fr. alors que le* taux de l'argent était descendu à 3 fr., et, de plus, ils étaient garantis pendant dix années contre tout remboursement.

La conséquence matérielle de la conversion facultative de 1825 fut que 24,459,035 fr. de rentes 3 p. 100 remplacèrent 30,574,116 fr. de 5 p. 100; d'autre part, 1,034,764 fr. de rentes 4 1/2 p. 100 remplacèrent 1,149, 840 fr. dé 5 p. 100, ce qui

AUTOUR DU FOYKR. 367

donna comme résultat total une réduction annuelle de 6,230,157 fr. dans les charges du Trésor.

La conversion opérée en 1852 fut beaucoup plus simple. La confiance était plus grande, l'argent abondait sur le marché et le cours de l'intérêt était à 4 p. 100. Le gouvernement profita de la circonstance et décréta la conversion forcée du 5 p. 100 en 4 1/2, en garantissant les détenteurs de ces nouveaux titres contre tout remboursement pendant dix ans. L'économie annuelle qui en résulta pour l'État fût de 17,500,000 francs.

Enfin, en 1862, dix ans après la conversion du 5 0/0 en 4 1/2, ce dernier et le 4 0/0 furent convertis en 3 0/0.

Cette conversion s'opéra par rechange de titres du nouveau 3 0/0 contre des titres de rente 4 1/2 et 4 0/0, revenu pour revenu ; le rentier dut verser au Trésor, comme indemnité, une sbulte de 5,40 par 4,50 de rente 4 1/2 0/0 et de 1,20 pour 4 fr. de 4 0/0. Cette soulte, considérée comme la renonciation du gouvernement à l'exercice ultérieur de son droit de remboursement, produisit net au Trésor 157,600,000 francs, qui furent employés à diminuer la dette flottante.

On a souvent critiqué ce système d'amortissement de la dette publique, et nous avons nousmême entendu parfois blâmer un acte qui, au dire des mécontents, retirait aux petits rentiers une partie de leurs ressources, alors que la vie matérielle devenait chaque jour plus pénible et plus chère*

Il y a certainement du fondement dans ces plaintes, et il est certain que toute réduction de la rente porte atteinte à la fortune de ceux qui en sont détenteurs. Mais peut-on refuser à l'Etat, qui n'est que la représentation de tous les citoyens, le droit que possède chaque citoyen en particulier d'amortir sa dette et de se libérer vis-à-vis de ses créanciers?

11 est reconnu que de tous les moyens d'alléger les dettes publiques, la conversion est sans contredit le meilleur. En temps de prospérité, lorsque la richesse cherche des débouchés, va d'ellemême à l'Etat, il devient facile à celui-ci de réduire les intérêts qu'il acquittent c'est alors qu'il l'entreprend.

En effet, le gouvernement choisit toujours, pour faire cette opération, le moment où la rente qu'il veut réduire a dépassé le pair et où celle qu'il offre en échange atteint des cours avantageux. De la sorte il engage le public à préférer la conversion au remboursement, en lui laissant Ja perspective d'une hausse constante des fonds publics qui lui permettra de réparer la perte que la conversion lui fait subir.

C'est ce qui arrive, et si quelques-uns des souscripteurs primitifs préfèrent un remboursement qui leur donne sur les cours d'émission un bénéfice net et quelquefois très-important, le plus grand nombre acceptent volontiers les titres nouveaux d'un placement solide et d'un revenu assuré.

Ainsi qu'on a pu s'en convaincre par les causeries qui précèdent, l'Economie politique, prise au point de vue exclusivement scientifique, a pour but d'étudier la richesse sous ses différents aspects, de la suivre dans ses transformations, et, se fondant sur l'expérience ainsi que sur les faits généraux constants de la nature humaine et du monde extérieur, de fixer les rapports qui doivent exister entre les divers éléments dont elle se compose.

Mais là ne se borne pas son rôle ; son objectif est plus élevé, et son influence, loin de se restreindre aux côtés essentiellement matériels de l'humanité, tend au contraire à élever le niveau moral de celle-ci par la connaissance des lois qui président au développement de la vie sociale.

Dans ce domaine, elle a obtenu des résultats heureux, et, malgré le reproche qu'on lui faisait, il y a un siècle, de courber les fronts vers la terre en s'occupant trop exclusivement de produits matériels, nul ne peut nier qu'elle n'ait contribué puissamment à adoucir les mœurs, en faisant, au moyen de rechange, une loi de la sociabilité et en indiquant à l'homme la voie à

suivre pour se mettre à l'abri du besoin, pour obtenir cette aisance qui relève sa dignité et lui permet de respirer librement, de jouir, en un mot, du fruit de son travail. C'est là un des bienfaits de TÉconomie politique, qu'elle a le droit de revendiquer comme une des conséquences de ses doctrines : son but, en effet, n'a jamais varié, et , à toutes les époques , il a été de donner à l'homme plus de loisirs avec moins de fatigues, et par conséquent de favoriser le développement de son intelligence.

Par elle, les connaissances humaines ont quitté les sentiers battus pour atteindre des sphères plus élevées, et elles ont, dès lors, marché à pas de géant dans la voie du progrès. La géographie n'est % plus restée à l'état de nomenclature (1) : elle s'est adjoint la topographie, l'hydrographie et l'astronomie ; elle a voulu savoir ce que valait l'embouchure du Rhin et celle du Danube; elle a étudié leurs profondeurs pour y établir des relations commerciales , et bientôt les bâtiments à vapeur se substituant aux voiliers des .temps antiques les ont sillonnés en tous sens, les reliant aux points les plus éloignés du globe et établissant entre eux un transit ininterrompu et rémunéra-

(1) Voir les magnifiques travaux de MM. E. Levasseur, de l'Institut, Elisée Reclus, Vivien-Saint-Martin et autres qui contribuent tant aujourd'hui à répandre la connaissance de la géographie et à faire mentir l'appréciation malheureusement si juste de l'illustre Gœthe « que l'on reconnaissait les Français h leur ignorance des langues et de la géographie. »

leur. Pendant ce temps, les chemins de fer, glissant comme de vastes serpents sur la surface des continents, se construisaient jusque dans les contrées les plus lointaines, les canaux conduisaient dans le sein même des terres les produits de l'industrie et de l'agriculture, et des travaux gigantesques mariaient entre elles les eaux de deux mers.

L'histoire elle-même qui, pendant des siècles, n'avait offert à l'étude des générations qu'un vaste tableau des misères humaines et des haines de races, sur lequel l'orgueil, la vanité, la flatterie s'étaient plu à ne retracer que des scènes de ba- > tailles et des triomphes sanglants où des peuples s'entr'égorgeaient pour le caprice et la satisfaction d'un amour-propre blessé ou d'un appétit déréglé, l'histoire s'est transformée. A côté des champs de bataille de la guerre, le penseur, l'écrivain, l'économiste ont représenté les champs de bataille de la paix, ces vastes arènes où les peuples laborieux et actifs rivalisent de talents et d'énergie pour vaincre la nature et travailler à l'améliora- 'tion comme au bien-être des races humaines.

Parles soins de l'Economie politique, la statistique, demeurée pour ainsi dire méconnue chez les anciens, est sortie des incertitudes et des hypothèses pour nous donner des résultats sérieux de nature à élucider les grands problèmes sociaux. Aujourd'hui nous connaissons d'une manière absolue le chiffre de la population du globe, le nombre d'hectares ensemencés dans chaque pays, le rapport de ces hectares, le produit en toute espèce

de fruits de chacune des régions de la terre, et nous savons même, à un hectolitre près, ce qui.se récolte et se consomme de blés dans le monde.

Or, de toutes ces créations du génie humain, de tous ces progrès accomplis par la civilisation, TÉdonomie politique a le droit de revendiquer la plus belle part. Grâce à elle, la puissance a passé du côté du travail et de la richesse, alors qu'autrefois elle appartenait à la barbarie et à l'esprit de conquête. A mesure qu'elle a pris possession du domaine matériel, l'idée du droit, de la justice et de la fraternité s'est implantée dans les rapports sociaux, et, malgré une réminiscence brutale, empruntée naguère aux théories barbares, le génie plane aujourd'hui au-dessus des vulgaires systèmes, la conscience l'emporte sur la passion, le travail domine la conquête, le moral et le droit priment la force.

L'influence de la science économique est également considérable sur le droit international, et, dans ce domaine, elle agit doublement. En efifet^ tandis que, d'une part, elle tient à copsacrer l'autonomie nationale de chaque peuple ; d'autre part, elle multiplie entre les diversees races les relations et les échanges sous l'empire de la paix. Par elle, les barrières que les intérêts particuliers, les haines de races ou les ambitions privées élevaient aux frontières de toutes les nations, se sont abaissées pour laisser passage à la richesse. Si le projet dé paix universelle qui était au dix-huitième siècle la chimère du bon abbé de Saint-Pierre est demeuré

de nos jours, comme alors, irréalisable, on ne peut nier que les idées de l'innocent rêveur n'aient pris insensiblement corps. La guerre était autrefois l'état normal des peuples : aujourd'hui, avant de s'engager dans une lutte sanglante et inutile, on parlemente ; les idées de confédération se retrouvent au fond de toutes les grandes transactions diplomatiques, et l'on n'hésite pas à proposer de recourir, autant que les circonstances l'admettent, aux bons offices d'une puissance amie. On comprend, en effet, qu'avec la solidarité qui unit désormais tous les peuples de la terre, le malaise et l'appauvrissement de l'un se font vivement sentir chez tous les autres, et que le crédit d'une nation ne peut s'écrouler sans que celui de toutes les autres n'en soit ébranlé ou du moins vivement impressionné. Or, cette solidarité que l'économie politique a créée entre les nations par le moyen de l'échange, elle l'a accrue encore considérablement en faisant proclamer par la voix de Turgotet de ses maîtres dans la science la nécessité de la liberté commwciale, dont l'application longtemps retardée sera l'éternel honneur de notre siècle et le plus glorieux titre du régime impérial. Avant cette époque « le commerce qui, pour les nations comme pour les individus, devrait être un lien d'union et d'amitié, (était) devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde. L'ambition capricieuse des rois et des ministres (n'était) pas plus fatale au repos de l'Europe que l'impertinente jalousiç des commerçants et des manufacturiers. »

<i La violence et l'injustice de ceux qui gouvernent le monde sont, ajoutait Turgot, un mal qui date de loin, et contre lequel la nature des affaires humaines laisse peu espérer un remède assuré. Mais la basse rapacité, le génie monopoleur des négociants et des manufacturiers qui ne sont et ne doivent être les maîtres du monde sont des vices, incorrigibles peut-être, mais qu'on peut empêcher de troubler le repos de tout autre que ceux qui s'y livrent. »

Le mal signalé parle ministre de Louis XVI a été combattu par la doctrine économique qui s'est efforcée d'effacer ces animosités, de mettre un terme à ces discordes qui, sous prétexte de bénéfices commerciaux, entraînaient à des luttes homicides, et qui, par l'adoption du principe de la liberté, a contribué le plus à faire prévaloir le sentiment de la paix. Montesquieu, l'un des grands esprits du dix-huitième siècle, comprenait l'importance de l'économie politique à ce point de vue élevé des rapports internationaux, quand il écrivait dans un chapitre de son immortel Esprit des lois (1) : « L'effet naturel du commerce est de porter à là paix. Deux nations qui négocient ensemble, se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre, et toutes les réunions sont fondées sur des besoins réciproques.... Lorsque vous imposez aux peuples, pendant la paix, l'isolement de la guerre, la paix ou la guerre ne leur importent plus. »

(1) Chapitre xin.

A cette époque déjà, les hommes distingués de la société française pressentaient donc l'existence des règles fondamentales de la science des richesses, et, malgré les erreurs accréditées par le temps et la routine dans l'administration, dans l'industrie et dans le commerce, ils reconnaissaient une loi supérieure à tous les caprices des rois et des peuples et à toutes les rancunes des nationalités, loi qui reposait sur un besoin irrésistible de rapports et d'échanges, et dont l'application et la reconnaissance étaient destinées à renouveler la face delà terre.

L'utilité de cette science est incontestable, et les bienfaits dont l'humanité lui est redevable sont immenses. Où elle est en honneur, existent la moralité, la richesse, le développement des forces intellectuelles et matérielles, et le respect du droit et de la justice. Elle prévient, par l'explication des lois qui régissent la richesse, ces chocs terribles que les préjugés et les mauvaises passions provoquent, et elle enseigne l'union des diverses catégories sociales, en répudiant des théories qui établissent entre elles un antagonisme radical.

A ce sujet, nous ne saurions passer sous silence une anecdote que l'un de nos publicistes contemporains les plus connus et le§ plus estimés a rappelée dans une conférence faite il y a quelques années devant un auditoire ouvrier (1). C'était au lendemain de la lutte sanglante dont Paris avait

(\) Économie politique populaire, par H. Baudrillart, membre de l'Institut.

été le théâtre, pendant les sinistres journées de juin 1848. A la faveur de la révolution qui avait suivi le renversement du trône de Louis-Philippe, des clubs s'étaient organisés par centaines, et les discours les plus subversifs y étaient tenus. Dans presque tous on attaquait le capital, on avilissait le travail, et, aux applaudissements d'une foule misérable et ignorante, des orateurs d'estaminet et des individus déclassés ne proposaient rien moins que de détruire la société pour la reconstruire sur les bases du socialisme ou du communisme. Le résultat de cet abominable enseignement fut ce qu'il devait être, et, pendant plusieurs jours, la guerre civile s'étendit sur la capitale.

Quelque temps après, un de nos compatriotes, voyageant en Angleterre, s'avisa de demander à un homme d'Etat célèbre de ce pays s'il ne redoutait pas pour les ouvriers de la Grande-Bretagne la contagion des idées communistes qui avaient gagné les ouvriers français : « Non, répondit- il, nos ouvriers savent trop bien pour cela l'économie politique. »

C'est qu'en effet l'économie politique a eu ce résultat immense d'ennoblir le travail en en faisant la source unique du bien-être et de la considération, et de mettre en lumière les véritables bases de la démocratie. Elle a décrété, après la morale, dont elle est un puissant auxiliaire, que la véritable grandeur est la grandeur morale, celle qui s'acquiert par le travail, la conduite, la persévérance et l'économie, que l'homme ne vaut

que ce qu'il vaut, et que, dans une société où la valeur personnelle prévaut, la richesse et le nom ne sont que de faibles appoints, qui rehaussent sans doute le personnage auquel ils appartiennent, mais n'ont sur ses qualités intimes aucune influence réelle.

« Chacun est fils de ses œuvres, » disait Napoléon 1 er , en 1807, à la municipalité de Trévise, qui lui vantait ses aïeux. Or, nulle science mieux que l'économie politique n'a fait ressortir plus efficacement la vérité de cette maxime. Chacun est fils de ses œuvres, c'est-à-dire n'a de valeur qu'autant qu'il produit, et que, par sa production, il s'élève moralement et matériellement vers les sphères supérieures. Chacun est fils de ses œuvres, c'est-à-dire n'arrive à la fortune et aux avantages qu'elle procure qu'autant qu'il travaille, et par son travail arrive à l'économie et au capital.

Or, c'est là le point important qu'il faut prêcher à tous sans se lasser, sous peine de voir se perpétuer ces luttes stériles qui détruisent les fruits de la civilisation, et nous ramèneraient infailliblement aux plus mauvais jours de la harbarie.

Travail, capital, crédit, l'avenir économique du genre humain est contenu dans ces trois mots : toute théorie qui aurait pour but de détruire ces principes supérieurs, qui sont le fondement d'une société bien organisée, ne pourrait aboutir qu'à la décadence et à la mort.

Le jour où l'économie politique avec ses deux

bases fondamentales : la liberté et la propriété, sur lesquelles ses créateurs ont échafaudé la merveilleuse structure de nos sociétés modernes, sera répandue et vulgarisée, dissipant les préjugés grossiers que l'ignorance ou les passions ont fait naître dans un trop grand nombre d'âmes, l'esprit de la vieille France sera renouvelé, les intelligences dessillées par la vérité et par la justice comprendront leurs droits comme leurs devoirs, et nous marcherons d'un pas rapide et assuré dans la voie du progrès et du bonheur.

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