‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 30 sur 49 · Marais des Grands-Cyprès · texte numérisé non relu

Marais des Grands-Cyprès

d'une haie de cactus énormes couverts de fleurs écarlates, défendu par cette ceinture épineuse impénétrable, cet enclos était plein de hautes herbes s’entre-croisant de toutes parts et entre lesquelles filtrait un ruisselet murmurant.

Poussé par l'espoir que cet enclos contenait peut-être une case encore habitée, Julien en lit le tour et y pénétra par une grossière barrière à claire-voie. C'était un cimetière! Il semblait abandonné de la veille, tant dans ces solitudes, la paix enveloppe les vestiges de l’homme ! Des éminences en terre gazonnée indiquaient la place des tombes. Sur de hauts pieux bruts, de légers planchers de branches supportaient encore des lambeaux de pagne laissant sortir les os des squelettes. Les fourmis, les oiseaux rapaces avaient depuis longtemps eu raison des chairs.. Par habitude, ces oiseaux planaient encore au-dessus du cimetière ou se tenaient perchés immobiles sur l'extrémité des pieux près desquels ils avaient trouvés jadis de copieux repas?

Une foule d’ex-voto, d’amulettes, d’offrandes plus bizarres les unes que les autres étaient dé-

AUTOUR DU LAC. i

posés sur les tombes, suspendues à des branches enfoncées en terre, ou liées au pied des piquets. Il y avait là des marmites, des calebasses qui avaient été apportées pleines de riz pour les mânes des parents, mais que des légions de fourmis avaient nettoyées avec une perfection méticuleuse. Là se trouvaient attachées par un lien d'écorce des figures d’idoles — ou de saints — en bois sculpté et peintes en rouge, des chevelures pendues à la tête des morts comme offrandes aux guerriers, des oiseaux empaillés, des chaussures éculées trouvées chez les blancs, des peaux d'animaux accrochées aux branches et roidies parle vent et le soleil; elles étaient devenues comme un parchemin creux et sonore, et la brise qui passait doucement les faisait résonner comme les cosses de gigantesques graines sèches.

Deux choses surtout attirèrent l'attention du jeune homme. Il rencontra tout à coup, émergeant de l’herbe sous ses pas, une sorte de croix fabriquée avec de vieilles boîtes à sardines enfilées dans deux tiges de fer... [1 avait donc existé là une famille chrétienne? Dans ces soli-

tudes sauvages? Mystère! Mais mystère moins impénétrable qu'on ne le supposerait au premier abord. En effet, des nègres nombreux avaient fui parmi les Séminoles et avaient naturellement apporté avec eux leurs croyances grossières mais sincères, quoique mêélées des superstitions africaines de leurs ancêtres. Ainsi la croix était venue au milieu des solitudes inconnues, apportée par ces singuliers missionnaires fuyant la civilisation. puis, tout auprès, sur une tombe petite, toute petite, celle d'un enfant à coup sûr, un pot au lait du pays abandonné par la mère, qui l'avait apporté là plein de liquide pour nourrir l'âme de son fils.

Les couleuvres étaient venues, avaient bu le lait, puis avaient élu domicile dans le vase, et quand Julien s’approcha.… effrayées du bruissement des herbes, elles s’élancèrent et s’enfuirent en sifflant !.

Partout, au milieu de cette verdure exubéränte, des pensées sauvages tapissaient le sol et couvraient de leurtapisles tombes abandonnées. Parure de la mort, elles eussent inspiré un poëte... Mais la chaleur de midi embrasait l’at-

mosphère, la nature semblait haletante sous ses effluves torrides ; en ce moment, l'attention de Julien fut attirée par les cris discordants d'oiseaux aquatiques qui paraissaient prendre leurs ébats au delà du bois touffu touchant au cimetière abandonné. Il se glissa au milieu des tupélas et des rejets piquants des palmettos et des palmiers à scie avec leurs feuilles tranchantes. Il lui fallut jouer du couteau pour passer; mais il se glissa et parvint derrière un épais buisson de rhododendrons. Il avait devant lui une crique au fond de laquelle pêchait en commun une tribu de pélicans blancs.

Une cinquantaine de ces beaux oiseaux étaient rangés au milieu de la crique, plongés dans l’eau jusqu’à mi-corps, droits, le cou en l'air, attentifs à une manœuvre... Tout à coup un signal part de la gorge du chef; ce furent deux cris discordants et prolongés. Et la troupe se mit en mouvement, battant l’eau devant elle de ses ailes ouvertes et de son long cou pointé en avant. Le mouvement était habilement concerté et aussi habilement conduit. Les deux extrémités de la file s’avançaient plus vite que le

centre, de sorte que la bande décrivait un vaste croissant qui enserrait l’anse et s’avançait, la concavité tournée vers le rivage.

Ce cercle d’ailes énormes se-touchant les unes les autres par l’extrémité, ne laissant passer aucun poisson, battant l’eau avec une ardeur furieuse aidée de cris continuels, chassait nécessairement le poisson devant lui... Bientôt Julien aperçut les victimes sauter en l’air près de la berge et décrire de longues traînées dans la boue du rivage ; les pauvres bêtes affolées sentaient que l’espace leur manquait et leur effarement était le même que quand les hommes vont tirer à bord la senne dans laquelle ils les ont enfermées.

Alors une demi-douzaine des plus forts et des plus gros pélicans s’avancèrent ; le cercle se referma derrière eux et ils commencèrent à faire office de pêcheur en happant au passage sans en manquer un seul les poissons effarés qui se glissaient entre leurs jambes ou à portée de leur bec et les enfouissant méthodiquement dans leur poche. Tous les autres veillaient à ne laisser échapper aucun des traqués et à les

happer au passage quand ils essayaient de fuir. Beaucoup y réussissaient.

Ce n'étaient pas les pêcheurs qui faisaient le plus de bruit, c'était toute la gent emplumée du lac, gent assez souvent vouée à la famine pour se réjouir d’une aussi bonne aubaine.

C’étaient des corbeaux qui, rassemblés par centaines sur les tas d’ulves, de conferves et de coquilles que les grandes lames avaient chaïriées et amoncelées sur la rive, essayaient de voler quelques poissons et se battaient en s’en disputant les lambeaux. Des nuées de mouettes et de sternes voletaient au-dessus de l'eau, tombant comme une pierre sur quelques menus poissons qui se montralent à la surface.

Deux ou trois grèbes, hardis comme des gueux qui n'ont rien à perdre, avaient pris place dans le cercle des pélicans et n’y faisaient pas trop mauvaise figure, mais, travaillant pour leur propre compte, appliquaient de formidables coups de bec à leurs voisins quand ceux-ci avaient l’air de leur disputerles poissons sur lesquelsils croyaient avoir un droit certain. Nonloin de là, s’élançant des troncs d'arbres immergés , enguirlandés

de serpents, des cormorans se laissaient tomber comme des flèches sur les plus gros poissons, les saisissaient et remontaient pesamment les dévorer sur leurs perchoirs d'observation.

Sur tous les arbres d'alentour se pressait la tourbe des honteux et des impuissants, assistant de loin, l'estomac vide, à cette curée appétissante. Ils allongeaient le cou comme un ressort qui se détend et qui veut atteindre jusqu'à la proie. Ils roulaient des yeux effarés, dansant une pyrrhique inconnue sur les branches mortes. Il y avait là des aigrettes, des crabiers, de petits hérons de toute sorte qui poussaient des cris de Mélusine et d’autres qui d’une grosse voix formaient une basse continue.

Tous ces mouvements, tous ces cris tenaient Julien attentif : il admirait l'instinct et l’intelligence des pélicans, quand finit la pêche et commença le partage. Tous sortirent de l’eau et se rangèrent sur le sable. Les poissons furent dégorgés par les pècheurs à la poche pleine ; tous les poissons furent tués en leur écrasant la tête, puis, à un cri du chef, chacun er avala un. Second cri, second poisson, et ainsi de suite

tant qu'il en resta! puis chacun retourna vers l'eau boire et lustrer ses plumes. Dix minutes après, tous dormaient le bec sur le dos, faisant leur digestion comme d’honnètes pélicans fatigués qui se reposent.

On navigua ainsi toute la journée le long d’une rive basse dont Julien étudiait avec soin les moindres détails. Cependant ce bord se relevait insensiblement, les fourrés devenaient des taillis, et ceux-ci se changeaient eux-mêmes progressivement en futaies que l’on apercevait au loin.

Le soir venait à grands pas; nos voyageurs firent un frugal repas de viande sèche, de biscuit et de quelques gorgées de whisky, puis vinrent s’amarrer pour la nuit dans l'ombre des grands bois.

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