CHAPITRE VIII
Les déserts des Flancs-de-Chien,.
-Chien.-
L'ophtalmie des neiges. — La baie du Nord et le fort Raë. — Une peuplade de Flancs-de-Chien. — Recherché par les 7ea-Afivèlè sottinè.— Départ pour les steppes du nord. -- Le carcajou. — Lac et rivière laMartre. — Gelinottes. — Découverte de quatorze lacs. — Stupidité des ptarmigans, — Une dispute de bégues. — À propos de la rivière du Cuivre arctique. — Lacs Faber et Raë, — Une tombe. — Arrivée chez les T+a-X fwèlè sottiné.
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Semblable à l’alouette des champs, j'allais prendre en chantant mon vol vers les hautes régions non de l'air mais au globe. Il était temps.
Je débutai par une exploration de trois mois en pays connu, chez les Douné Flancs-de-Chien qui approvisionent le fort Raë. Ce poste de la Compagnie de la Baie lHudson est situé vers le fond de la baie du Nord, du rand lac des Esclaves.
Ma première journée se passa tout entière sur le lac enire congelé. Parti à 3 heures du matin, le 12 avril 1864, ee deux Couteaux-Jaunes, Pacôme Ækoay-khaa, le ivre des saules, et Fiacre Glié-ttdp, le Nid d'écureuil, us ne primes terre qu’à sept heures du soir, sur la petite
ile du Pied-de-la-Traverse, un rocher à peine visible, qui avoisine la Grosse-Pointe des Esclaves, sur le rivage septentrional du lac. Mais nous n'atteigniunes cette pointe que le lendemain à midi, pour y déjeuner.
À partir de ce cap nous pénéträmes dans la longue baie du Nord.
C'était au printemps. Dans le milieu du jour, la températures’élevait assez pour nous fatiguer par sa chaleur. Si la surface du grand lac n'en était point ramollie, du moins elle en était aplanie, polie et nivelée. Aucun obstacle dans notre marche, sinon la réverbération du soleil sur la neige et la glace. Cette réfraction brüle les veux et y détermine de petites vésicules caustiques très douloureuses. Ces petites vessies se forment entre l'orbite et le globe de l'œil, dans lequel elles produisent une douleur lancinan.e si vive que j'ai vu des sauvages se rouler à terre, dans le paroxysme de la souffrance, les yeux engloutis, sanglants, incapables de supporter la vue du feu ni de la lumière du jour, littéralement aveugles.
C'est le na-shounsh, lancette des yeux, ou ophtalmie des neiges, de laquelle ont parlé les explorateurs anglais.
La myopie est un heureux préservatif de cette terrible infirmité. Je ne l’ai donc jamais ressentie. Mais les veux noirs et ardents des Dènè en sont atteints, chaque printemps, avec une intensité toujours nouvelle. Des lunettes bleues ou enfumées, de simples ‘toiles métalliques, suffisent pour en préserver. La Compagnie d'Hudson en vend aux sauvages.
A défaut de ces instruments, on peut se voiler la tête avec efficacité d'un foulard de soie noire ou de couleur sombre.
Je conseillai à mes deux guides d’imiter les Esquimaut, qui se fabriquent des visières d'écorce ou de bois léger
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percées d'une petite fente devant les yeux. Ces Indiens haussèrent les épaules de pitié en riant de moi.
— « lgnores-tu, me dirent-ils, que le na-shounsh est causé par les yash-ksatè, qui pullulent et piquent c mme les maringouins? À quoi servirait une visière contre ces petits insectes ? »
Les yash-kpalè existent. Ce sont des staphylins d’une ténuité de microbe, qui sortent de la neige, au mois de mai, sous l’action de la chaleur solaire. Elle en était toute noire, sous les bois de mélèzes. Les creux surtout, les dépressions du sentier, en étaient remplis. Mais rien de plus absurde que de faire, de ces petits coléoptères à elvtres soudés, la cause de l'ophtalmie des neiges.
Mes Dènè ne vouiurent cependant point en convenir.
J'ai employé tour à trur avec efficacité, contre l'ophtalmie aiguë des neiges, le laudanum, la couperose étendue d'eau, l'eau de savon et le sucre en poudre. Mais le meilleur des remèdes et le moins dangereux pour la vue est celui qu'emploient les Métis : la langue d’une personne saine qui ne fume pas. On la promène autour du globe de l'œil d’où elle balaye et emporte toutes les vésicuies caustiques. On obtient un résultat à peu près analogue avec une petite plume.
Au milieu de la traversée du lac des Esclaves et dans a partie la plus dangereuse, alors que nous n’avions d'autre horizon que le ciel tout autour de nous, nous mes surpris par un déchainement subit du khamasan. Cest un véritable fléau, que ce vent d'est, pendant les toyages d'hiver. Il rappelle le fameux khamsin d'Afrique. En un clin d'œil nous fûmes enfermés dans une balle de tton, Im:ossible de se conduire ; car le soleil fut le prenier obscurci, Si je n'avais eu ma boussole, nous étions perdus ; à droite et à gauche s'étendait le lac avec ses
203 milles géographiques de long‘; et en face, du côté du nord, nous ne pouvions espérer de prendre terre pour dormir que sur l’ilot granitique dont j'ai parlé. Comment le trouver ?
Mais avant le déchainement de la tourmente, je m'étais fait indiquer exactement le point de l'horizon sur e quel gisait le rocher. Un unique petit nuage gris nous le trahissait alors. Je consultai ma boussole, réglai notre marche d’après l'angle que l’aiguille faisait avec ce point, en tenant compte de la déclinaison, et nous nous lançàmes bravement au pas de charge à travers la poudrerie.
À T heures du soir nous prenions terre sur l'ilot Ttchapè-ndou et y bivouaquions.
Si je transcrivais ici mon journal de voyage tel que je l'écrivis à cette époque, ces pages ressembleraient à un journal de bord. J'y décrirais fidèlement les sinuosités de la côte, j'y relèverais tous les promontoires et toutes les Îles, conservant à chaque point son nom indien dans les deux langues, le tchippewayan et le flanc-de-chien. Mais je dois ménager la patience de mes lecteurs, pour les transporter aussitôt au fort Raë, où nous arrivämes dans l'après-midi du 15 avril.
Il ressemble à tous les autres postes commerciaux du Nord-Ouest, et s'étend sur le rivage sablonneux tt improductif de l’île-montagne Vdou-chesh-kke.
La baie du Nord n’y a pas plus de six kilomètres de l:rge; mais elle a bien 30 lieues de profondeur. Eile est bordée de hautes falaises rougeàtres et tristes, que couvrent des forêts de conifères. Le rivage oriental est complètement stérile et granitique.
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en coupent la monotonie. Ce sont autant de boursoufflements volcaniques qui n’ont pu aboutir, furoncles ratés de j'épiderme terrestre. D'ailleurs toutle pays que j'allais parcourir désormais, en m'élevant vers le nord, est entièrement composé de roches de fusion,
Tout près du fort, une profusion d’ilots, également de granite, surgissent du lac comme autant de petits cônes volcaniques. L'un d’entre eux occupe même le milieu d'un charmant bassin circulaire qui fut jadis, évidemment, un ancien cratère. Aujourd'hui tout cela est noyé dans une mer d'eau douce aux vagues cristallines. Voir pl. p. 142.
Le gisement du fort Raë est par 62° 28’ de latitude nord, et 117° 49° de longitude ouest de Paris.
Je fus reçu avec courtoisie par le commis, M. Smith, un jeune Écossais arrivé dans le nord la même année que moi. Nous nous connaissions déjà. 1] m'offrit aussitôt un logement chez lui et une place à sa table. Je n'acceptai que la seconde de ces deux offres hospitalières, et comme la mission française possédait au fort Raë un pied-à-terre, je me retirai chez moi après le diner.
J'y trouvai une cabane de 17 pieds sur 25, composée d'un seul rez-de-chaussée, sans plafond. Elle n'avait qu'une seule fenêtre et, pour tous meubles, un lit de camp, une table et une chaise de bois. A côté de cette maisonnette était une chapelle en construction, capable de recevoir un millier de personnes, mais qui n’était point terminée et ne pouvait me servir. Ce fut donc dans me cabane, placée sous les auspices de saint Michel, que jouvris les exercices de la mission.
Le fort Raë fut construit pour remplacer l’ex-fort Providence, que l’ancienne Compagnie du Nord-Ouest posédait dans la baie du Nord, à la Pointe-Rouge. C'est un
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des principaux postes de provisions du district Mackenzie, Il fournit annuellement 400 ballots de viande sèche de renne, c'est-à-dire 2,000 kilos de plats-de-côtes, et autant de pémicans.
L'élan ou orignal ne fréquente jamais la baie du Nord ainsi que la contrée située au-delà; parce qu’il abhorre les lieux granitiques, les steppes stériles, les bruvères déprurvues de harriers et de futaies. On n'y voit pas même le caribou ou grand renne des bois (rangifer caribou). La seule espèce de renne qui fréquente ces lieux désolés est celle des déserts (rangifer groenlandicus). Il se montre souvent autour du fort même, et il abonde dans l'intérieur.
Pour le même raison, à savoir l’absence de forts denses, la baie du Nord et la contrée qui l'entoure sont pauvres en animaux à fourrure. Le castor, le vison, et le pégan y sont inconnus. La loutre et la martre rares. Les renards peu abondants. La seule pelleterie qui foisonne dans ces parages granitiques est celle du musquach ou rat musqué.
La baie du Nord est trop froide pour être poissonneuse, Le corégone ou poisson-blanc (coregonus lucidus) y est détestable. La chair en est molle, pâteuse, avec un goût de limon prononcé. Par contre, le poisson-bleu (coreonus signifer) y abonde et le saumon de Mackenzie ou inconnu (salmo Mackenzi) y est renommé par sa saveur et la taille colossale qu’il y atteint. Point de truites. La baie n’est pas assez profonde pour ce saumonide qui fréquente les grandes eaux.
Voilà tout ce que l'on peut dire d'intéressant sur te petit poste, qui porte le nom d’un explorateur arctique distingué, le D' John Raë, un des hommes courageux qui se dévouèrent à la recherche de sir John Franklin tt
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de ses compagnons. Il était facteur en chef de la Compaunie d'Hudson.
M. Henri Grollier fut le premier Français qui visita le fort Raë. Il évangélisa ce poste en mars 1859 et y fit 130 baptêmes d'enfants. Le fort Raë était alors fréquenté par 1,200 sauvages Douné de la tribu des Alin-tchanoëh ou Flancs-de-Chien. Une maladie épidémique étrange, connue dans le nord sous le nom de Mal du Fort Raë, a réduit cette population à 788 âmes. Je la crois causée par l’inconduite et l’ancien dévergondage de mœurs de ces Indiens.
D'autres infirmités s’ajoutèrent à ce mal mystérieux, telles que la syphilis, la phtisie pulmonaire, les scrofules et le coriza fluens.
On m'avait dit que, de tous les Indiens que nos compatriotes évangélisent, dans le Nord-Ouest, les Côtes-de- Chien étaient les mieux disposés et les plus sincères des catéchumènes ; mon séjour parmi ces sauvages me convainquit que l’on ne m'avait point trompé. Peu de jours après mon arrivée au fort Raë, je vis paraître une bande
| nombreuse de Côtes-de-Chien du bord dulac. Ces Indiens
composent la peuplade la plus rapprochée du fort, Ils vivent presque toujours dans l'intimité et le voisinage des Couteaux-Jaunes et comprennent parfaitement le tchippewayan. Beaucoup même le parlent. Nous nous entendimes donc très bien.
Ils étaient conduits par leur chef, £'nna-kka ou le Blancdes-yeux. À ma vue, ces malheureux tombèrent à genoux tomme devant un Bouddha vivant et ne voulurent point se relever que je ne les eusse bénis. Il n’y en avait pourant pas un seul qui fût baptisé.
«Nous sommes affamés de prière, Père, me dit le chef. Nous avons soif de ta parole. »
Après m'avoir donné la main, ils continuèrent à me regarder, à me considérer pieusement eten silence, comme s'ils eussent autant besoin de ma vue que de ma parole,
Leur respect me toucha profondément.
J'aperçus alors qu'ils entouraient un petit traineau dans lequel gisait emmailloté un pauvre poitrinaire d’une vingtaine d'années, nommé Henri 'san-hi, le Vêtement souillé, que la mort avait déjà impitoyablement marqué pour la tombe.
— « J'ai été baptisé, il y a cinq ans, par le premier Priant français qui nous visita, me dit-il d'une voix sé. pulcrale. Maintenant tout est consommé en moi, sé khié oyinw6; je vais mourir et j'ai voulu mourir en ta présence, car mon cœur n’est pas fort. »
Je le fis entrer dans ma maisonnette où j'allumai un bon feu, et gardai ce malheureux jusqu’à son trépas, après l'avoir préparé au grand voyage par la réception des sacrements.
Les Flancs-de-Chien sont aux autres Dènè, ce que sont les Irlandais catholiques par rapport aux autres peuples de la même croyance. La vivacité de leur foi leur donne pour Dieu la confiance et l'abandon d'enfants aimables et dévoués. Ils lui parlent à haute voix, sans le voir, comme on parle au meilleur des pères présent.
Le prêtre éprouve de leur part comme un rejaillissement de cette religion ardente, en ce sens qu'ils lui portent plus de respect et lui attribuent plus de pouvoir que nous ne nous en reconnaissons nous-mêmes. Ils sônt, avec lui, sans respect humain, sans timidité, sans fausse honte. Ils lui révelent avec une simplicité d’enfant aussi bien les turpitudes de leur vie païenne que les maladies souvent honteuses qu'elle leur a fait contracter.
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DES ESCLAVES 191 des enfants. Une hémorroïse, douée d’une foi aussi robuste que celle de l'Évangile, aurait voulu que je fisse un miracle pour la guérir.
— « Ah!je sais bien que tu me guérirais, si tu le voulais, me disait-elle. Mais je ne te semble pas assez malheureuse. »
Tsan-hi lui-même croyait, le pauvre enfant, qu'il lui suffirait de bien me contempler et de me prendre souvent la main, pour se voir hors de danger.
Le 6 mai, il arriva des déserts situés à mi-chemin des lacs des Esclaves et des Ours, une députation de quinze Plats-côtés-de-Chien des steppes, de ceux que l’on appelle Tsa-Xfiwvèlé sottinè, ou gens de l’Anus-de-l'Onde, c’est-àdire des Eaux-vives. La renommée leur avait porté, disaient-ils, la nouvelle de ma venue au fort Raë, et aussitôt ils s'étaient mis en route depuis le lac des Lacets-à-Lièvres, où se trouvait leur camp, pour venir m'inviter à les suivre dans leurs déserts.
L'année précédente, ils avaient fait la même proposition à M. Eynard, qui ne s'était senti ni la force ni le courage d'affronter les périls de ce long voyage et d'un séjour prolongé chez ces Indiens. Ils venaient la renouveler, cetie année, à mon égard.
— « Si le prêtre ne vient nous voir chez nous, me dit leur chef,Olivier Sa-tl'é, la Graisse d'ours, jamais femmes, enfants, ni vieillards ne seront baptisés. Nous sommes trop éloignés du fort pour qu'ils y puissent venir. Ils ne savent pas même ce que c'est qu’un homme blanc. Ils n'ont jamais vu de prêtre. »
Je fus encore plus heureux qu'eux de leur pieuse démarche et n'avais nul besoin des longs discours qui me furent adressés, pour me décider. Je voyais plusieurs avantiges à cette excursion lointaine et de longue durée. C'£-
tait une occasion exceptionnelle qui s'offrait à moi de régénérer des âmes et de les gagner à Dieu ; but principal de ma vie de missionnaire. C'était une occasion de faire des découvertes géographiques et d'explorer une contrée où aucun Européen n'avait encore pénétré; but secondaire mais avoué de mes voyages. Enfin c'était une occasion de réaliser mon dessein de me rendre au fort Bonne- Espérance en passant par le grand lac des Ours ; vovage colossal que nul dans le nord n'avait jamais effectué et qui me faisait palpiter de joie par anticipation.
Les Z'oa-Kfwèlè pottinè étaient alors gouvernés par trois chefs : Jean-Baptiste Sa-naïndi, le Soleil reluisant, surnommé Confidence par les Anglais, vieillard de près de 80 ans, qui avait connu et pratiqué Dease et Simpson, au fort Confidence, dont il portait le nom ;
Olivier Sa-tl’é, la Graisse d'ours, surnommé le Gouverneur, gendre du grand chef, qu'il était destiné à remplacer en dignité ;
Et enfin Pierre Détchin-yié, la Moelle du bois, surnommé le Petit-chef.
À l'exception de ces trois hommes, baptisés avec à propos par M. Grollier, l'entière tribu était catéchumène. — « Serons-nous les seuls à aller dans la bonne terre céleste ? me criait à tue-tête le Gouverneur. Qu'y ferons nous tout seuls, sans nos parents, sans nos enfants ? Nous allons nous y ennuyer à mourir. Nous avons une femme, et elle est encore au diable. Nous sommes pères, et nos enfants sont encore couverts de péchés. Cette pensée nous est pénible. Les hommes Dounè meurent comme des chiens après avoir vécu comme des caribous. Quand nous sommes malades, le prêtre n'étant point là, on appelle l'homme-ombre qui invoque sur nous l'esprit méchant, au lieu de nous fortifier le cœur par la prière.
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