CHAPITRE XVI Un voyage de découvertes
Projet d'expédition chezles Étcha-Ottinè de l'Ouest. — Singulière disposition d'une basse montagne. — Lac äe Charencey.— La rivière Castor et ses rapides. — Loups blancs. — Grand jac de Vatimesnilet mont Ndakhka.— John Hope. — Grand luc Petitot, — Aspect plaisant des Æ£{cha-Ottinè. — Harangues. — Simplicité et immoralité. — Questions saugrenues. — Rapacité d’un traiteur et honnèteté héroïque des Dènè. — Leur jugement à mon égard, — Un jour de 25 heures.
Depuis seize ans que la mission de la Providence était établie, les Dané £’tcha-Ottinè de l’ouest du lac des Esclaves et du Haut-Mackenzie n'avaient pu être visités ni évangélisés. À de rares intervalles, quelques-uns de ces Indiens se rendaient au fort pour y troquer leur viande ou leurs fourrures, puis ils s'en retournaient bien vite dans leur lointaine contrée.
Ces Indiens étaient beaucoup plus connus sous le nom de sauvages du lac ia Truite. Ce lac, que jamais Blanc n'avait visité, était dit occuper le centre d’un triangle dont les forts Providence, Simpson et des Liards auraient formé les pointes.
Pendant mon séjour de 1878 à la Providence, je profitai d’une excellente occasion qui se présenta à moi, pour satisfaire mon amour pour le bien de ces sauvages, en même temps que ma curiosité d'explorateur. Cepen-
dant mon octant était demeuré au lac la Biche, et mon livre des calculs du temps à Good-Hope.
Le 50 novembre, M. Read avait envoyé du fort Providence au lac du Gros-Ventre (Bes-{chonhi) un Indien savanais nommé John Hope avec quelques jeunes Esclaves, afin de pratiquer une route pour les traineaux jusqu'à mi-chemin de ce lac. La tribu des Bes-tchonhi- Gottiné s'était engagée à en faire autant de son côté. La rencontre des travailleurs devait avoir lieu sur la rivière des Castors, à une cabane occupée par deux trappeurs ontariens.
Ce John Hope était ce mème serviteur de la Compagnie d'Hudson, jadis maitre d’école savanais, qui avait reconstruit le fort Norman-Franklin en 1864.
Je partis quatre jours après John Hope, avec le même jeune confrère que l’on voulait rompre à la vie de missionnaire. Traversant le fleuve Mackenzie à sa sortie du lac des Esclaves dans la direction ouest-sud-ouest, nous débutâmes par la rencontre d’un gros loup blanc qui, pendant la nuit, avait attaqué un serviteur de la mission occupé à équarrir des poutres de charpente.
Nous gravimes la colline Zhè-chesh, qui est de calcaire stratifié horizontalement et présentant des lézardes si larges qu'il nous fallut des poutres en troncs d'arbres pour les franchir. Cette colline est disposée en cinq terrasses naturelles, que séparent des plans ou plateaux supérieurs. Chaque terrasse est boisée de pins rouges d'une belle venue, alignés en rangs serrés aussi régulièrement que s'ils eussent été plantés de main d'homme. On dirait une pépinière gigantesque. Autant de dos d'âne sablonneux, couverts de bruyères, séparent les rangées d'arbres.
Je n’ai jamais rien vu de si hétéroclite ni de si remarquablement beau, à la fois. Nul ne croirait que la nature
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seule soit l’auteur de ce bel ordre. Si nous eussions été en Provence, on aurait attribué cette conformité à Marius ou à César. Un ancien camp romain, monsieur.
La seconde journée, à deux heures de l'après-midi, après avoir parcouru forêts, steppes, maskegs et collines, je découvris un beau lac de six milles de large sur trente de long, qui s’étend du N.-N.-0. au S.-S.-E., bordé au nord seulement de falaises calcaires, identiques à celles que nous avions déjà gravies. Leur altitude au-dessus du lac n'atteint pas 600 pieds. Ce lac, que les Esclaves nomment Kha-Khiézé-tooué, lac des Lièvres-Noirs, reçut de moi le nom de M. le comte Hyacinthe de Charencey, le savant secrétaire de la Société Philologique.
Les feux d'un soleil resplendissant se réfléchissaient sur sa nappe brillante comme sur un vaste plateau d'argent. Dans la profondeur de ses horizons bleuâtres, une ceinture de montagnes lointaines découpait seule l’azur du ciel. Je fus ravi de la beauté de ce lac. Nous le traversämes aussitôt ; mais ce ne fut qu’à six heures et demie du soir que nous pümes atteindre le rivage sud-ouest, à l'embouchure de la rivière T'sa-dézé ou des Castors, qu'il recoit pour en transvaser presque aussitôt les eaux dans le grand lac des Esclaves, derrière la Grande-Ile. Les iles Desmarets en furent originirement formées.
Autant notre bivouac de la veille avait été élégant, sûr et confortable, avec les fascines de sapin dont nous l’avions entouré, par crainte des loups, autant celui de la seconde journée fut triste et maussade. C'était un rivage plane, sans abri, exposé à tous les vents et qui avait été piétiné par des loups innombrables le jour même de notre arrivée. De plus, le bois de chauffage y était rare. Mais ilne faisait pas froid. Nous n'avions que — 14° centigrades sous Zéro. Presque une température d'été. Nous y
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passèmes une nuit très paisible et point du tout sévère,
La rivière Castor, que nous remontâmes pendant le troisièmejour, futencore une véritable découverte, puisque jamais Blanc n'y avait mis le pied. Elle est plus large que le Rhône. Son cours est entrecoupé de rapides et de belles iles hérissées de sapins élevés. Le principal rapide est formé par des remparts naturels de calcaire coquillier et madréporique qui appartient aux terrains secondaires, comme ceux du Bas-Mackenzie. Ces rochers ont été dtcoupés par érosion de la même manière que l’est la glace au printemps. L'action a été la même. Ils forment une série de canaux et un labyrinthe qui doivent être pittoresques, en été. Cependant la plus grande cascade n'a pas plus de trois mètres de haut.
La rivière était ouverte en maint endroit de ce rapide, ce qui nous obligea — non sans danger — à faire un portage fatigant par-dessus les rochers. Nous campàmes après avoir franchi tous les mauvais pas.
Le quatrième jour, je découvris un lac encore plus grand que celui de Charencev. Il a nom 7'oa-tla-inlinhé, lac Qui a une rivière entrant à son extrémité. Que de choses dites en quatre mots: Eau-fond-ça coule-entrant. Les Indiens nous sont supérieurs. Avec leurs monosyllabes bien juxtaposés ils se passent de nos inflexions et de toutes nos prépositions.
Je donnai à ce beau lac le nom de M®° de Vatimesnil. Sa direction générale est de l’est à l'ouest. La rivière Castor, qui le traverse aux trois quarts, forme à sa sortie plusieurs îles boisées souvent considérables. Dans l’ouest, il est bordé d’une basse montagne à pente très longue et insensible ; mais qui n’a pas moins de 800 à 1,200 pieds au-dessus du lac : la }dakka-yidhé où montagne des Yeux-blancs, à laquelle je donnaile nom de M. le comte
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DES ESCLAVES 34 René de Semallé, mon noble et savant ami. C’est la ligne de partage. Au delà de ce sommet, les eaux se dirigent vers la rivière des Liards, gros affluent du Mackenzie, qui coule en sens inverse de la rivière des Castors, c'est-à-dire du sud au nord.
Le beau lac de Vatimesnil a douze milles de large, mais il en a bien 50 d’étendue. Nous le parcourümes avec nos chiens pendant douze heures, ce qui accuse au moins 95 milles. Nous y primes quatre repas : diner, souper, et déjeuner et diner du lendemain. Ce ne fut qu’à dix heures du matin que nous atteignimes l'extrémité de ce grand bassin naturel d'eau douce. Nous l’avions abordé vers le milieu de son étendue.
Nous entrimes alors de nouveau dans le lit de la rivière Castor, où des filets tendus et des sentiers battus décelèrent le voisinage de nos semblables, Deux heures après, nous arrivions àla cabane des deuxtrappeurs canadiens qui étaient absents. Mais, non loin de chez eux, étaient quelques loges d'Esclaves dans lesquelles nous trouvâmes du poisson gelé à acheter. Ces gens-là n'avaient absolument aucune connaissance de la religion ni aucun désir de la connaitre. Nous passàmes outre.
Tout autour de leur camp, je vis de grands sarcophages en troncs d'arbres, élevés de six pieds au-dessus du sol, 11 y en avait d’autres dans les bois et sur différents points du rivage. On y montait par des ranchers grossièrement taillés à la hache. Je crus que c'était des tombeaux anciens. Mais je les trouvai vides ou remplis de poissons gelés. Ce sont des greniers à provisions, des caches à viande et à poisson, #55.
Comme nous quittions la rivière Castor pour nous enfoncer dans les steppes de la montagne Ndakka, nous nous trouvâmes nez à nez avec deux gros loups blancs