‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 30 sur 70 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Légende nationale des Couteaux-Jaunes !.

Légende de la femme aux mélaux. — La femme qui soutient le monde, — Mème tradition chez les Esquimaux, les Groenlandais, les Kollouches et les Dindjié. — Femme voyageuse des Japonais, des Irlandais, et des Tripolitains. — Où trouver la véritable rivière du Cuivre? — Personnification symbolique de la nation introductrice des métaux. — Cataclysmes volcaniques, Pèlè dans les quatre parties du monde. — Où trouver les signes érigés par la nation aux métaux? — Qu'était-ce que cette nation mystérieuse ?

Chaque peuplade de la nation danite a la prétention de se glorifier d'une origine transcendante ou magique. Tcehippewayauns etCouteaux-Jaunes disent qu'ils sont nés de l'union du premier homme avec une gelinotte, qui se métamorphosa en femme pendant son sommeil.

Les Loucheux ou Dindjié ont à peu près la même tradition. Ils reconnaissent pour épouse du premier homme la femme-du jour ou du matin, fille du dieu Lune, dont les fils, nés avant l’homme, furent des gelinottes métamorphosées plus tard en Dindjié.

Les Peaux-de-lièvre et les Flancs-de-chien, beaucoup

1 Ce chapitre constituait une brochure que je fis imprimer à Meaux, en 1888, et qui est maintenant épuisée. E, P.

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Les Danè et les Kenaï de l'Alaska prétendent descendre du corbeau par deux femmes.

Mais toutes ces peuplades s'accordent à dire que, postérieurement à leur arrivée dans l'Amérique septentrionale, ils y recurent la visite d’une femme étrangère qui leur procura la connaissance des métaux, puis qui disparut comme elle était venue, sur les plages occidentales du continent.

C'est cette curieuse légende que j'ai entrepris de développer dans ce chapitre.

La tradition des Tehippewayans et des Couteaux-Jaunes rapporte que, à une époque éloignée, les Esquimaux enlevèrent unefemme dènèet l’emmenèrent dans l’ouest, au delà de la mer, après lui avoir voilé la tête pour qu’elle ne püt reconnaitre sa roule.

Là elle fut mariée à un Esquimau dont elle eut un fils qui ne put lui faire oublier sa patrie et ses compatriotes. Elle profita done de l’occasion que lui offrit une fète des Innoït pour leur dérober un oumiak, à l'aide duquel elle se sauva avec son enfant.

Ignorant de quel côté se trouvait son pays, cette femme se dirigea vers l’orient, parce que dans ces parages la mer était peu profonde et toute couverte d'îles rapprochées les unes des autres, Elle voyagea d'ile en île en cherchant sa subsistance. Lorsque les traverséesne pouvaient ètre effectuées en un seul jour, elle plantait une longue perche dans le fond sablonneux de la mer, y attachait sa bédare et campait sur ces flots pacifiques.

Elle atteignit de la sorte le continent oriental, c’està-dire l'Amérique du nord, ignorant où elle se trouvait

et où elle devait aborder. Alors un loup blanc (Pete) vint à sa rencontre, il nagea devant l'esquif de la fugitive, accosta à l'embouchure d'un fleuve, puis se sauva dans les bois en jetant un regard de pitié à sa protégée.

L'étrangère comprit alors que le loup blanc serait son bon génie, et elle le vénéra.

D'autres relations ne font point mention de ce voyage à travers l'archipel des Aléoutiennes. Elles disent que la femme erra longtemps au bord de la mer occidentale, en cherchant un gué par où elle püt retourner dans son pays. Sur ces entrefaites, le loup blanc s'approcha d’elle, puis, se dirigeant vers la mer, il entra résolument dans les flots n'ayant de l’eau que jusqu'au ventre, et traversa ainsi un détroit. Ce que voyant, la vovageuse en fit autant et aborda au rivage américain.

S'étant ensuite retournée, elle vit comme une île sur la mer, et elle se crut poursuivie par un parti d'Esquimaux. Mais elle reconnut bientôt que ce n'était qu'un troupeau de rennes qui traversait aussi le détroit à gué.

A cette vue, la femme se cacha ; elle emmencha d’une gaule son alène de fer, darda un renne au passage, le tua et se nourrit de l'animal. Après s'être rassasiée, elle boucana le restant de cette viande pour subvenir aux nécessités de son voyage ; mais, s'étant aperçue que son petit Esquimau la volait, elle abandonna sans pitié cet enfant sur le rivage de la mer, et s’en fut seule dans les bois, en remontant le fleuve qu'elle avait découvert.

Tout à coup, sur les bords de ce cours d’eau, elle aperçut une haute montagne qui répandait des flammes. Cela lui donna à penser qu'un peuple était campé au sommet. Elle gravit donc la montagne fumante, mais elle n’y vit qu'un métal rouge, c'est-dire en fusion, qui répandait la Jumière et le feu qu’elle avait vus d'en bas.

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Étant repartie de ce volcan, la voyageuse éleva par tout le pays où elle passa de grosses pierres, comme des signes de son passage et des points de repère pour retrouver sa route plus tard.

Elle arriva de la sorte chez des Dènè, qui la reconnurent pour une de leurs compatriotes, et auxquels elle apprit qu'elle avait découvert un métal rouge, au bord de la mer. Ce métal on l'appelle t{sa-’ntsiné, fiente de castor, ou sa-{son, fumées d'ours ; parce que les déjections de l’un et de l’autre de ces animaux sont rouges, et que ce métal leur ressemble.

Aussitôt après, la voyageuse retourna trois fois à la mer occidentale, en compagnie de ces Dènè, pour aller ramasser du minerai. Eux la considéraient comme une femme venue du ciel.

Mais la dernière fois qu'elle fit ce voyage avec ses nouveaux compatriotes, ceux-ci lui firent violence ; de sorte qu’elle ne voulut plus les suivre dans l’intérieur du pays. Elle s’assit donc par terre à côté de son métal qu’elle ne voulut plus quitter. En vain les Dènè la conjurèrentils de les suivre. Elle n'avait plus confiance en eux, et n’en voulut rien faire. Ils finirent donc par l’abandonner.

Cependant les Dènè retournèrent à la mer, quelque temps après, et allèrent chercher du métal à la montaone enflammée. Ils trouvèrent que la femme au métal s'était enfoncée dans le sein de la terre jusqu'à la ceinture. Elle refusa encore de les suivre, ne se fiant plus à leur parole. Mais, comme elle aimait quelques-uns d’entre eux, elle leur donna encore de son métal rouge.

Elle leur dit aussi ces paroles : « Je fournirai de «bon métal à ceux qui m’apporteront en présent de «bonne viande. S'ils m’apportent du‘poumon de renne, «ou du cœur, ou du foie, je leur donnerai, en retour, du

« fer qui a la couleur et la forme de ces viscères. Quant « à ceux qui ne me feront que de méchants présents, ils « ne trouveront ici que du métal cassant,. »

Étant encore retournés plus tard pour chercher du métal, ces hommes constatèrent, cette fois, que la femme s'était enfoncée dans la terre jusqu'au cou. En cet état les Dènè lui donnèrent encore à manger, et ils trouvèrent en retour du bon métal. Mais la dernière fois qu'ils y retournèrent, la femme avait entièrement disparu dans les entrailles de la terre. En vain apportèrent-ils leur plus belle viande, la femme s'était enfoncée si avant qu'elle ne leur donna plus rien. Depuis lors on ne trouve plus, dit-on, de métal au bord du fleuve du Cuivre (7'santsan-des).

Cependant on voitencore aujourd'huices grosses pierres levées que la voyageuse avait disposées partout où elle avait passé. C’est par le moyen de ces signes (éyaolshen) que cette femme était parvenue à s’en retourner au lieu d'où elle était venue. Et ce sont ceux des Dènè qu'elle avait secourus et qui avaient abusé d'elle, qui portent le nom de Gens du Cuivre, Z'oaltsan Ottiné. »

Cette curieuse légende me parait être une variante de celle que l'amiral baron Von Wrangel trouva chez les Indiens Kollouches, riverains du Pacifique. Elle a été rapportée par M. Alph.-L. Pinart, ainsi que par M. W.H. Dall, d'après le texte russe.

Cette légende fait disparaitre dans le cratère du volcan Edgecumbe, près de l'ile de Sitka et d’un autre fleuve du Cuivre, dans l'Alaska, une créature fabuleuse que ces Indiens appellent « /a femme qui soutient le monde ».

Ils prétendent qu’elle supporte le disque terrestre audessus des flots de l'Océan, de la même manière que le géant Atlas des anciens Grecs, que l'éléphant des

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Hindous, la tortue des Algonquins, le pivot ou étancon des Dènè Tchippewayans, le Pied-du-ciel des Peaux-delièvre et des Loucheux.

J'ai trouvé, au lac Froid, en 1879, chez des Dènè Thi-lan-Ottine, une autre version de la même tradition, que M5 Taché avait vue en cours à l'ile à la Crosse, en 1851, Voici comment en parle Sa Grandeur :

« Au temps des géants, l'un d'eux se promenant sur les bords de la mer Glaciale, fit la rencontre d’un autre géant. I lui livra un combat acharné, et il en aurait été défait si l’homme, qu'il protégeait, n'eût secouru son bienfaiteur en tranchant le nerf de la cuisse au mauvais géant, Celui-ci tomba en travers de la mer de manière à faire, de son grand corps, un pont entre les deux continents. Sur ce pont eurent lieu les migrations des rennes.

« Plus tard, une femme étrangère entreprit aussi ce voyage par-dessus le pont. Elle arriva de l'Occident après plusieurs journées de marche, et fut très bien recue des Dènè, parce qu'elle leur apportait du fer et du cuivre. Elle fit même plusieurs voyages; mais avant été outragée par ceux dont elle était la bienfaitrice, elle s’enfonca sous terre avec son trésor, et dès lors les migrations cessèrent !. »

L'éminent narrateur ajoutait que, de son temps, les Esquimaux de la baie d'Hudson, à l'embouchure du fleuve Churchill ou Missi-Nipiv, possédaient la même tradition et prétendaient que les rennes seuls avaient continué à franchir le passage, depuis la disparition de la femme aix métaux. I reconnaissait toutefois qu'avant l'arrivée des Européens parmi les Dènè, ces Indiens n'avaient déjà

‘ Lettre de Mgr A. Taché à sa mère. Annales de la Propagalion de la Foi, 1851.

plus de métal; mais qu'ils le connaissaient et se rappelaient en avoir perdu l'usage à une époque assez rapprochée 1, »

Ces données sont pleinement corroborées par celles que le savant D'IT. Rink fournit au Congrès de Nancy, en 1875, par lesquelles il conste que les Groenlandais euxmêmes possèdent la même légende populaire. « Il y est « parlé d'une femme étrangère qui faisait de fréquents « voyages entre le continent américain et le Groenland; « puis d'un vovage que des Groenlandais entreprirent « en pays lointain pour se procurer des couteaux de «métal ?. »

Le nom porté par les Dènè Couteaux-Jaunes, la proximité où ces Indiens vivaient des tribus esquimaudes du littoral de l'Amérique, tant à l’ouest qu'au nord et à l'est, prouvent qu'il s'agissait effectivement d'objets en cuivre ouvré et non pas seulement « d’un peu de cuivre natif, » comme le pensait M. le professeur W. Schmidt.

Mais il faut que cette tradition soit bien antique pour que de l'Amérique elle ait pu pénétrer au Groenland, que les Esquimaux cecupent depuis le xu1° siècle.

D'ailleurs je ne saurais mieux faire que de citer ici ces curieuses traditions. J'espère que mes bienveillants lecteurs m'en sauront gré.

La première est originaire de l’île d’'Okak (la Langue) qui est située à l'embouchure de la rivière du Nord, sous le 57° 50° de latitude nord, au Labrador. Elle est intitulée Favraganak.

‘ Émile Petitot. Légendes indiennes du Canada N. O. Paris, 1880. Maisonneuve et Ch. Leclerc, pp. 412 et suiv.

: Congrès de Nancy, 1875, t. Il, p. 188; et D' H. Rink, Zales and Traditions of lhe Eskimos. London, 1875, p. 109, légende de Kumagdlat et Asalok.

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« À Aivalok(le Rat-Musqué), sur l'ile d'Okak, vivait jadis un grand peuple esquimau au milieu duquel résidait une femme peau-rouge, appelée Favrayrnak, Depuis son enfance, elle vivait en esclave chez ces Esquimaux, demeurant toujours comme une étrangère parmi eux.

« Un jour qu'elle désirait beaucoup se rassasier d’un des mets en usage chez ses compatriotes peaux-rouges, elle dit : « Ah! à Pangma, mes parents regorgent de langues de renne! » Sur quoi un vieil Esquimau riposta enricanant : «Je te défie bien de prouver que tu aies des parents en ce lieu.Tu ferais beaucoup mieux de les mander ici, »

« Piquée au vif, elle partit pendant la nuit pour aller prévenir ses compatriotes.

« En ce temps-là, les lièvres abondaient sur les plages esquimaudes, et on les voyait mème courir au sommet des vourtes de neige.

Une nuit donc que Favraganak revint en ennemie, suivie de ses compatriotes peaux-rouges, les Esquimaux entendirent bien du bruit dehors; mais le même vieillard insensé s’imagina que c'étaient les lièvres qui le produisalent, et il n’en prit aucune alarme.

« D'ailleurs, il était le seul homme qui gardât le village; tous les autres étant en mer ou à la chasse. Il arriva donc que les Peaux-Rouges massacrèrent les habitants de Æivalok. Plusieurs d'entre eux, qui s'étaient sauvés dans une grotte, v furent cernés et étouffés avec la fumée d’un grand feu qu'on alluma à l'entrée.

« À leur retour de la chasse, les autres Esquimaux ne trouvèrent que des morts, et ils se mirent aussitôt en tampagne pour les venger.

« Parmi ces guerriers se trouvait un sorcier qui leur traça une route raccourcie, à travers les montagnes. Ils

tombèrent à l'improviste sur les Peaux-Rouges, parents elle r de Yavraganalk et les massacrèrent. Mais ils ne purent qu'ell trouver ceite derniere parce qu’elle s'était cachée. tout à « Le sorcier vint encore à leur secours : «Oh! com- la tra bien je désirerais que Favraganal me servit encore! , mise s'écria-t-1l. Poi « Sur ce désir qui la trompa, lafemme peau-rouge sor- prète, tit de sa cachette, encore effravée et mal à l'aise, Aussi- land tôt les Esquimaux tombèrent sur elle, lui attachèrent fabule une corde autour du corps et la trainèrent sur le sol jus- l'intér qu'à ce qu'elle en mourut. qui Je « Par ce moyen, elle paya le mal qu'elle leur avait Mai fait!. » Du moins,'ce sont les Esçuimaux «ui le disent, autres Dansle nord du Groenland, la même légende existe avec améri une variante : la ferame voyageuse s’y appelle Navaranak ; maux c'est une servante du peuple de l'intérieur ou Zrkiliit, de l'in qui était souvent envoyée par ceux-ci vers leurs frères de lik) ; 2 la côte, les /nnoït, pour y acheter du matak ou lard de de l’ir

baleine, en le troquant contre du gras de renne. Au bout « le d'un certain temps, elle se fatigua de ce travailetconquit Æ beauc sa liberté en brouillant ensemble les deux peuples, qui diens s'eutr'égorgèrent. Les Znnoït résolurent done de massa- améric

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même avoir disparu tout à fait. Lorsque l'été suivant du con revint, les Esquimaux la cherchèrent, selon leur cou- 3° D

tume. [ls parcoururent le pays en criant : « Mavura- qui se nak, arrive, nous avons du #atak pour toi! » Mais elle métal

ne se montra pas. Ils s’en allèrent encore plus loin etre- Æ sont le commencèrent à crier : « Vavaranak, arrive. » Cette fois, Rouge

# D'ET, Rink. T'aies and Tradilions, etc., p. 179.

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elle monta vers eux, mais peu rassurée. Eux l’assurèrent qu'elle n'avait rien à craindre; mais quand elle se fut tout à fait approchée, 1ls l’attachèrent par une corde et la trainèrent avec eux sur le sol, jusqu'à ce qu'ils l’eussent mise en pièces !. »

Pour les Groenlandais ainsi que pour leur habile interprète, le savant D' Rink, les gens de l'intérieur du Groenland ou Zrkiléit (singulier Erkilek) sont des êtres fabuleux; parce que, comme le remarque le traducteur, l'intérieur du Groenland est occupé par un glacier éternel, qui le rend complètement inhabitable et imhabité.

Mais, pour moi,les Zrhiléit, des Groenlandais, ne sont autres que des Peaux-Rouges, c’est-à-dire des Indiens américains : 1° parce que tel est le nom que tousles Esquimaux de l'Amérique arctique donnent aux Peaux-Rouges de l'intérieur : Zrkoéléit, Ingaléit (sing : Zrkoalek, Ingalik) ; 2° parce que les Groenlandais disent de ce peuple de l’intérieur que leurs veux étincelaient en longueur, «lhe men who twinkle lengthvise », ce qui, ajoute avec beaucoup d'à-propos le savant Danois, rappelle les Indiens Loucheux (Dindjié) ou Squint-eves, une des tribus américaines les plus irréconciliables avec les Esquimaux.

Il est donc certain que la légende groenlandaise a été importée au Groenland parles migrations des Esquimaux, du continent américain.

9° Dans la légende de Xoumagdlat où de l'Esquimau qui se mit à la recherche des possesseurs de couteaux de métal et autres objets en cuivre ouvré, les Zrkiléït. qui sont les possesseurs de ces objets, sont bien des Peaux- Rouges, qui habitent sous des tentes autour d'un très

“D'H. Rink. Tales and Traditions.etc., p. 174.

LE p ° . , grand lac de l’intérieur, dans lequel on peut voir soit le grand lac des Esclaves scit le grand lac des Ours.

Enfin une quatrième tradition groenlandaise, intitulée Malaïzi ou l'homme qui voyagea à Afilinek?, c'est-àdire dans une contrée très lointaine, sise à l'occident du Groenland, dont les Esquimaux américains ont conservé le souvenir, et qu'ils localisent dans les environs du détroit de Bering, la même tradition revient même sous sa forme danite. Deux femmes esquimaudes sont emmences en captivité au delà des mers, à Akilinek, dans l’ouest: puis elles se sauvent dans un oumiak, gagnent la glace, traversent la mer, et, après avoir abandonné leurs enfants, parviennent dans leur pays, l'Amérique, où elles retrouvent leurs parents.

Alors ceux-ci, à leur tour, poussés par la curiosité et l’appât du gain, suivent les deux femmes à Akilinek, dont ils massacrent les habitants, après leur avoir dérobt tout leur matak, ou lard de baleine.

Ici on me permettra de faire une observation; c’est que dans les légendes danites de la femme voyageuse, c'est le métal qui est le mobile de ces déplacements alternatifs des Peaux-Rouges. Dans les légendes esquimaudes, au contraire, c’est le matak ou lard de baleine qu’ils convoitent. N'y aurait-il pas eu, originairement, une confusion de termes entre métal et matak, quelque impossible qu'il soit, de nos jours, de confondre ces deux articles de commerce, par le langage ?

Fait singulier, je n'ai point trouvé chez les Dindjié du bas-Mackenzie la tradition de la femme aux métaux et de

1D' H, Rink. Tales and Tradilions, etc, p. 109. * Jbidem, p. 169.

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DES ESCLAVES 165 ses migrations; mais ces Indiens nomment /ntsi Dindjich, hommes du fer, celle de leurs tribus qui est la plus voisine de la presqu'ile Ounalaska; probablement les PDanè Couteaux-Jaunes ou Atnans, du fleuve du Cuivre occidental. fl est vrai de dire que, ce nom, ils l’appliquent également aux Russes.

Cependant les Dindjié possèdent le récit d’une expédition que deux frères de race rouge auraient faite par mer en différents pays. Égarés en barque, ils auraient étérecueillis par des navigateurs inconnus qui trafiquaient chez plusieurs peuples. Dans la compugnie de ces étrangers 11s commercèrent tour à tour avec différentes nations, puis auraient été debarqués à l'embouchure du fleuve Youkon. où ils reconnurent leurs compatriotes.

M. Rololphe Tindau, dans son Voyage autour du Japon !rappor.e «1e tradition japonaise qui offre de nombreux points de rapprochement avec celles que je viens de citer. « Aussitôt que le monde fut sorti des eaux, dit cette tradition, une femme vint habiter la plus belle ile du Japon qu'occupe aujourd’hui la race Aïno. Elle était arrivée sur un navire poussé par un vent propice d'occident en orient. Amplement munie d'engins de pêche et de chasse, elle vécut plusieurs années heureuse dans un jardin magnifique qui existe encore, et dont nul mortel ne connait l'emplacement.

« Un jour, au retour de la chasse, elle alla se baigner dans le fleuve qui séparait son domaine du reste de l’univers. Avant aperçu un chien qui nageait vers elle avec rapidité, elle sortit de l’eau nleine d’effroi. Toutefois, le chien la rassura, lui demandant la permission de rester près d’elle pour lui servir de compagnon et d'ami. Elle se

‘ Paris, 1864, ch. v, p 99.

laissa persuader, et de leur union naquit le peuple Aïfn0 !, »

Je dois rapprocher de cette légende celle des Dènè Peaux-de-lièvre, intitulée le Petit Batelier, où il est dit qu'un enfant dènè découvrit, sur la mer occidentale, une ile où vivait une femme fort belle et où l'on ne manquait absolument de rien; mais ile que les Dènè furent incapables d'atteindre ?.

Des traditions à peu près identiques ont été trouvées dans notre hémisphère. Telle est, entre autres, la légende d'Ossian fils de Fionn, qui vit un jour apparaitre une femme merveilleuse, nommée Niamh (la Brillante), laquelle arrivait de 7'ir-Nanog ou la terre de l'Ouest, pays délicieux auquel elle le convia et où il la suivit, pour ; ètre heureux avec elle pendant de longues années *.

Ce Fionn, chef des Fianns, était l'ennemi des Danans, qu'il réussit à expulser d'Irlande et qui cherchèrent un refuge au delà de l'Atlantique.

Telle est encore la légende irlandaise de Condla, fils de Conn ou Kônn, roi d'Irlande, au secona siècle de l'ère chrétienne, Un jour, une femme étrangère l’invita à le suivre dans une belle contrée où l'on ne connaissait ni la mort, ni le mal, ni le chagrin, et où elle le conduisit daus un canot de cristal, sans que l’on entendit jamais plus parler de lui *.

Dans cette contrée vivaient, disait-on, des femmes resplendissantes de beauté, et setrouvaient des arbres constamment chargés de fruits. Un autre héros irlandais,

1 Citée par M. de Charencev. Les Hommnes-chiens, Paris, 1882, p. d.

Émile Petitot. Légendes indiennes du Canada N.-0., p. 236.

3 M. P. Gaffarel, Les Irlandais en Amérique. Paris, 1890. Ch. Delagrave, p. 7.

* Ibidem, p. ÿ.

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