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XV. — LA CRIQUE DE VAN-SWEARINGEN

La nuit devait être pénible. A peine le soleil avait-il quitté l'horizon, paraissant se précipiter dans les eaux immobiles de l’'Okeechobee, que

les grands roseaux près desquels Julien était amarré semblèrent s’animer dans l'ombre. Des bruits étranges sortaient de ces fourrés qu’aucune brise ne courbait. L'eau clapotait sinistrement sous les voyageurs séparés d’elle par leur membrane de caoutchouc épaisse comme une feuille de papier. Le canot recevait tout à coup des secousses, des ébranlements mystérieux :

on aurait dit des serpents glissant sous sa carcasse et le soulevant sur leurs replis…

Pendant ce temps, notre ami, étendu au fond d'une de ses fragiles embarcations, essayait de dormir, mais une nuée de grands cousins aux ailes noires bourdonnait autour de lui et l’assaillait sans relâche de leurs piqüres douloureuses. T oby Hall, étendu à côté de lui, la tête enveloppée dans sa ceinture de soie, malgré la chaleur étouffante, dormait comme un loir.

Dans l’autre bateau, Styx-Noir et l'Indien en faisaient autant.

Enfin Julien du Merril s’assit au fond du canot, veillant et essayant de défendre sa peau de blanc contre les attaques des formidables ani-

maux qui le torturaient. Il vit ainsi pâlir une à

une les étoiles du ciel au-dessus de sa tête ; il entendit vaguement des cris sinistres dans les grands bois, au travers des fourrés... Deshouhoulements lugubres se succédaient, et les crocodiles grondaient comme des chiens muselés, en se traînant au travers des boues et les agitant sous leurs pattes...

Enfin le jour parut! Julien ne put retenir un cri d'admiration en face de l'étrange spectacle qui se déployait à ses yeux.

La rive du lac était brusquement coupée :

une crique s’ouvrait devant sa vue, menant probablement au fond à quelque cours d’eau paresseux. Sur le bord, une majestueuse forèt de pins centenaires s’élevaient, semblables à des colonnes massives, encadrant cette sorte d’étang d’un noir sombre. En face, sur une faible éminence, une construction à demi ruinée laissait pendre les herbes traînantes qui encombraient ses murs : le toit était tombé sur le côté, ses débris laissaient à nu une haute cheminée qui paraissait avoir grandi comme une plante, par le déchaussement de son pied.

Tout autour, des palissades brisées, envahies

de plantes folles, et çà et là des traces noires. L'incendie avait passé par là !.…

C'était le vieux fort de Van-Swearingen.

Et devant lui la crique, semblable à un étang, encaissée comme une chaudière par les bords escarpés de la forêt, était pleine de vieux troncs de pins calcinés par le temps, pétrifiés dans ces eaux d’où émergeaient leurs branches tordues en squelettes décharnés. La forêt, au fond, était noire; les vieux arbres étaient noirs; les eaux elles-mèmes étaient noires... Le ciel seul, au-dessus de tout cela, était bleu, et le soleil, déjà haut, dardait une tache de feu au au milieu de ces noires solitudes.

C'était la première fois que les bords de l'Okeechobee apparaissaient aux voyageurs plus hauts que l’eau qu'ils enserraient. Évidemment, il y avait là devant nos amis une trace visible d'une convulsion de la nature. Ces bords escarpés, ces eaux immobiles, ces arbres brisés, broyés, en désordre; ceux des bords, qui penchaient comme pour se mirer dans les eaux noires, tout faisait penser à un gouffre creusé, par un effondrement subit, dans la vieille forêt.

Julien contemplait avec des yeux un peu effarés cette bizarre nature, quand, portant ses regards de nouveau sur les arbres noyés que le soleil caressait d’un rayon avare, il les vit s’animer... C'étaient de grandes couleuvres mocassines ‘, noires comme l'ébène, au ventre un peu jaune, qui s'éveillaient à la lumière, entrelaçant leurs anneaux et levant vers les bateaux inconnus de nos amis leurs têtes aplaties.…

Et tout cela grouillait, de ce mouvement lent, mais continu, dont le silence fait horreur !... Au surplus, pas un oiseau dans les cyprès chauves; pas un chant, pas même un cri dans la forèt.… Le soleil avait éclairé sur le lac le silence de la mort.

En ce moment, Julien démarra son canot:

ses compagnons s’éveillèrent aussi et les deux petites embarcations se mirent en mouvement.

Il faisait déjà une chaleur étoufflante sous ces grands bois où pas un souffle d’air ne pénétrait. Les mocassin-snakes, étonnés de voir remuer comme des bras les petites pagaies sur ces eaux immobiles, suivaient les rameurs de leurs yeux

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