‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 54 sur 70 · AUTOUR PU GRAND LAC · texte numérisé non relu

AUTOUR PU GRAND LAC

rail d'où il ne saurait se tirer, parce qu'il lui est impossible d'atteindre de la main la voûte de glace.

De loin en loin, on aperçoit sur la glace récente de ces soupiraux naturels dont l’eau occupe le niveau. Le caloriqwe s’en exhale en blancs et épais tourbillons de vapeur Loups, ours et renards se rendent auprès de ces ouvertures pour y boire ou y pêcher. La neige y est couverte des empreintes de leurs pieds.

La rivière aux Saules sort du lac Goutton (On l’a trouvi) à une petite journée au sud-ouest du lac la Martre. De ce lieu, elle se dirige vers la montagne la Corne, qu'elle douple à son extrémité méridionale, pour former ensuite ou traverser quatre beaux lacs, ceux des Saules, du Faon, des Bouleaux et du Vison. Son embouchure est à l'angle oriental du petit lac de la Grosse-Roche, première expansion du fleuve Mackenzie après sa sortie du Grand Lac des Esclaves.

La seconde journée, nous campâmes sur la rive droite, dans une taille épaisse de grands sapins. Nous y fûmes rejoints, à la nuit, par deux sauvages qui bivaquèrent avec nous, L'anonhon-ya et Ya-kotri, le Petit-Huard et le Pou-vivant.

Dans une trappe qu’ils avaient tendue sur la glace, ces deux jeunes gens trouvèrent un glouton pris par la patte. Îls saisirent la pauvre bête, l’attachèrent à un arbre et lui firent subir, vivante, l'opération qu'Apollon exécuta lui-même sur le satyre Marsyas. Dépouillée de sa peau, ils la pourchassèrent dans la neige à coups de fouet.

Toutes les raisons que j'alléguai à ces malheureux pour les porter à tuer l'animal sans le faire souffrir, furent inutiles :

— « Le carcajou a une malice réfléchie et raisonnée, répondit L'anonhon-ya. Il est le frère cadet du diable. Il

une mai D plor Mon Apr du e ctr € VO € pot (( me « le:

« plu € aux « def Ces lisons gard € jour-là rôtir d été rése Le t] claves

Huc.

Paris, 18

pPos-

6 Ces ‘alo peur uververte

ouvé) De ce u'elle nsuite Faon, l'angle expannd Lac

roite,

fûmes uèrent detle

ce, Ces patte.

bre et xécuta peau, et.

eureux ir, fu-

bnnée, ble. Il

s'évertue à nous nuire de propos délibéré. Il faut en faire un exemple. »

En vertu de cette persuasion, un sauvage ou un Métis ne prennent jamais un glouton sans le faire expirer dans les tourments.

Dirait-on pas que ce!: instruit les autres ?

En 1871, nous en rencontrâmes un vivant, pris dans une trappe à martres. Mes hommes le tuèrent sur place mais à coups de fouet.

D'après le témoignage de M. Huc, missionnaire et explorateur dans les déserts de la Tartarie et du Thibet, les Mongols en usent de la même manière à l'égard du loup. Après avoir capturé un loup en lui jetant un lasso autour du cou, un Tartare à cheval « se sauve au galop, en « trainant l'animal après lui jusqu’à la tente la plus « voisine. Là on lui lie fortement le museau, afin de « pouvoir le torturer en toute sécurité. Pour le dénoue- « ment de la pièce, on écorche l'animal tout vif, puis on « le met en liberté. Pendant l'été, il vit encore ainsi « plusieurs jours ; mais en hiver, exposé sans fourrure « aux rigueurs de la saison, il meurt incontinent gelé « de froid 1. »

Ces cruautés révoltent. Cependant ne nous en scandalisons pas trop. Au moyen âge on en agissait ainsi à l'égard des chats, à l’occasion du feu de la Saint-Jean. Ce jour-là, le roi saint Louis, lui-même, s’amusait à faire rôtir des matous. Et plût à Dieu que les tortures n’eussent été réservées qu'aux animaux ! C'eût été demi-mal.

Le troisième jour, nous atteignimes le village des Esclaves de la rivière aux Saules, les Akoayioa-Gottinè. I

‘ Huc. Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie el le Thibet. Paris, 1860, Gaume frères, t, I, p. 123.

se trouve à la décharge du lac du Vison, Je trouvai là sept maisonnettes en bois assez bien équarri, et quatorze tentes de peau rangées en ligne sous des sapins au tronc droit et svelte comme celui du palmier. C’est une variété particulière de sapin blanc que l'on ne voit que le long de certains cours d’eau. Elle est assez rare,

Autant de tréteaux supportaient des milliers de po; sons-bleus suspendus par la queue à des broches de bois, C'est le pain quotidien de cette petite peuplade pendant l'automne.

Devant le village, la rivière avait été barrée par une écluse de pêche (hé). C'était une forte palissade en clayonnage, maintenue par des pieux enfoncés dans l'eau, et qui élevait l'étiage de la rivière en en contenant les eaux. Le courant s’échappait par deux glissoires ménagées de chaque côté de la chaussée. Deux Indiens en vedette, une épuisette en mains, y recevaient le poisson au fur e’ à mesure qu'il y glissait, et Le jetaient sur la glace. n’est pas plus malin que cela, et c’est une pêche fructueuse.

A peine le son des clochettes et des grelots de mes chiens furent-ils entendus, que la population dènè sortit pêle-mêle au devant de nous. Au vacarme qui se fit alors,

aux cris et aux éclats de rire qui furent poussés, aux |

transports de joie qui accueillirent notre visite imprévue, je compris que je me trouvais chez un peuple enthousiaste et au cœur chaud, bien différent des froids et moroses Tchippewayans.

Après avoir donné la main à tout le monde, je me fis indiquer la loge du chef et m'y installai.

Il s'appelait le Jeune-Chasseur, bien qu'il eût plus de soixante ans, Absent en ce moment, ainsi que ses fils, je ne trouvai chez lui que des femmes.

ton

trap bonr un d pelu:

donc Fait-

‘ Di

Duval là et quas sapins est une voit que re.

de po de bois.

pendant

par une a clayon- J'eau, et les eaux.

nagées de \ vedette, au fur e‘ glace.

che fruc-

s de mes ènè sortit

fit alors, ssés, aux mprévue, e enthouds et mo-

le, je me

t plus de ses fils, je

= = en —— —

Ge soir même, j'ouvris les exercices d'une mission que je continuai pendant huit jours. Mon langage peau-delièvre fut d'abord une occasion d'hilarité. Les Esclaves se piquent de beau langage, bien qu'ils soient loin d’égaler les Tchippewayans. Mais, comme ils comprennent très bien le flanc-de-chien et le peau-de-lièvre, je me convainquis bientôt que j'étais goûté même des femmes et des enfants ; ce qui n’est pas peu dire. De mon côté, je n’éprouvai aucun mal à les entendre.

Le lendemain, je baptisai ceux des enfants qui ne l'étaient point, et entendis les confessions des adultes, Tout le camp y passa. Je fus heureux et consolé de la grande sincérité et simplicité de ces bonnes gens, tous baptisés, à très peu d'exceptions près.

Je retrouvai parmieux avec étonnement plusieurs sauvages flancs-de-chien que j'avaisinstruits ethaptisés,en 1864, dans les déserts du lac la Martre. Après quatorze ans de séparation je les remis aussitôt; mais, fait étrange, pas un seul d’entre eux ne me reconnut, à l'exception d'une jeune femme de vingt-deux ans, que j'avais baptisée âgée de huit!

Parmi eux était Sa-kli, le Rayon-de-Soleil, que j'avais vu au lac de la Pêche. Cet homme me dit un jour: — « Mon Père, sitôt après t'avoir donné la main, le jour de ton arrivée ici, je me suis empressé de courir à mes trappes, persuadé que ta venue m'aurait favorisé d'une bonne prise. Je ne m'étais pas trompé. Je trouvai dans un de mes pièges un beau renard argenté, valant quatre pelus !, C'est mon premier coup de l'hiver. Maintenant donc je te prie de continuer à réver pour moi, afin que le Fait-terre, Violtsi, m'envoie d’autres renards ».

‘ Dix francs.

Je parvins difficilement à persuader cet ex-jongleur que les rêves n'influaient pas plus sur les renards que sur leur Créateur, et que, s’il pensait davantage à prier qu'à rêver, Dieu lui serait plus propice.

Un autre, Zsa-hé-toa, le Père de la Chaussée de Castor!, fut encore plus naïf. Il vint me prier de lui donner un médicament contre la migraine, et je lui remis aussitôt du camphre en poudre. Il l'accepta, mais il me dit d’un air décu :

— « Ce n’est pas tout à fait cela que je voulais. Je ne doute pas de l'efficacité de ta gomme blanche, mais je désirais te voir écrire quelque prière contre la migraine, sur un papier que j'aurais placé au fond de mon bonnet. Voilà ce que je considère comme plus efficace. J'aurais été préservé pour toujours du mal de tête. »

Ainsi donc, tous les hommes se ressemblent. Leur esprit, leurs idées, leurs sentiments mêmes sont partout identiques. On voit ici l’origine des kéri-kéri, des charmes, des bézoards, des Agnus-Dei et des médailles de toutes catégories. Il n’est même point nécessaire d’invoquer la duplicité des jongleurs, l’avarice intéressée des derviches, encore moins la pauvreté spéculatrice des prètres chrétiens, pour avoir la raison de tous ces enfantillages superstitieux. C'estle peuplelui-même quiles a créés; c'est le peuple qui les préfère au culte véritable. Et si le prêtre de bonne foi ne réagissait sévèrement contre cette propension à la bagatelle, la religion dégénèrerait bien vite en puérilités indignes de notre grand Dieu.

Je n'étais qu'à une journée et demie de marche du grand lac des Bouleaux, et à trois du fort Raë ; cequi représente environ 35 lieues. Je demandai aux sauvages

Littér.: Castor-écluse-père.

que

Ml Esc

trait Ü avec fort tanc dans faire ment de so comn tout : méêm tout .

omis,

ngleur rds que à prier

vastor!, ner un aussitôt dit d'un

is. Je ne mais je graine, bonnet.

J'aurais

Leur est partout des charailles de e d'invoessée des des prèenfantilbs a créés; , Et si le itre cette ait bien

arche du equi resauvages

de nous y conduire à l'issue de la mission; maisils ne se rendirent point à mon désir. Je ne revis donc jamais le fort Raë.

Je fus étonné de la manière intelligente dont les chiens de ces Esclaves s: nourrissaient eux-mêmes. Quand les pêcheurs quittaient les glissoires et qu'ils abandonnaient letravail dela pêche, leurschiens prenaientleurplace. Ilsse tenaient à chaque glissoire, à tour de rôle, les pattes de devant dansl'eau courante et l'œil rivé sur la mince nappe cristalline qui glissait entre elles. Dès qu'une grappe de carpillons, un amas de petits brochets passaient, vite, la gueule était plongée dans l’eau et les pauvres fretins s'y engouffraient.

Pendant qu’un chien péchait, les äutres se bornaient au rôle passif de spectateurs, attendant patiemment que leur compagnon fût repu pour prendre sa place.

Cette scène me divertit beaucoup. Je complimentai les Esclaves sur l'adresse et l'intelligence de leurs chiens de trait, ce à quoi ils furent très sensibles.

Un peu avant la nuit du second jour, le chef arriva avec une bande de sauvages qui l'avaient accompagné au fort Providence, où ils étaient allés faire des échanges.

[l n'y a nabab ni rajah qui se donne autant d'importance qu’en prit le vieux Jeune-Chasseur, en entrant dans sa demeure de peau. Aussitôt, tout le village vint faire cercle autour de lui, pour entendre tomber solennelment de sa bouche magistrale la description minutieuse de son voyage, sa réception pompeuse par Sa Majesté le commis du fort Providence, tout ce qu'il lui avait dit, tout ce que l’autre lui avait répondu, tout ce que luimême avait répliqué, tout ce qu'il en avait reçu, et même tout ce qui lui avait été refusé. Pas un détail ne fut omis.

Ce parlement occupa les Indiens une bonne partie de la nuit.

Une des nouvelles qui réjouit le plus l'assemblée fut qu'aussitôt après le passage des prêtres sur la Aksayrsu, lerenne y avait fait apparition, et qu’on voyait même des pas de ces animaux à une faible distance du camp. C'itaient les premiers rennes de l’luver.

Aussitôt les Indiens apprirent à leur tour au vicux sachem comment une des premières choses que je leur avais fait faire, à mon arrivée, avait été de prier Dieu pour qu’Il leur envoyât des rennes au plus vite.

[ls étaient tout heureux d'avoir été si tôt exaucés.

— « Que cela ne vous étonne pas, leur dis-je. Je n'ai pas fait prier mes enfants vers Dieu une seule fois, pour qu’il leur envoyât de la nourriture, sans que le renne n'ait abondé peu de jours après, au point qu'on le tuait en plein fort et au milieu de nos demeures. Il n'est personne qui ne connaisse ces faits, au fort Bonne-Esptrance. Ils sont une preuve palpable de l'efficacité de la prière faite avec confiance. »

C'était la vérité.

Ils m'écoutèrent dans un silence d'autant plus religieux qu'il s'agissait de leur estomac, un argument capital pour des sauvages.

Un jour, le motif de mon discours étant le quatrième commandement, je dis à la peuplade qu’elle devait respect obéissance et déférence au chef qu’elle s'était donnt; parce que son autorité était de droit divin, toute autorité légitimement établie et reconnue tirant sa force de celle de Dieu qu’elle remplace et représente. — « Sans cette obéissance à l’autorité établie, leur dis-je, il n’y a plus de lien social possible ; le monde tombe dans l'anarchie

mms

e partie de

emblée fut Kksayicu, mème des amp. C'é-

A vieux sarue je leur prier Dieu te.

aucés.

je. Je n'ai fois, pour e le rennc on le tuait n’est per- )nne-Esptacité de la

plus reliument ca-

quatrième rait respect ait donnt; te autorité ce de celle Sans cette n'y a plus

l'anarchie

A a ot 4 et le désordre, c'est-à-dire dans un enfer terrestre et anticipé. »

{ Qu'est-ce qui fait l'autorité de droit n

aturel, telle que celle du père, du Magistrat et du chef de la nation ?

C'est la supériorits de la raison sur la faiblesse et l'imbécillité, du génie sur la Médiocrité, de l'intelligence sur la force brutale. Or, Dieu est la R

famille, Magistrat, prêtre, chef de l'É Dieu leur Mandat et doiv

« Otez Dieu, bannissez-le de la famille, du tribunal,

nts, ei je prin- Ît. Il ne reste que le mépris de un homme vaut autant qu'un autre ; Ôte-toi que je m'y mette; etc.

« Ni l'autorité, ni la SOUvVeraineté n°

i le peuple était étruirait lui-même après anciens. Le Peuple n’est pas

S0UVErNÉ ; mais il a Je droit de choisir ses maitres et ses chefs, comme Jadis il avait celui de choisir lui-mé

acclamation. Le sort une fois tom

maitre, qui lui obéirait? I] se q avoir renversé ses maîtres

ê de droit divin, a Jui ont conférer,

S peuples l'ont toujours Particulier, l'a toujours

C'est le sort ou l'élection qui |

€ C'est ainsi que tous le tntendu, et que l'Église, en admis, »

Un chef dènè est, en tout, COMparable à un Maire de

D oi rm dtimqenm ti D anna nues

EE — — Fra

village ; de même que les prétendus sauvages dènè sont parfaitement assimilables à des paysans, mais à des paysans chrétiens, soumis, pratiquants et point du tout frondeurs.

Le Jeune-Chasseur fut satisfait de mon speech. Sans le savoir, j'avais mis le doigt sur une plaie qui mettait en souffrance ce petit peuple, comme elle est aussi celle de tant de nations infiniment plus considérables: le chef n’y jouissait que de peu de respect, de peu de considération. On méprisait ouvertement ses ordres, on révoquait en doute son autorité, et ses propres fils euxmêmes n'étaient point exempts d'insoumission.

Veut-on en savoir la raison ? Cet homme voulaitim- | poser ses volontés au lieu de les faire accepter par sa bienveillance. Père, il eût été obéi. Tyran, il fournissait prétexte à l’insubordination. Touslessauvagesen sontlà.

Aussi, pendant le déjeuner, je fus témoin d’une scène à laquelle je ne m'attendais guère de la part de gens stigmatisés du nom d’Esclaves. S'appuyant sur mon discours, le chef commença une harangue dans laquelle il signifia à son peuple qu'il était prèt à se démettre de sa charge s’il n’‘tait pas mieux obéi. [1 termina sa tirade en con- À gédiant un de ses fils qui l’accusait de spéculer surson | to travail et sur ses chasses. p

J’allais appuyer le chef de toute mon autorité, lorsque sa un deses pairs ou leudes, le vieux Sabourin, se leva et s'a prit la parole au nom du village. qu

Ille fit sagement et d’un ton très calme : à

— « Voilà assez longtemps, lui dit-il, que les prêtres le français nous ont appris, sé ghen, mon beau-frère, que qu nous devons laisser nos enfants maitres de leur cœur et

de leur volonté, relativement au mariage, pour que nous rie n’essayions plus de les violenter ni de les rendre malheur

sont des tout

Sans ettait

ables :

eu de res, ON |s eux-

aitim- À

par Sa rnissait sontlà.

1e scène ens stigdiscours, signilia charge en consur son

lorsque » leva et

s prètres ère, que cœur et que nous malheu-

reux, en les contraignant à des unions auxquelles nous savons bien qu'ils seront infidèles.

« Or, tu continues les errements injustes de nos ancêtres païens. Tu veux forcer les inclinations de la jeunesse, prohibant à un tel de se marier selon son goût, obligeant une telle à se livrer au mari de ton choix, qu'elle n'aime pas.

« En agissant ainsi, tu es cause qu'il se commet beaucoup de mal parmi nous, et que nos enfants oublient la loi qu'ils ont recue avec le baptême. Renferie-toi dans tes attributions civiques, te disons-nous. Ne te mêle plus de nous endoctriner. Laisse nos enfants suivre le penchant de leur cœur ; et tout ira bien. »

Ainsi parla Sabourin.

À ce moment, un vacarme indescriptible se fit dans la loge du Jeune-Chasseur. Vingt filles, vingt femmes mariées s’élevèrent à la fois contre le pauvre chef, pour lui reprocher en face le même tori. Se voyant condamné par la voix publique, il demeura coi ; pour lors, tout le monde se tut, attendant que je répondisse au nom de l'assemblée, en résumant les conclusions d’un chacun.

Je le fis prudemment, de manière à ne froisser ni l’autorité du chef, ni la loi de Dieu que voulait suivre son petit peuple. Je donnai raison aux mécontents en définissant bien les limites où le droit des parents et des tuteurs s'arrête, relativement au mariage. Je leur fis observer queles droits mutuels des contractants sont inaliénables, à moins de sévices cruels qui rendraient au plus faible le droit de déterminer une séparation de cohabitation, qui pourtant ne pourrait jamais être le divorce.

Mais je dus signifier au chef qu'il n'avait absolument rien à voir ni à démèler avec ses sujets relativement au mariage, et encore moins quant au divorce.

Cette instruction fut comme un nouveau brandon jeté dans une ruche à miel. A la véhémence des sorties féminines contre le Jeune-Chasseur, je me convainquis que le chef en avait imposé depuis longtemps à leurs yeux, se donnant sans doute comme maître de par Dieu, mais surtout de par l'agent commercial anglais du fort Providence, qui, je le savais, nous contrecarrait en secret.

Ildemeura abasourdi sous ce feu roulant de reproches, et je vis avec peine que je ne pouvais le soutenir plus longtemps ; car son tort était manifeste. Il n'y a pas de magistrats sur la terre qui s’avisent de marier ou de séparer des citoyens contre leur gré.

Aussitôt plusieurs couples de jeunes gens se levant, m'avertirent publiquement qu'ils désiraient se marier et ne l'avaient pu jusqu'alors à cause de l'opposition gratuite de leur chef. Comme ils étaient corrects et dans leur droit, je les mariai séance tenante ou le lendemain, à la grande joie de la population.

Par contre, je dus protéger contre les obsessions de L'anonhon-ya une jeune fille devenue mère par ses œuvres, bien malgré elle, et dont il voulait faire sa femme

: à toute force, parce que tel était le bon plaisir du chef.

Toutes les plaidoieries du Jeune-Chasseur ne m'empêchèrent pas de déclarer en public à cette pauvre enfant qu’elle était libre et que je la marierais quand elle le voudrait et à l'homme de son choix.

Le chef s’appuyait surtout sur une antique coutume en honneur chez les Danites, qui veut « que tout jeune « homme qui a séduitune jeune personne encore vierge, « soit strictement tenu de l’épouser, sous peine de dés-

___« honneur aux veux de sa tribu. »

ches, plus as de sépa-

vant, er et tuite

leur , à la

ns de , œumme chef.

mpé- > en- 1 elle

tume jeune lerge, > dés-

DES ESCLAVES 329 Re Sd ne RL à

C'était exactement 5€ que disait l'Exode, du temps des Hébreux !,

loi avait Pour but de Sauver l'honneur de Ja fille trompée et qu’elle était, par Conséquent, en sa faveur, et non de favoriser les désirs injustes du séducteur, ainsi que le chef l'interprétait : de telle sorte qu'il eût suffi à

et du stupre,

— « Demeure avec NOUS et sois notre père, s'écrièrent alors les Sauvages, Avec toi nous serions heureux. Voilà “dix-huit ans que nous voyons des prêtres francais. Pas

avec plaisir du Père Grouard et d'autres encore. Mais à

toujours. Savoir le chemin de leur cœur est un secret Tue tout le monde n’a point. Mais celui qui les aime dé-

! Livre XX VI, verset 16.

couvre bien vite ce secret, parce que son cœur lui en fournit la clef comme il lui donne la mesure de son zèle.

Quand nous partimes du camp, tous ces bons Danites se répandirent en protestations et en regrets. Ils inventaient des excuses pour nous retenir plus longtemps. Ils nous apportaient en présent des provisions de bouche, afin de nous forcer à demeurer encore. Je suis trop sensible à ces manifestations filiales. Elles ont la propriété de m'affecter beaucoup. Le chef lui-même, quoique fort maltraité par sa suite, avait compris que je ne lui étais pas hostile, et ne m'en voulut point d’avoir éclairé sa conduite.

Cependant il fallut partir en promettant de revenir bientôt. |

Au premier campement, je faillis être étranglé pendant la nuit. Bien que leseullit dont on jouissé, au bivouac, se compose de quelques branches de sapin sur la terre nue et congelée, j'ai la faculté, ai-je dit, d'y dormir comme un loir, et je puis assurer qu'il n’est point de couche plus commode ni plus saine, aucune sur laquelle on fasse de plus beaux rêves que le sein de cette terre, notre commune mère.

Toutefois, cette nuit, je fus brusquement tiré de ce sommeil profond et paisible que procure une longue journée de course, raquettes aux pieds, par des grondements sourds et haineux qui se faisaient entendre audessus de ma tête, sur les parois du campement.

A ces accents de colère répondaient d’autres voix humbles, timides, sifflantes et comme effrayées.

Je pensai que mes quatre chiens, s’apprètant à descendre dansle campement pour venir coucher à nos pieds, ainsi qu’ils en ont l'habitude quand le feu est éteint, s'étaient pris de querelle entre eux toi ‘hant la préséance.

senriété fort étais ré Sa

venir

adant ac, se e nue pmine

plus sse de

com-

de ce ongue ondee au-

voix

à despieds, éteint, éance.

Cela arrive si souvent entre gens bien élevés!

J'élevai donc la voix d'un air menaçant, mais sans me déranger :

— « Voyons! vovons! » criai-Je.

Les voix irascibles des uns, les sifflements de douleur ou de pitié des autres ne cessant pas aussitôt, je sortis la tête du sac étroit, mi-parti de laine et de fourrure, qui me tenait lieu de liten voyages d'hiver, et je répétai la même menace :

— « Voyons! voyons! couchez-vous! »

Les animaux qui se querellaient au-dessus de ma tête descendirent du haut des fascines qui formaient le fond du campement, et tout rentra dans le silence après un mutuel échange de grondements rancuneux.

Le matin à mon réveil, quel ne fut pas mon étonnement en apercevant d'énormes empreintes de loups qui couvraient la neige autour du bivouac et jusque contre ma tête !..….

De crainte que les monstres ne fussent couchés à peu de distance, je pris ma hache et un revolver de gendarmerie dont j'étais armé, et m'élançai sur la piste des loups. Ils étaient au nombre de trois et de la plus grande taille, à en juger par la largeur et l'écartement de leurs pas. Ils avaient suivi notre sentier pendant la nuit et tenté de nous attaquer. C'était bien leurs voix haineuses et pleines de désirs inassouvis que j'avais entendues gronder ou ricaner à mon oreille. Mes cris et sans doute aussi un feu béni de gros trembles, qui brüla toute la nuit, les avaient empêchés d'exécuter leur dessein

pervers. Je l'avais échappée belle.

Ces loups suivirent la A£oayioa Fes d'une lieue, mais nous ne les revimes plus.

Un autre épisode devait encore illustrer mon retour.

Vers le bas de la rivière, la glace se brisa deux fois sous mes pas. La première fois je ne plongeai que jusqu'aux genoux, grâce à une autre couche de glace sur laquelle l'eau était montée. Mais un peu plus loin je m'engloutis jusqu'aux aisselles et aurais entièrement disparu sous l'eau, emporté par un courant rapide, si, prompt comme un otarie, je ne m'étais jeté le ventre sur la glace à corps perdu. Je rampai aussitôt vers la terre et abordai sur une ile, n'ayant pas sur moi un fil de sec.

Je dus me déshabiller entièrement devant un bon feu pour faire sécher mes vêtements. Cela nous prit beaucoup de temps.

Une surprise nous avait été agréablement ménagée par les Sœurs de charité, à notre retour à la Providence, La cuisinière nous y servit un plat de biftecks des plus appétissants, flanqué de boudins d’un excellent fumet, Nous fimes honneur au diner, mon jeune confrère et moi, et remercièmes avec effusion la bonne ménagère de ses attentions pieuses.

— « Je savais bien que vous la trouveriez bonne, » nous répondit-elle en riant un peu bruyamment. Puis elle ajouta : « Oh! il en reste encore, allez. Tout n’est « pas fini, car cette viande rôde tout autour de la mis- « sion. »

Je fus un peu étonné des éclats de rire de la sainte fille, parce qu'il n’y avait rien de bien désopilant dans l'appétit glouton de gens qui venaient de passer une quinzaine de jours en plein air. Le supérieur de l'établissement nous donna la clef du mystère :

— « Avez-vous bien diné ? nous dit-il du même air narquois.

— « Certainement. Mais qu'y voyez-vous de si extraordinaire, vous aussi ? »

4 DER TP oeeS air de 2 dE A

re ———————

DES ESCLAVES O1S sous Ag te is Ms squ'aux | — Avez-vous trouvé la viande bonne ? laquelle — « Excellente. Du veau de première qualité, Ah Ça, igloutis é renne est donc venu VOUS visiter, d'après ce que nous ru sous a dit la sœur Cuisinière, puisqu'il vient roder jusqu’aucomme près de Ja mission ?

à corps — « Allons done, le renne, s'écria-t-;] en riant aux ‘dai sur larmes. Dites donc que vous avez mangé du chien, Mais PUISQUE vous le trouvez à Votre goût, on Y reviendra. Nous bon feu en avons tué trois dont la viande gèle dans Je hangar. aucoup avais Mangé du chien, le Premier hiver de mon sé jour au Rapide, J Y Soûtai donc de nouveau l'hiver qui énagée vit mon départ du Mackenzie. Pendant les jours Suivants idence, nous mangeïmes du chien en toutes Sauces. Rien de si es plus bon, à mon avis.

fumet, Le 27 novembre Je fis les rère ct

| age Que j'avais préparé de mon gère de i

IMpson, en 1866, où il était connu

nne, » Sous le nom de Jacob Al6-bé-t0a, le Père de l’Herbe ! 4 t. Puis Mais encore mieux Sous Îles épithètes de Windikouk et | t n'est de Vieux Mangeur d'hommes, qui sont Synonymes. | la mis- C'était un anthropophage qui en était alors à sa sep-

tième victime. Il s'arrêta là, grâce à Dieu te fille, J'avais vu le laVin, sis au bord du Mackenzie, à quelappétit ques centaines de mètres en avai du fort Simpson, où aine de cette goule avait eu le triste courage de déterrer Je ca it nous avre de sa femme Morte de faim quelques jours au pa-

Tavant, pour s’en repaitre, me air Quel amour conjugal !

Ce fut son Premier crime.

x{raor-

Les sept autres, accompa-

‘Ne pas la Confondre avec Jacob Âlo-aié, la Petite Herbe, qu fort Résolution, dont il est parlé à la p. 129.

gnés de meurtres, suivirent ce premier pas. Ce malheureux, nouveau Saturne, tua et dévora tous ses enfants, à l'exception du dernier qu'il s'était réservé pour être le bâton de sa vieillesse, ou comme une dernière bouchée en cas de besoin. Ils ont tous de cesfunèbres prévoyances.

En arrivant dans un fort-de-traite, la première visite de cette hyène à figure humaine était pour le cimetière, Grâce au froid intense des terres arctiques, qui permet aux cadavres de se conserver intacts, rouges et inodores pendant de longues années, il trouvait dans les tombeaux une nourriture abondante et toujours prête.

On a peine à croire qu'il puisse se rencontrer sur terre de pareils monstres, et que leurs compatriotes les laissent vivre. Les Cris tuent presque toujours les cannibales ou Windikouk. En 1884, ils assommèrent encore à coups de hache une vieille femme coupable de ce crime. Seulement, comme ces Indiens vivent actuellement sous les lois anglaises, ces justiciers privés furent pris à leur tour et pendus à Winipeg. Point de circonstances atténuantes avec nos voisins les Anglais.

Quant aux Dènè, ils sont si humains et si craintifs, ils concoivent de l’anthropophagie une telle horreur, qu'ils se contentent de fuir les mangeurs d'hommes comme on le fait des loups enragés, mais sans les tuer. Ils n’admettent pas la loi du talion. L’effusion du sang humain leur fait peur.

Donc, en novembre 1878, étant allé bûcher du bes de chauffage dans la forêt, après mon diner, : la rencontre d’un jeune Esclave de vingt ans, qui t at seul un traineau pesamment chargé, mais informe.

— « Tu viens de faire bonne chasse, mon fils, lui dis-je. Le chef anglais du fort Providence sera content de toi.

eus, à e le hée ces.

isite ière, rmet lores eaux

terre issent les ou coups , Seuus les r tour antes

ifs, ils qu'ils me on n’adumain

u boss id

4 seul

ils, lui ontent

— « Je pense, au contraire, qu’il ne le sera guère, mon Père, répliqua-t-il. Ce n’est ni de la viande fraiche ni de la viande boucanée que je lui apporte. C’est mon vieux père mourant que j'ai trainé jusque chez vous, afin qu'i. reçoive les derniers sacrements. Je vais seulement prier le chef blanc de lui assigner une case où je puisse le coucher chaudement, »

Je félicitai ce bon jeune homme de sa piété filiale et de sa foi.

— « Et qui est ton père? lui demandai-je.

— « Al6-bé-tsa, le Père de l'Herbe, autrement dit le Vieux Mangeur d'hommes.

— « En voilà encore un qui va voler le paradis, me dis-je in petto. Puis j'ajoutai tout haut :

— « Allons va, mon fils, et que Dieu récompense ta piété filiale ! »

M. Read, commis du nouveau fort que la Compagnie s'était hâtée de bâtir à côté de la mission Providence, désigna une case vide au cannibale, qui manda un prêtre auprès de lui. Je fus prié de me charger de cet homme, et j'allai lui rendre visite. Le bonhomme aurait désiré un médicament capable de le rétablir. Mais il se mourait de vieillesse. A ce mal il n’y avait pas de remède. Je le lui appris bien prudemment et le préparai à ce qui allait lui arriver.

K16-bé-tsa se comporta en chrétien résigné. Il mit or-

dre aux affaires de sa conscience et reçut les derniers

sacrements avec piété et componction.

Sur ces entrefaites, je fus obligé de m'absenter de nouveau pendant huit jours, pour aller secourir d’autres malades, au lac du Vison. Revenu auprès du Windikouk, je le tiouvai en proie à une agonie douce et sans souffrance. Ses facultés s’éteignaient l’une après l'autre,

Page 1