IX. — TROIS YANKEES
La Talahk-Chopko ou rivière du Pois (Pea- River) coule de l’est à l’ouest et se jette dans le colfe du Mexique.
Baines était trop familiarisé avec la géographie — cependant encore bien incomplète — de la Floride pour ignorer cette circonstance ; aussi tourna-t-il ses regards de ce côté et prit-il la résolution de placer sa base d’évolutions sur cette rivière. Quoique les cartes antérieures n’indiquassent bien que quelques sondages et quelques vagues reconnaissances à l'embouchure,
le courant venant de l’est, on pouvait toujours
conclure avec certitude que, d'une manière générale au moins, la Talahk-Chopko venait des environs de l’'Okeechobee et devait en rapprocher les hardis voyageurs qui la remonteraient.
Malheureusement toutes difficultés n'étaient pas levées pour eux, même en admettant cette circonstance favorable, parce que la navigation des côtes floridiennes, sur la mer du Mexique, est extrêmement difficile, et que les navigateurs fuient ces parages au lieu de les rechercher. Ce ne sont que bancs de sable, que lits mouvants, entre lesquels aucun balisage, tout au plus quelques feux clair-semés ne peuvent beaucoup sauver les navires de l’abordage. Au surplus, cette côte est à peu près déserte sur toute son étendue et peu habitable, en raison des marécages au milieu desquels coulentses nombreuses rivières. Ce qui paraît être un rivage n’est qu’une terre plate, vaseuse, à moitié-inondée dans toutes les saisons et n’offrant presque aucune pente. Par la même raison, les rivières n'ont pas de profondeur.
Julien du Merril avait accompli des prodiges d'activité, secondée par l’amitié toute dévouée
de Segris, pour que la Confiance fût promptement prête à commencer la campagne; il mettait soigneusement de son côté toutes les circonstances favorables, estimant qu’il en resterait toujours assez, dans ce triste pays, qu'il ne pourrait modifier. Aussi voulait-il être en marche avant l’arrivée des grandes pluies hivernales qui eussent rendu les terrains à parcourir encore plus dangereux, et peut-être tout à fait inabordables. Il savait qu'il avait un assez long parcours à exécuter, puisqu'il devait faire le tour extérieur de la Floride en suivant un chemin dangereux entre les Bahamas et la terre; il avait à doubler la pointe difficile des Dry Tortugas et les groupes de mille îlots vaseux du sud.
Baines, au contraire, espérait aller directement reconnaître Tempa-Bay, sous le 28° degré de latitude; puis, de là, descendant au sud en suivant les côtes, chercher l’île des Pins et jeter l'ancre, jusqu'au retour, derrière cette île, dans le havre de Charlotte.
Une fois ce plan du voyage arrêté, notre membre américain de la Geographical Society se mit en quête de compagnons. Avec du monde, on
fait beaucoup de besogne: tel était son principe. Aussi il eut bientôt trouvé parmi ses collègues deux hommes dont l'esprit, ouvert aux aventures, saisit cette occasion. Ce fut M. Tom Halley Smith et M. Ralph Maynard; le premier commerçant, c'est-à-dire, en langage américain, faisant toutes sortes d’affaires; le second reporter d’une feuille bien pensante, c'est-à-dire ultra-yankee, du pays. C’est pourquoi le départ des trois voyageurs fut-il le sujet de toutes les conversations trois semaines à l’avance. Il y allait de l'honneur national, disait-on. C'était une insulte publique à relever! Amérique, en avant ! Go ahead! etc., etc.
Quelques bonnes langues mème prétendaient que Saunderson Baines et ses amis étaient des niais, que /e Français, né farceur, était parti au diable, se moquant d'eux, et qu’on ne le reverrait jamais ; que, pour être sûr qu'il ne manquerait pas de parole, il eût fallu le faire surveiller par un Yankee ou, du moins, exiger que les deux champions marchassent de conserve, et patati et patata.. Malheureusement pour ces braves gens, leurs perfides insinuations ne
trouvèrent à peu près aucune créance. On connaissait si bien la réputation d'honneur et de loyauté de la famille du Merril que même les Américains ne voulurent pas un moment croire à une félonie.
Bien mieux, les grandes dames du quartier yankee s'en mélèrent et ne dédaignèrent pas de venir elles-mêmes présider à l'aménagement du yacht de Halley Smith, qui devait servir à transporter les hardis champions sur le théâtre de la lutte. Elles voulurent même changer le trèsbourgeois nom du yacht, Star l'Étoile), en celui plus significatif de Good Luck (Bonne Chance.)
Il fallut en passer par là.
Ce fut une fête complète, et, le lendemain, vous eussiez vu le yacht au pavillon étoilé descendant larivière, ainsi que notre ami Julien l'avait fait avecla Confiance trois semaines auparavant.
Baines ne pouvait, avec sa petite embarcation, tenir la haute mer; aussi, dès qu'il eut reconnu la baie des Apalaches, il vira vers le sud et commença la reconnaissance des côtes floridiennes, dont l’aspect bas, les sables cou-
pés de cours d’eau rapprochés et toujours pa- 4,
reils, déroutent facilement les malheureux voyageurs. C'est ainsi qu’il reconnut l'embouchure de la Waccasassa, puis celle de la Wethlaccochee, du Chrystal, de la Homosassa, de la Chassahowitzska, de la Pithlochaskotee, de l’Anclote et, enfin, arriva en face d'Egmond Key. Là s'ouvre, dans les terres, un fjord immense, appelé Tempa-Bay, du nom d’un ancien petit bourg appelé Tempa, qui était assis sur la branche orientale de cette longue lagune.
En consultant les meilleures cartes du pays, une longue discussion s'était élevée entre les trois amis. Ralph Maynard surtout n'était pas partisan de la route par la Talahk-Chopko.
— “'essieurs, si cette rivière était bonne à quelque chose, tous ceux qui ont essayé d’arriver jusqu’à l'Okeechobee l’auraient prise; cela va de soi. On arriverait à si peu de distance par ce chemin! Il y a autre chose que nous ne connaissons pas...
— Qu'est-ce que cela nous fait, Ralph ? nous passerons quand même.
— Hum! mon brave Halley, vous en parlez bien à votre aise. On peut avoir plus de mal, et
il peut y avoir plus de danger à faire vingt lieues en ces chemins que cinquante en bon pays.
— Bah! Go ahead!
— Mon'cher Ralph, dit Baines, je ne me refuse point à étudier ton itinéraire ; expliquenous donc comment tu le comprends et pourquoi tu le choisis.
— Mon ami, c'est bien simple. A partir de Punta-Gorda, la Talahk-Chopko sépare la Big- Prairie des jungles de Cyprès: l’une ne vaut pas mieux que l’autre, au dire des rares blancs qui y ont pénétré. De plus, ce sont les endroits où les derniers sauvages sont cachés et où ils exercent leurs ravages. Or nous sommes Américains, et, comme tels, nous ne devons pas risquer de nous les mettre sur les bras.
— Et pourquoi, s’il vous plaît ? dit Tom.
— Monsieur, parce que nous n'avons pas de quartier à attendre d’eux.
— Bah ! nous leur passerons sur le ventre. A trois, nous en valons dix.
— Et s'ils sont vingt?
— Ils ne le sont jamais! On ne trouve là que quelques bandits isolés qui meurent de faim.
— Écoutez, Tom; laissons parler Ralph ! Et vous, ami, continuez, je vous suis attentivement...
— Et vous avez raison, Baines. Maintenant, supposons que nous choisissions mon autre route, notre yacht reste à nous attendre dans la baie de Tempa; nous débarquons au milieu des forêts vierges, compactes, solides, faciles à traverser. Nous gagnons l’Istokpoga ou grand lac que traverse un bras du Kissimee. C’est huit ou dix jours de marche dans le sens d’endroits où d'anciens forts ont été établis ; nous trouverons peut-être quelques ressources.
— Et puis?
— Le bras de l'Istokpoga nous mène au Kissimee et, en suivant ce fleuve, nous trouvons le fort Bassenger encore occupé par un détachement…
— Combien de jours de marche? interrompit Tom.
— Environ dix encore.
— Cela fait déjà vingt.
— Mais, une fois au fort, nous descendons le Kissimee et nous tombons dans l’Okeechobee.
— Combien de jours ? dit Tom.
— Six environ. .
— Vous êtes fou, mon cher! Et vous croyez que je mettrai un mois à gagner seulement le rivage de la Big-Water, quand, par la Talahk-Chopko, j'y arriverai en une semaine?
Ah! mais non!
— C'est évident, reprit Baines ; quel que soit le mal que nous donnera la route entre la rivière et le lac, nous serons plus vite rendus et plus vite revenus. D'ailleurs le fort Center est dans la direction où nous marchons; il est peutêtre même habité...
— Non, il ne l’est déjà plus, je le sais.
— Qu'est-ce que cela nous fait? En route ! dit Baines. Vous craignez les Indiens? S'ils viennent, nous leur taperons dessus... Moi, je vote pour la Talahk-Chopko!...
— Et moi aussi! Pea-River for ever!
— Je vous suivrai, répondit Ralph en baissant la tête; mais souvenez-vous que, si le Pea- River était si bon, on s’en serait servi avant vous...
— C'est bon, c’est bon; nous le verrons!
Quelques jours après, le Good Luck jetait l'ancre auprès de l’île des Pins, passait bientôt derrière elle et s’embossait dans le havre de Charlotte pour faire ses derniers préparatifs de remonte.