Hicko:y
grande attention les embarcations qui passaient devant lui. Son visage desséché n'indiquait plus aucun âge ; c'était un type qui pouvait sans inconvénient dormir dans le désert pendant un ou deux âges d'homme, se lever à demi réveillé, et rouler par le monde sans paraitre ni plus ni moins desséché qu'auparavant.
D'une main, il tenait une carabine à l’ancienne mode; de l’autre, il avait pris la bride d’un cheval de belle apparence, sur lequel était posée une large selle, avec une valise d’un côté et un étui à hache de l’autre. Il portait au cou une corne servant de poire à poudre, une sacoche d'étoffe de coton au côté ; ses cheveux étaient nattés jusqu’au milieu du dos et sa barbe descendait jusqu'à sa ceinture.
Tel est le type du chasseur craker ou fendeur floridien yankee…
Mais les bateaux descendent comme des flèches, emportés par le courant impétueux de la rivière. Ils ont laissé en arrière les forêts d’abord, puis les arbres, puis les buissons : maintenant ils courent entre deux vastes marécages
d’une puissance de végétation merveilleuse. Ce
sont des forêts de roseaux gigantesques, parmi lesquelles se penchent et se contournent quelques pulétuviers, d’où s’élancent des cannas, des caladiums; au-devant d'eux, desrizsauvages, les pieds dans l’eau, la tête au soleil ardent, forment des massifs impénétrables.
Tant qu'ils suivent le Kissimee, la végétation tropicale emprunte des formes grandioses, des silhouettes étranges, et, au milieu des feuilles, ils aperçoivent des animaux et des oiseaux non moins singuliers. De nombreux animaux peuplent ces eaux pures, dont la rapidité diminue cependant à mesure que nos voyageurs approchent de l’'Okeechobee; au contraire, lorsqu'ils seront arrivés sur le lac, ils ne verront plus rien de vivant sur ses eaux silencieuses et désertes.
Tout le long du fleuve, des flamants roses et rouges, rangés en ordre de bataille sur des bancs de vase un peu liés par des herbes, abaissent de temps en temps, et par un mouvement qui paraît automatique tant il est régulier, leur bec recourbé, pour saisir un poisson argenté ou un insecte. Plus loin, des tantales verts, des ibis blaucs guettent d’un air sournois
des grenouilles ou des salamandres aquatiques qui glissent auprès des riz inondés, et des nuées de canards passent ou croassent au-dessus de leurs têtes; toutes hâtent leur vol vers le nord, région que nos voyageurs laissent derrière eux.
On dirait qu'ils fuient les bords empestés de l'Okeechobee.
Parfois, quand les bateaux se rapprochent des forts de roseaux, des lrôlements mystérieux, des sifflements étouffés, des clapotements sinistres révèlent la fuite d’un grand reptile, la passée d'un alligator ou d’un caïman.
C'est le désert, mais peuplé d’un monde hideux d’êtres immondes, étranges, fantastiques, venimeux !
Le Kissimee coule à plein bord; ou plutôt la terre des rives s’abaisse tellement qu'elle semble s’enfoncer sous l’eau. On voit quelques cyprès sur la rive gauche, mais la baie dans laquelle vient s’amortir le courant s'étend à plus de deux kilomètres devant les bateaux, présentant une prairie flottante de lis et de laitues d’eau.
C’est une seule plante, le pisfia stratiotes, qui
forme ces immenses nappes de verdure flottantes, naviguant cà et là au gré des courants et surtout des vents. Les feuilles vert tendre semblent celles d’une laitue étendue sur les eaux, mais de longues racines fibreuses partent du centre de chaque plante, descendent au fond et nourrissent le végétal en le maintenant plutôt par leurs poids que par leur adhérence. A la moindre inondation, au moindre soulèvement, les laitues d’eau flottent, sont emportées et vont s'implanter dans un autre endroit. Le lac en est tellement rempli que la marche de toute embarcation y est impossible dans ces endroits : à peine les serpents peuvent-ils se glisser dans ces massifs et y faire leur chasse aux maigres et rares poissons qui y cherchent un refuge.
Le Kissimee charrie une foule de végétaux emportés de la rive qui viennent se joindre à la prairie flottante et s’y enchevêtrent : ce sont par milliers des fleurs, des groupes d’arbrisseaux soutenus, des troncs d'arbres garnis de mousse et de feuilles entretenues vertes par l'humidité, tout cela porté par le pistia et habité par des loutres, des corbeaux, des choucas,
des hérons, des courlis, et toujours des serpents mocassins et des black-snakes aux morsures mortelles. Partout ce ne sont que reptiles entrelacés. De quoi vivent-ils? Mystère! On voit là le trigonocéphale piscivore, l’un des plus redoutables avec le O/ack-snake. Trouvent-ils donc assez de poissons dans ce lac désert ?
Mais les folding-boats, sans essayer d'entamer ces massifs où un navire ne passerait pas, en contournaient les bords. Ce n'étaient que sifflements continuels, que bruits semblables aa froissement des feuilles mortes dans une forêt. Nos amis voyaient de toutes parts sur leur passage des yeux étincelants et fixes, des langues vibrantes et des gueules enflammées, dégouttantes de venin... Plus loin, c'étaient d'autres reptiles qui se cachaient sous les grandes feuilles, traînant à leur suite des queues armées d'aiguillons ou s’agitant en l'air comme les fouets des Furies !.…
— C'est l'Okeechobee! dit Julien agitant son chapeau en l'air; mes amis, du courage ! Halte! nous le tenons enfin !
Et voilà que des cyprès de la rive gauche
s'élève lentement un oiseau de proie, se dirigeant vers le lac de ce vol régulier à grands mouvements des rapaces. À sa robe, Julien reconnaît l’orfraie des marais !.
Elie vient de tomber comme une flèche sur un poisson qu'elle enlève dans ses serres puissantes.
Mais, du hautdes nuages, un point noir tomba et grossit à vue d'œil.
C'est l’aigle à la tête blanche, le bold-eagle!, qui vient ravir à l'orfraie la proie qu’elle a capturée. Non qu'il ne pêche aussi, lui : ses tarses nus ne le gênent point pour saisir les rares poissons du lac ou les reptiles qui glissent entre deux eaux, mais il préfère trouver besogne faite et, comme il est de beaucoup le plus fort, la pauvre orfraie lâche sa proie. que l’autre rattrape au vol, et, frustrée de son souper, elle va tristement chercher un refuge dans les cyprès isolés d’où nous l’avens vue sortir. Elle va attendre que le forban ait porté son vol plus loin, et alors elle ira pêcher pour son propre compte.