‹ Autour du foyer: causeries économiques et moralesChapitre 7 sur 12 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Un problème inconnu. — La terre sufïïra-t-elle toujours à nourrir ses habitants ? — La politique, la philosophie et la religion encouragent l'accroissement de la population. — Malthus et le principe de population. — Les hommes ont une tendance naturelle à s'accroître. — Dans quelle proportion se produit cet accroissement. — Les enfants trouvés à l'hospice de Dublin. — La population en Amérique et dans quelques États de l'Europe. — Raisonnement de J.-B. Say au sujet de la population. — Malthus reconnaît l'exagération de sa doctrine.

•Vous est-il parfois arrivé, chers lecteurs, de réfléchir à la rapidité avec laquelle certaines contrées de la planète que nous habitons se peuplent et se transforment sous les efforts opiniâtres de l'homme, et ne vous êtes-vous pas demandé si la terre suffirait un jour à nourrir ses habitants dans le cas où ceux-ci, continuant à se multiplier dans les mêmes proportions, couvriraient la surface entière du globe ?

C'est là assurément un sujet auquel peu d'entre vous se sont arrêtés, et cependant à différentes époques de l'histoire du monde, il a fait l'objet de certaines observations judicieuses. La question de la population se retrouve en effet, à tous les âges de la race humaine, inscrite dans la législation ou formulée en tête des religions les plus diverses et les plus dissemblables. L'accroissement

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des hommes était alors généralement considéré comme un bien; tandis que la philosophie reconnaissait avec respect, dans la procréation d'une famille nombreuse, l'accomplissement des destinées humaines, la religion . rappelait que Dieu avait jadis promis aux hommes et aux peuples qu'il voulait récompenser une postérité nombreuse comme les étoiles du firmament ; la politique à son tour mesurait la puissance des Etats au nombre des citoyens, et deux de ses représentants les plus illustres, Louis XIV et Napoléon I er , encourageaient l'accroissement de la population en accordant des primes aux mariages féconds.

Nul ne songeait alors que cette terre, si prodigue des dons du Créateur, pût un jour refuser à la créature la subsistance nécessaire à son existence, et les générations se succédaient sans se soucier plus que celles qui les avaient précédées, des ressources propres à satisfaire leurs besoins, ni du champ réservé à leur activité.

Un jour cependant, lorsque les nations se furent formées et que les agglomérations d'êtres humains eurent transformé les conditions de l'existence, les esprits éclairés furent frappés de certains phénomènes économiques qui offraient des rapports constants avec les différentes phases parcourues par le principe de la population, tels que le prix, la rareté ou l'abondance des denrées, le bien-être ou la misère, et ces remarques donnèrent lieu alors à des études spéciales dont quelques-unes préoccupèrent l'esprit public, surtout vers la findudix^-

huitième siècle. A. cette époque, en effet, la question de la population fut vivement discutée, et toutes les vieilles croyances admises jusque-là, et rendues respectables, presque sacrées, par les siècles qu'elles avaient traversés, furent soudain sapées par un économiste, dont le nom est devenu célèbre et dont la doctrine a parcouru le monde, provoquant après elle une profonde émotion.

Dans le comté de Surrey, près de Dorking, l'un des plus beaux sites de l'Angleterre, vivait, dans les dernières années du dix-huitième siècle, un homme austère dans sa vie, irréprochable dans sa conduite, et partageant son temps entre ses fonctions de ministre du culte anglican et l'étude des sciences sociales que le beau livre d'Adam Smith avait, pour ainsi dire, mises à la mode. Doué de l'esprit d'observation, Malthus (c'était son nom) avait été frappé de la misère qui régnait autour de lui ; il en avait aussitôt recherché les causes, et, convaincu qu'il existait une disproportion notable entre les moyens de subsistance et la population, il en était venu à se demander si le principe de l'accroissement de la population prêché jusque-là n'était pas erroné, et si ce n'était pas un crime de donner la vie à un être humain avant d'être convaincu que sa place dans le monde lui serait assurée et qu'il y trouverait les éléments de sa subsistance et de son développement.

11 publia alors un livre qui a eu un immense retentissement et dans lequel, au milieu de graves erreurs ou d'exagérations imprudentes, se trou-

vent de hautes vérités et un enseignement puissant.

Voici le résumé de sa doctrine : les hommes, disait-il, ont une tendance naturelle à multiplier; et cette tendance est illimitée. Ils peuvent doubler en nombre dans l'espace de vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans après ils peuvent avoir doublé encore, c'est-à-dire avoir quadruplé, puis, après une autre période de vingt-cinq ans, avoir doublé de nouveau, c'est-à-dire être devenus huit fois plus nombreux. C'est ce qu'il appelait, dans son langage pittoresque, suivre une proportion géométrique. Puis, en face de cette donnée, il déclarait que les subsistances, les moyens de vivre ne croissaient pas et ne pouvaient pas croître avec la même rapidité que les hommes, et que, par conséquent, il arriverait un moment où les hommes, ne pouvant plus se procurer des aliments suffisants, devraient mourir. 11 donnait, pour mieux faire saisir sa pensée, la comparaison suivante : tandis que les hommes peuvent s'accroître dans la proportion de 2 à 4, de 4 à 8, de 8 à 16, de 16 à 32, les subsistances ne croissent que dans la proportion de 2 à 4, de 4 à 6, de 6 à 8, de 8 à 1Q. Il en concluait donc qu'il fallait, sans porter atteinte en rien à la vertu et à la morale, enrayer autant •que possible le mouvement qui engageait les populations à s'accroître sans cesse, sous peine de les vouer fatalement à la faim.

Tel est le fond de la théorie du célèbre pasteur anglican. Ce n'est pas qu'il méconnût les qualités fondamentales du mariage et fut l'ennemi des

grandes familles; au contraire, il les accueillait avec joie, mais à une condition, c ? est qu'elles ne portassent pas dans leur sein la misère et la mort r et que loin d'être un fardeau pour la société où elles naissaient, elles pussent contribuer à sa grandeur et à sa prospérité.

11 n'ignorait pas que la bienfaisance fût immense; il savait que l'esprit de charité produit des merveilles, adoucit bien des chagrins et sèchebien des larmes; mais il savait aussi qu'il a de graves inconvénients contre lesquels l'économiepolitique devait s'élever, tout en admirant le principe qui le produisait.

C'est là, en effet, le rôle de l'économiste et son domaine est vaste; il s'étend partout où l'homme vit, se meut, produit et consomme, quelle que soit la forme ou la valeur des objets qu'il produit ou consomme. Or, la bienfaisance et la population l'intéressent à un haut degré; car, ainsi que l'a dit Blanqui, si le christianisme a découvert la bienfaisance, l'économie politique l'a régularisée. A l'époque où Malthus écrivait, la misère était au comble, et la bienfaisance mal dirigée encourageait davantage le vice dans la basse société anglaise et précipitait la mortalité en mênu w temps que s'accroissait la désolation. Le nombre* des enfants abandonnés par des familles incapables de les nourrir était considérable, et l'organisation de la charité était si défectueuse que ces enfants mouraient presque tous à l'hospice des enfants trouvés de Dublin : de 1791 à 1797, sur

12,785 de ces infortunées créatures, il en était mort 12,561. Le cœur de Malthus en saignait, et ce» exemples terribles le poussaient à des conclusionsexagérées. A son point de vue, la terre, par suite de l'accroissement de la population, deviendrait un jour impuissante à produire assez d'aliments ; leshommes, ne pouvant plus se procurer en suffisante

quantité les choses qui soutiennent la vie, devraient nécessairement diminuer en nombre, et si la prudence et la raison ne suffisaient pas à opérer cette diminution, la souffrance s'en chargerait.

En ce qui concerne la rapidité d'accroissement de la race humaine, Malthus avait raison ; les faits sont là pour le prouver. La population de l'Etat de New- York, en Amérique, est devenue sept fois plus considérable en cinquante ans, de 1790 à 1810, et neuf fois plus forte de 1790 à 1850. La population de l'Ohio a triplé en vingt ans, de 1820 à 1840, et quadruplé en trente ans, de 1820 à 1850. Dans les pays qui n'ont pas les facilités que rencontrent les Américains du Nord pour l'espace et pour l'aliment, la période de doublement est encore très-rapide. Ainsi, en Belgique, la population a doublé en quarante-deux ans ; en <irèce, en cinquante et un ans; en Autriche, en cinquante-deux ans ; d'où on peut conclure que, s'il n'y avait aucun obstacle à la multiplication, on arriverait au bout d'un petit nombre de siècles à des chiffres exorbitants.

J.-B. §ay, qui a fait de sérieuses études sur cette question, est de l'avis de Malthus, et il a

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fait au sujet de la population le raisonnement suivant : « Si nous écartons toutes les causes qui bornent l'accroissement de notre espèce, nous trouvons qu'un homme et une femme, mariés aussitôt qu'ils sont nubiles, peuvent donner naissance à douze enfants au moins... L'expérience nous apprend, à la vérité, que la moitié environ des êtres humains périssent avant l'âge de vingtsix ans. On voit par là que si chaque couple ne peut pas élever douze enfants sans se reproduire, il en peut élever six qui sont capables de peupler autant que le premier couple Ta fait lui-même ; d'où l'on peut conclure que s'il n'y avait aucun obstacle à cette multiplication, la population d'un pays quelconque triplerait au bout de vingt-six ans. »

Mais pour ce qui regarde la seconde proposition de sa doctrine, l'économiste anglais a commis de graves oublis qui l'ont entraîné à des craintes chimériques et à des axiomes dont le fond et la forme contrastaient avec sa propre nature et que l'avenir a fait disparaître en partie.

L'excès des souffrances dont il était le témoin l'avait trompé, et lui-même, dans les derniers jours de sa vie, il l'avouait avec humilité. « J'ai trouvé l'arc trop courbé d'un côté, disait-il, il est bien possible qu'en voulant le redresser, je l'aie trop courbé de l'autre. »

Il l'avait trop courbé, en effet, et malgré l'excellence du but qu'il s'était proposé, il s'est laissé entraîner à des erreurs que nous exposerons dans notre prochaine causerie.

Effet produit par l'apparition de l'ouvrage de Malthus. — Los municipalités et les gouvernements réglementent le mariage.

— Erreurs de l'économiste anglais. — Ce que peuvent produire deux harengs. — Progrès de l'humanité depuis un siècle. —

— Les États-Unis en 175*0. — La France du seizième siècle et la FrancQ actuelle. — Une page de M. Thiers. — Caractère de la doctrine de Malthus. — Quelle conséquence on doit tirer de son enseignement. — Ce que pensait Rossi des mariages imprévoyants.

L'ouvrage de Malthus fut, dès son apparition, avidement recherche et étudié avec une curiosité mêlée d'effroi. Peu de philosophes avaient sondé la profondeur des maux sociaux que le ministre anglican faisait passer sous les yeux de ses contemporains, et les conséquences qu'il tirait de ses observations avaient frappé vivement les esprits.

Les gouvernements, jusque-là convaincus de la nécessité du nombre des citoyens, changèrent à cet égard leurs dispositions, et quelques-uns même, comprenant mal la pensée du pasteur anglican, allèrent jusqu'à décourager les mariages par des moyens analogues à ceux qui avaient été employés pour en augmenter la fécondité.

Certaines municipalités en étaient venues à établir des règlements destinés à limiter la reproduction des classes indigentes. En Norwége, par exemple, à l'heure présente, on ne peut se marier à moins de prouver au prêtre que Ton est en état

d'entretenir une famille. Dans le Wurtemberg,, aucun homme ne peut se marier avant d'avoir accompli sa vingt-cinquième année et satisfait aux obligations du serVice militaire. De' plus, il est obligé de prouver qu'il est en état d'élever une famille; dans les grandes villes, il faut justifier d'un revenu de 800 à 1,000 florins; dans les petites de 400 à 500 florins et dans les villages de 200 florins. Dans ce pays et en Bavière, on ne peut se marier si Ton ne possède des moyens d'existence suffisants.

Ce résultat était loin de la pensée de Malthus r car, large dans ses idées et jaloux de conserver à L'homme sa liberté, il avait entendu donner des^ conseils et engager à la contrainte morale; à la prudence, et non pas faire appel à l'action coercitive de l'autorité.

Son livre fut tout naturellement attaqué, même avec une certaine violence, par les partisans de la doctrine contraire, et, des deux côtés, on dépassa le but. « Tous les hommes, disait M. de Lamennais, ne sont-ils pas conviés au riche banquet de la nature? Un seul d'entre eux est-il exclu? Lesplantes des champs étendent l'une auprès de l'autre leurs racines dans le sol qui les nourrit toutes, et toutes croissent en paix ; aucune d'elles n'absorbe la sève d'aucune autre. » Et ce grand rêveur continuait de la sorte, oubliant, dit M. Frédéric Passy, ce que connaît le dernier des enfants de la campagne accoutumé à voir les plantes trop serrées s'étioler, se nuire les unes aux autres, et qui

sait que, dans un bois, à mesure que les sommets s'élèvent, tout ce qui se trouve en dessous languit et se dessèche, faute de lumière et de sève.

Assurément, la doctrine de Malthus était exagérée et péchait en quelques endroits : à côté des vérités indéniables que nous avons déjà exposées, apparaissaient de grandes erreurs. La crainte émise par le célèbre économiste de voir les subsistances manquer un jour à l'humanité témoignait de sa part un oubli sinon une ignorance des forces productrices de la terre et des animaux, ainsi que de l'étendue des vastes continents encore inhabités et qui attendaient, avec l'homme, la fécondité qu'il porte toujours et partout avec lui.

Une de ses erreurs dont nous sommes surpris , est l'opinion qu'il émettait d'une loi de multiplication et d'accroissement des subsistances, contraire à celle qui concerne l'homme. Nous savons tous, en effet, que les animaux sont doués de la faculté de se multiplier avec autant de rapidité que la race humaine, qu'une brebis, par exemple, peut mettre bas chaque année un ou deux agneaux qui, à leur tour, ne tardent pas à faire des petits tout comme leur mère.

Qui ne sait avec quelle rapidité croissent certaines plantes et certaines espèces animales? Qui n'a entendu dire qu'une carpe pondait 350 mille œufs, qu'une jusquiame couvrirait le globe de ses rejetons en quatre ans, et que deux harengs suffiraient pour remplir les mers en dix ans, l'Océan couvrît-il le globe tout entier ?

D'ailleurs, en ce qui concerne les subsistances en général, des progrès immenses se sont accomplis dans le domaine de l'homme depuis que Malthus a émis ses idées, et ces progrès font évanouir la plupart de ses craintes et enlèvent à ses données philosophiques le caractère de fatalisme qu'il leur avait impliqué. Des découvertes merveilleuses ont ouvert à l'humanité des horizons nouveaux ; les machines ont centuplé la production et facilité le travail ; les chemins de fer, sillonnant la surface du globe, conduits par la vapeur qui a également fait transformer les marines de tous les peuples, ont rapproché les distances, permis le libre échange des idées et des produits, et ont, par suite, apporté des modifications sensibles dans la manière de vivre, dans les moeurs et dans la richesse.

Cette dernière s'est accrue dans des proportions fantastiques ; et, malgré l'accroissement de la population dans les pays civilisés, industrieux, intelligents et laborieux, le bien-être s'est répandu partout avec profusion. L'agriculture elle-même a fait de grands pas, et là où jadis le cultivateur ne récoltait, à la sueur de son front, que quelques herbes inutiles et quelques plantes malingres, nos instruments aratoires et nos procédés scientifiques font venir des fruits savoureux et des récoltes splendides.

Des contrées entières se sont transformées.

L'Amérique entre autres, jadis déserte et inculte, se couvre peu à peu d'États florissants, bien ad mi-

nistrés et riches, de villes puissantes, coquettes même , où l'activité humaine se déploie sous toutes ses formes , où le commerce prend une extension sans cesse plus rapide et rivalise avec celui des vieux peuples de l'Occident.

Les Etats-Unis, qui ne possédaient en 1790, lors du premier recensement, qu'une population de 3,929,000 âmes , c'est-à-dire deux habitants par kilomètre carré , en comptent aujourd'hui une de 40 millions environ. De vastes espaces naguère inoccupés se sont remplis, et plus la population s'est agrandie, plus la production a augmenté, plus la richesse a pris de développement.

Telle est en effet la conséquence du travail de l'homme : la fertilité est inhérente à la terre, et plus on lui demande, plus elle donne et plus elle augmente sa puissance.

Qui pourrait soutenir que la prospérité matérielle de la France actuelle est inférieure à celle de la France de nos pères; que les artisans, les cultivateurs et les ouvriers ne sont pas mieux nourris, vêtus et logés aujourd'hui qu'au seizième siècle, par exemple? Cependant, à cette époque, la France comptait 15 millions d'habitants à peine*, tandis que »de nos jours sa population s'élève à 36 millions.

Que de terres sont encore à défricher, que de contrées mal définies et inconnues où la charrue n'a jamais tracé de sillons, où le pied de l'homme n'a pa^ encore imprimé sa trace et dont les res-

sources cachées réservent aux générations à venir d 'incalculables surprises !

« Si donc, a écrit quelque part l'illustre historien du Consulat et de l'Empire, on pouvait . imaginer un jour où toutes les parties du globe seraient habitées, l'homme obtiendrait de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il n'en recueille aujourd'hui. De quoi, en effet, peut-on désespérer quand on le voit créer de la terre végétale sur les sables de la Hollande? S'il en était réduit au défaut d'espace, les sables du Sahara, du désert d'Arabie, du désert de Cobi se couvriraient de la fécondité qui le suit partout. 11 disposerait «n terrasses les flancs de l'Atlas, de l'Himalaya, des Cordillières, et vous verriez la culture s'élever jusqu'aux cimes les plus escarpées du globe, et ne s'arrêter qu'à ces hauteurs où toute végétation cesse. Et fallût-il enfin ne plus s'étendre, il vivrait sur le même .terrain en augmentant toujours sa fécondité. »

Nous n'avons donc point à craindre les famines dont nous menaçait Malthus ; la surface du globe ne manquera pas plus aux générations futures qu'elle ne manque #ux générations présentes, et la dernière limite de la puissance de production de la terre est encore inconnue.

Est-ce à <Iire % que Malthus ait commis une hérésie en morale et une altération à la vérité des faits? Non assurément ; Malthus, que l'esprit de parti a tenté de représenter comme un vampire altéré de sang, était au contraire un homme doux et bien-

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faisant, que son amour de l'humanité a conduit à l'exagération, mais dont l'intention était louable. « Je désire l'accroissement de la population, disaitil , je yeux autant que possible une population nombreuse. Le seul accroissement de population que je redoute, c'est celui qui devient une cause de misère, de vice et de souffrance. Je souhaite d'abord que les hommes soient heureux, et ensuite, s'il est possible, qu'ils soient nombreux. » Quoi de plus digne que ce langage. Pour arriver à ce résultat que désire le célèbre économiste, il faut de la sagesse et de la prudence, et comprendre le précepte divin comme il mérite d'être compris. Par ces mots : croissez et multipliez, dont les adversaires de Malthus se sont servis contre sa doctrine, la religion n'a pas ordonné à l'homme de croître sans discernement et saos mesure, car elle a fait de la virginité, de la chasteté et de la continence des vertus de premier ordre ; elle a voulu que ce précepte fût ainsi appliqué : croissez, c'est-à-dire devenez plus forts, devenez plus vaillants et plus capables de remplir votre tâche ; et, lorsque vous serez devenus plus forts, alors multipliez, afin de devenir, encore plus forts et de soumettre de plus en plus votre do~ maine (1) ; en un mot, évitez les unions imprévoyantes, et ne vous mariez que lorsque vous êtes en état de répondre dignement à la mission que vous recherchez.

(I) M. Frédéric Passy.

C'est là l'enseignement qu'on doit, en effet, retirer de la doctrine de Malthus, et nous ne saurions mieux terminer cette causerie qu'en rappelant les éloquents commentaires que Rossi, l'un des "écrivains dont la science et l'humanité s'honorent le plus, mettait en tête de l'œuvre de l'économiste anglais : « Nous voudrions pouvoir persuader aux travailleurs, aux jeunes hommes qui ne possèdent encore d'autres richesses que leur intelligence et leurs bras, que la question de la population les intéresse avant tout et presque exclusivement ; nous voudrions leur dire que la morale nous conseille, que la religion nous commande de contenir nos appétits lorsque nous ne pourrions les satisfaire qu'aux dépens du bien et du juste ; que des enfants qui tremblent de froid, qui pleurent de faim ne sont pas seulement un spectacle déchirant, mais une effrayante tentation pour les parents qui, trop souvent, ne sortent de l'affreux combat auquel leur âme est livrée qu'emportés vers le crime, ou, ce qui est peutêtre plus horrible encore, avec le cœur pétrifié par le désespoir qui étouffe les sentiments naturels et fait que les enfants n'ont plus ni père ni mère. »

Pierre qui roule n'amasse pas mousse. — L'imprévoyance est la cause première de la misère. — Un axiome de Franklin. — Histoire d'une épingle. —L'économie n'est pas difficile à réaliser. — Une armoire infidèle. — Les tontines» — La Caisse nationale de prévoyance. — Henri Duncan et les banques de salut en Ecosse.

— La première Caisse d'épargne en France. — Ses succès. — L'institution se développe lentement dans les départements. —

— L'épargne annuelle en France. — Un projet de réforme.

« Pierre qui roule n'amasse pas mousse, » dit avec raison un vieux proverbe.

De même qu'on ne bâtit pas sur un sable mouvant, de même aussi on ne peut arriver à la fortune ou à l'aisance sans l'économie, sans la prévoyance. Or, de toutes les causes auxquelles on peut attribuer la misère, il n'en est peutêtre pas de plus capitale que la prodigalité, ni qui influe davantage sur l'existence matérielle et morale des individus.

Entrez dans l'intérieur d'une famille rangée, sage, économe, et vous rencontrerez des visages souriants, des cœurs ouverts et des âmes sereines ; on ne redoute pas là les jours mauvais que l'avenir peut faire naître, on ne marche pas vers l'incertain. Chaque soir, l'épargne destinée à- sauvegarder la famille du besoin quand viendra la vieillesse ou l'adversité est mise pieusement en réserve, et nulle considération ne fait manquer à ce devoir.

Voyez, au contraire, ces familles d'ouvriers comme il n'en est malheureusement que trop, où le salaire passe tout entier dans des dépenses souvent vaines ou malfaisantes, où nulle pensée d'avenir ne vient adoucir l'amertume du labeur ; le père passe une partie de ses journées au cabaret, adonné à l'ivrognerie, tandis que la mère, presque nue et souffrante gît sur un misérable grabat et que les enfants se livrent au vagabondage. Là, régnent d'ordinaire l'inconduite et la misère ; là r les mauvaises passions trouvent facilement un aliment, et les révolutions, des adeptes.

Bien souvent il nous est arrivé d'entendre dire : « Vous nous conseillez la prévoyance, l'épargne; cela vous est facile : mais comment y parvenir quand on ne gagne que peu de chose et qu'il faut entretenir et faire vivre une famille nombreuse ? »

Nous ne prétendons pas que l'épargne soit chose très-simple à réaliser: loutes les fois qu'il faut prélever sur sa fantaisie ou ses plaisirs une somme quelque minime qu'elle soit, cela coûte assurément ; nous gavons bien que la nature humaine est peu portée au sacrifice. Cependant que de dépenses inutiles ne relevez-vous pas dans le cours d'une année, qui ne laissent aucun souvenir après elles, si ce n'est celle de la satisfaction passagère, imparfaite d'un caprice ou d'une passion ! Eh bien ! c'est en cette circonstance, après que les besoins urgents de l'existence ont été satisfaits, qu'il faut songer à l'avenir et économiser.

Mais, ajoutent quelques autres, l'économie que

nous pourrions avec beaucoup d'efforts réaliser sur notre salaire , lie s'élèverait par jour qu'à 50 ou 60 centimes. Est-ce vraiment la peine de s'imposer une privation pour un simince résultat ?

Certainement ce résultat jmérite un effort. 50 centimes sont peu de chose relativement à ce qu'il faut pour constituer un capital, mais tout capital se compose de sommes de 50 centimes plus ou moins nombreuses, et on se doute peu en général de l'importance des petites épargnes accumulées.

Ainsi; on a calculé qu'un ouvrier qui épargnerait 100 francs par an, ou un peu moins de 2 francs par semaine, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante, c'est-à-dire pendant quarante ans consécutifs, et qui pendant ce temps cumulerait les intérêts à 5 pour 100 de ces dépots successifs, deviendrait possesseur d'un capital de 12,000 francs environ. Ce capital placé ensuite en rentes 5 pour 100 au taux de 103 francs Jui donnerait un revenu de 580 francs, suffisant pour son entretien pendant sa vieillesse et qui augmenterait l'aisance de sa famille après sa mort.

Ce sont là des résultats d'une exactitude indéniable, et de nature à démontrer aux ouvriers l'utilité et les avantages de l'épargne et à les encourager à y consacrer une partie de leur salaire.

Un peu souvent répété fait beaucoup, disait l'honnête Franklin, et il avait raison. Il en est ainsi pour toutes les entreprises humaines : une

maison ne se construit pas en un jour, ce n'est que par l'accumulation des travaux de plusieurs jours, quelquefois de plusieurs semaines, qu'elle s'élève et s'achève.

Que de fortunes immenses ont commencé par un grain de sable, par une économie de 10 centimes I

Vous connaissez sans doute l'histoire de ce fameux banquier du règne de Louis-Philippe qui dut sa fortune à une épingle ? Tous les livres de morale l'ont répétée à plaisir; mais les bons exemples ne sauraient être trop vulgarisés, et je ne puis résister au désir de vous la conter.

Venu à Paris pour chercher une position, notre héros se présente un jour chez un des plus riches financiers de la capitale afin d'obtenir une place dans ses bureaux. Celui-ci avait alors un personnel suffisant, et, ne pouvant utiliser la bonne volonté et les talents du jeune provincial, il fut contraint de réconduire.

Notre solliciteur, triste et confus de l'insuccès de sa démarche, se retirait le front penché, lorsqu'en traversant la cour de l'hôtel, dont il s'apprêtait à franchir le seuil, il aperçoit une épingle perdue dans l'interstice de deux pavés. 11 se baisse aussitôt pour la ramasser, et sort en la fixant au parement de son habit.

Ce mouvement avait été aperçu du banquier qui, frappé de l'esprit d'ordre du jeune homme, conçut pour lui une vive sympathie et résolut de se l'attacher. Aussitôt, il le faisait venir en sa

présence et lui ouvrait les portes de sa maison. Bientôt, le zèle avec lequel il accomplissait son devoir Tayant fait remarquer, il obtint la confiance de son protecteur qui l'aida de ses conseils, de ses lumières, et même de son argent, et contribua à en faire l'un des esprits les plus distingués de son temps, en même temps cpie le chef d'une des maisons de banque les plus importantes de .Paris.

L'économie demande un peu de peine assurément; les commencements en sont durs, mais il n'y a que le premier pas qui coûte, dit-on vulgairement, et les premiers mille francs, comme je vous le répétais naguère, font tant de plaisir 1 Quand on a pris l'habitude de retenir sur sa dé* pense courante une somme d'argent pour la mettre en réserve, on le fait ensuite sans difficulté et sans regret, et le résultat final récompense bien des rigueurs du début.

Ce qui est difficile dans l'épargne, ce n'est pas tant de s'imposer une privation continue que de conserver ses économies à l'abri de toute tentation de les dépenser immédiatement. Un petit ménage qui n'aurait, pour sauvegarder ces épaves de la vie matérielle, que le secret d'une armoire, serait bien exposé à gaspiller son trésor ou à le voir disparaître. Un vol, un incendie peuvent survenir ; et puis, il est si scabreux de laisser une porte ouverte à la tentation !

.C'était là jadis un obstacle sérieux à l'économie, et c'est pour y remédier que la Caisse d'épargne a été instituée.

Avant la Révolution de 1789, le gouvernement s'était vivement préoccupé, à plusieurs reprises, de la disposition des classes laborieuses à épargner; il avait senti que développer cette tendance serait un moyen de moraliser le peuple en même temps qu'un remède à la misère, et il avait cherché à l'encourager par la création de tontines où les petits capitaux trouveraient à la fois un placement avantageux et un puissant attrait.

Ces tontines, ainsi nommées de leur inventeur r le Napolitain Lorenzo Tonti, consistaient dans la réunion de fonds versés par un certain nombre de personnes et assuraient, à une époque déterminée, aux survivants les sommes déposées et le* intérêts qu'elles avaient produits. De la sorte, si le déposant achetait la chance de recueillir une rente toujours grossissant ou un capital augmenté r ce n'était que sous la condition d'aliéner sa mise et avec la chance de la dépenser en pure perte s'il mourait avant d'avoir recueilli. Et, en effet, les économies du père de famille ainsi déposées à la tontine étaient perdues pour ses enfants en cas de mort.

Dans les derniers jours de l'ancienne monarchie, diverses tentatives furent faites pour organiser des dépôts d'épargnes, mais toutes échouèrent devant l'incertitude de l'avenir politique. Le gouvernement révolutionnaire remit également cette question à l'étude, et un décret de la Convention, -en date du 19 mars 1Î93, créa une Caisse nationale de prévoyance destinée à recevoir en dépôt les éco-

nomies des classes ouvrières et à leur servir un intérêt.

Les désordres de cette époque, l'état déplorable où se trouvaient les finances publiques et l'absence complète de confiance dans le gouvernement ne permirent pas de donner suite à ce projet, et la création des caisses de prévoyance fut indéfiniment remise.

Pendant ce temps, les pays voisins se mettaient à l'œuvre et se préoccupaient ^vivement d'améliorer le sort des classes moyennes. En 1798, une caisse de prévoyance était établie en faveur des enfants à Toltenheim en Angleterre, et un digne pasteur, Henry Duncan, en fondait une plus importante en Ecosse quelques années après. Le mouvement était donné et il se fit promptement sentir dans toute l'étendue de la Grande-Bretagne, où les caisses de salut (ainsi qu'on les nommait) s'élevèrent comme par enchantement.

En France, le premier établissement analogue aux institutions anglaises fut fondé àRive-de-Gier, le 25 juin 1817, en faveur des ouvriers mineurs et de leurs familles. 11 avait pour but de pourvoir au soulagement des ouvriers qui seraient blessés dans les souterrains et de soutenir les veuves et les enfants. Ses premiers fonds avaient été fournis par le gouvernement et par une redevance sur les mines, auxquels étaient venus s'adjoindre les dons volontaires des propriétaires de mines et les cotisations des ouvriers.

Toutefois, ce ne fut qu'en 1818 que la France

sentit le besoin de reprendre l'oeuv re interrompue par la Révolution et de suivre l'exemple salutaire que donnaient les nations voisines.

Un homme de bien, M. Benjamin Delessert, soutenu par quelques esprits éminents, entreprit de créer à Paris une Caisse d'épargne, et, après de laborieux efforts, décida la Compagnie royale d'assurances maritimes à prendre l'initiative de son établissement. Bientôt des noms illustres vinrent se joindre à ceux des premiers fondateurs, et la Caisse, alimentée par des dons et des cotisations des principaux sociétaires, ouvrit ses opérations le 15 novembre 1818, rue de Richelieu, au siège même de la Compagnie d'assurances.

Ses débuts eurent un véritable succès. De toutes parts arrivèrent les ouvriers, les cultivateurs et les domestiques, apportant leurs petites économies amassées sou par sou, et, en 1821, trois ans après sa création, la Caisse d'épargne de Paris avait en dépôt 5,861,717 francs.

Les grandes villes des départements imitèrent son exemple, et Bordeaux, Metz, Rouen, Marseille, Nantes, Troyes, Brest, le Havre, Lyon et Reims organisèrent des caisses sur le modèle de celle de Paris.

Le zèle commença cependant à se ralentir dès le début de l'entreprise :. le gouvernement, craignant qu'il ne résultât de graves inconvénients pour le Trésor de cette accumulation rapide de capitaux, arrêta un peu l'essor des caisses, et, de

1818 à 1830, treize établissements d'épargne seulement furent organisés. A partir de cette dernière époque, les Caisses d'épargne devinrent, en vertu d'une ordonnance, institutions publiques, et leurs fonds furent placés sous la garantie du gouvernement dont elles excitèrent dès lors la constante sollicitude. Le versement maximum, qui n'était que de 50 francs par semaine, fut porté à 300, et il en résulta aussitôt un accroissement dans le solde des caisses d'épargne qui s'éleva à 37 millions en 1834, pour doubler deux ans après, lors de l'élévation du maximum des versements de 2,000 à 3,000 francs.

Depuis 1840, les Caisses d'épargne se sont accrues en France, mais leur législation a subi de nombreuses modifications qui ont nui à leur prospérité et à leur essor. Aussi notre situation, comparée à celle des autres pays qui nous environnent, présente-t-elle une différence qui nous est défavorable. Cependant l'habitude d'économiser fait partie de notre nature; les statisticiens ont recueilli des documents qui leur permettent d'évaluer notre épargne annuelle à 1,800 millions. Or, sur cette somme, les deux tiers sont produits par les classes laborieuses, et il est certain qu*une extension plus grande donnée aux caisses de prévoyance et des conditions de versement plus favorables donneraient aux dépôts d'épargne une importance plus considérable.

C'est ce qu'ont pensé quelques esprits élevés et pratiques. Par leurs soins, la dernière Assemblée

nationale fut saisie d'un projet de loi destiné à favoriser les Caisses d'épargne et à leur donner une organisation plus en rapport avec les aspirations du pays et les nécessités de notre époque ; malheureusement la pusillanimité d'une grande partie de ses membres Ta fait échouer, et il nous faudra attendre des circonstances plus favorables pour obtenir une réforme reconnue de tous points indispensable.

Organisation de la Caisse d'épargne. — Le registre matricule et le ■ livret — Le règlement du livret. — Retrait de fonds, i— Achat de titres de rentes. — La Caisse des dépôts et consignations. — — Le maximum du dépôt est trop peu élevé. — Facilités accordées par les Caisses d'épargne. — Le transfert. — Un changement de garnison. — La prescription trentenaire. — La Caisse d'épargne moralise. — Elle est un des remèdes les plus efficaces contre la misère.

Il n'est pas d'organisation plus simple ni plus facile à comprendre que celle des Caisses d'épargne et de prévoyance. * , .,

Recevoir les épargnes, les conserver à la charge d'en payer l'intérêt, les restituer ou en opérer la conversion en rentes sur. l'Etat au nom et à la demande du déposant, telle est, en résumé, leur mission. Mais pour accomplir tous ces actes différents, certaines conditions sont requises, de l'observation stricte desquelles dépendent et le boa ordre des CaisnjMfrrt l'intérêt des déposants.

La première de ces conditions est l'ouverture du compte courant ; or, voici comment elle s'obtient :

Lorsqu'une personne se présente à la Caisse d'épargne pour opérer un premier versement, le caissier, assisté d'un administrateur désigné, inscrit sur un registre matricule ses nom, prénoms, profession, âge et demeure, afin que la pro-

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priété soit clairement établie, et il la fait ensuite signer dans une colonne du registre destiné à cet effet. Un compte courant lui est immédiatement ouvert, où le versement, dont le total ne peut être inférieur à 1 franc ni supérieur à 300, est porté à son crédit, et, en- échange, il lui est délivré un livret numéroté, portant ses nom et prénoms, et destiné à l'inscription de toutes les sommes qui seront dans la suite versées ou retirées pour son compte.

Le livret, c'est le contrat qui lie désormais le déposant à la Caisse d'épargne et qui constate sa créance. Par lui, il peut suivre pas à pas et jour par jour les progrès de ses économies, connaître la situation de son compte et se faire une idée exacte de la puissance des petites sommes accumulées.

Cette formalité remplie, le titulaire, muni de son livret, peut désormais faire autant de dépôts qu'il lui plaît jusqu'au jour où, les sommes versées atteignant un chiffre maximum déterminé- par la loi, il est invité à le réduire ou à le convertir en rentes sur l'Etat. D'après là législation actuelle, ce maximum, après avoir été successivement de 3,000, de 2,500 et 2,000 francs, a été féduit à l ,000 francs.

A la fin de chaque année, le livret est réglé ; les intérêts, qui varient de 3 à 4 pour 100, sont ajoutés au capital, et le solde, reporté en tête de l'exercice suivant, produit de nouveaux intérêts.

Le déposant veut-il, dans le cours de l'année.

retirer une partie de ses épargnes, soit pour en faire un placement plus avantageux, soit pour faire face à des besoins impérieux, rien ne lui est plus aisé.

11 en fait purement et simplement la demande aux administrateurs de la Caisse, qui en prennent acte, et, dans un délai déterminé parle règlement, délai nécessaire pour retirer des caisses de l'État les fonds demandés, il obtient les sommes en possession desquelles il désire rentrer. .

Veut-t-il, au contraire, échanger le montant de ses économies en un titre de rente 5 ou 3 pour 100, la Caisse d'épargne se charge de lui en faire l'acquisition sans frais.

Toutes ces opérations se font par l'intermédiaire de la Caisse des dépôts et consignations, dont l'organisation remonte au commencement du siècle, et qui a, entre autres missions, celle de recevoir les fonds des Caisse d'épargne et de les faire valoir.

Car il ne faut pas croire que les Caisses d'épargne conservent dans un coffre-fort les sommes qu'elles reçoivent. Comment, en effet, pourraientelles servir un intérêt aux déposants, si elles ne faisaient elles-mêmes des bénéfices ? Or, ces bénéfices, elles les obtiennent en remettant à l'État, qui les fait fructifier, les économies que viennent chaquesemaineleurconfierlestitulairesdes livrets. L'État, à son tour, se sert des fonds des Caisses d'épargne pour alimenter les grands services publics, pour entretenir les travaux d'utilité générale

et* pour répandre dans le pays le mouvement et l'activité par l'ouverture de nouvelles routes ou l'entretien des canaux et des ports.

De la sorte, rien ne se trouve perdu, et la modeste épargne du travailleur va rejoindre les gros » capitaux du riche pour produire et améliorer. C'est ainsi que l'État est en mesure de payer une rémunération à toutes ces sommes, petites ou grandes, qui lui parviennent par le canal des Caisses d'épargne, et que celles-ci répartissent à chaque titulaire la part d'intérêt qui lui revient relativement à la comme de ses économies et au temps pendant lequel il les a laissées en dépôt.

Il m'est souvent arrivé d'entendre de braves ouvriers ou cultivateurs se plaindre de ne pouvoir déposer plus de 1 ,000 francs sur leur livret.

« Quand l'époque de la moisson est passée, me disaient-ils, que nous sommes parvenus à mettre ' de côté 2 ou 3,000 francs dont nous n'avons que faire pour quelques mois, nous serions bien aises de les confier à la Caisse d'épargne. Ils seraient là en sûreté, et, quand reviendraient les semailles, nous serions enchantés de les reprendre pour travailler. »

Et, en effet, la Caisse d'épargne n'est, pour la plupart des titulaires de livrets, qu'une caisse de dépôt où ils accumulent petit à petit ce qu'ils ont pu économiser sur leurs salaires. Dès qu'une occasion favorable s'offre à eux, qu'un lopin de terre est à vendre ou qu'une petite opération avantageuse se présente, ils retirent aussitôt leur

argent, sans se soucier le plus souvent même de l'intérêt qu'il a pu produire.

Le chiffre de 1 ,000 francs fixé comme maximum de versement par la loi de 1851 est donc, pour cette classe de déposants, un peu restreint, et c'est peut-être une des causes qui ont empêché les Caisses d'épargne de prendre un plus grand développement. Aussi, ainsi que nous le disions dans notre dernière causerie, quelques hommes de bien' qui ont étudié la question non-seulement en France, mais aussi à l'étranger, ont-ils songé à soumettre au gouvernement un projet de modification au régime actuel des Caisses, projet qui, bien que repoussé une première fois, sera certainement examiné dans un temps prochain.

Beaucoup de gens s'imaginent que lorsqu'ils sont obligés, pour des raisons de travail ou autres, de quitter l'endroit qu'ils habitent, ils perdent leur droit au livret, et cette considération en empêche un grand nombre de se servir de la Caisse d'épargne pour déposer leurs économies.

C'est là une sérieuse erreur.

Toutes les facilités sont données, au contraire, à l'épargne, et, par leur mécanisme, les Caisses enlèvent toute excuse à l'imprévoyance et à la prodigalité.

Qu'une domestique, par exemple, placée à Poissy, charmante petite ville arrosée par la Seine, quitte cet endroit pour Saint-Germain-en-Laye, ses économies la suivent «ans qu'elle en éprouve le moindre ennui. Il lui suffit de donner avis de

son départ au caissier de Poissy, qui opère le transfert de son compte à Saint-Germain-en-Laye , et elle n'a plus ensuite qu'à se présenter à la Caisse d'épargne de cette dernière ville pour faire de nouveaux versements ou des retraits de fonds.-

Il en est de même pour aller d'un département à un autre, quelle qu'en soit la distance, de Nantçs à Marseille et d'Amiens à Pau.

Les militaires qui sont soumis à des changements de garnison très-fréquents peuvent trouver dans cette organisation un appât puissant, et il en est un certain nombre qui usent des facilités du transfert pour économiser sur leur solde modeste de quoi leur permettre d'attendre une occupation à la fin de leur, congé.

Dans le nombre considérable de livrets qui sont délivrés aux déposants, il en est dont le titulaire reste des années entières sans venir à la Caisse d'épargne soit pour un versement soit pour un retrait de fonds. Plusieurs même ne se représentent jamais.

Quelques-uns sont partis en lointains pays sans songer à régler leur compte, ou même sans en avoir eu le temps, et ne reviennent plus ; d'autres sont morts, ne faisant connaître ni l'importance ni l'emploi de leurs épargnes, ou ne possédant pas d'héritiers directs. Les fonds dont ils sont propriétaires restent en dépôt dans les caisses de l'Etat, et, au bout de trente ans, les noms des titulaires de ces livrets oubliés sont mis à la connaissance de tous au moyen des feuilles publi-

ques. Si ces sommes ainsi abandonnées ne sont pas réclamées par leurs propriétaires ou leurs héritiers, elles deviennent la propriété de l'Etat conformément à la loi.

Ainsi, tout est prévu dans cette admirable organisation des Caisses d'épargne, que Ton peut à bon droit considérer comme l'un des plus grands bienfaits de ce siècle. En recevant les dépôts depuis la somme d'un franc, elle fait disparaître tout prétexte de dépenser ce qu'on a pu économiser. A la Caisse d'épargne tout profite, et rien ne se perd ; les moindres économies font promptement des sommes, et les plus grandes richesses ont souvent commencé de la sorte. Cette institution, est à la fois le remède le plus efficace contre la misère et le moyen le plus ingénieux que pouvait trouver la bienfaisance pour permettre à l'ouvrier de s'élever à une condition meilleure, de passer du prolétariat à la propriété, et de la condition d'ouvrier .à celle de patron.

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