‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 36 sur 49 · Magnolia acuminata · texte numérisé non relu

Magnolia acuminata

magnifiques. Plus de sentiers tracés par les fauves, au milieu des buissons entremèêlés ; le sol est nu, toute végétation cesse sous l’ombre épaisse de ses arbres. Une demi-obscurité règne là, qui repose les yeux; mais le silence solennel de ces solitudes semble redoubler encore d'intensité. Aucun oïseau ne passe, aucun pic ne s'envole en poussant ses cris aigus ; tout est morne ! Que viendraient faire ces oiseaux sur ces arbres? Aucun d’entre eux ne pourrait entamer leur écorce lisse et leur bois incorrupt:ble. Ni larve ni insecte n’habitent là. Qu'y ferait l'oiseau ?

Tout à coup, sur la plage sableuse qui s’abaisse en cet endroit, Minecawa s'arrête et, s’approchant d’un cône haut de près d’un mètre audessus du sol et qui paraît un amas d'herbes et de bûchettes, se met avec Hall à explorer attentivement les environs.

— Maître, un nid de caïimans ! murmure Sarah appuyée sur sa pagaie et poussant au rivage le canot qu’elle dirige admirablement.

— Que craignent-ils donc ? demande Julien à Styx-Noir.

— Moi, sais pas.

— Et toi, Sarah, que guette ton frère ?

— Maître, ils éventent la femelle, qui défend ses œufs avec achbarnement et pourrait être dangereuse pour les dénicheurs et pour nos petits canots.

Les canots furent amarrés à de grosses racines et les voyageurs descendirent sous la voûte des pins centenaires. Le nid est formé de couches de terre battue et gâchée avec soin, sous chacune desquelles il y a une couche d'œufs, et ainsi de suite : le bas repose dans une fosse creusée au milieu du sable. L'’œuf est gros comme celui de l’oie, mais plus allongé et plus blanc, à coquille dure et rugueuse, comme variée de dessins hiéroglyphiques en creux.

C'était là une bonne trouvaille qui fut portée au canot ; puis, quittant brusquement la place, les voyageurs continuèrent leur route pour chercher un gîte de nuit hors des atteintes de la femelle du caïman.

Ils le trouvèrent à quelques kilomètres plus loin et descendirent dans la grande forêt. C'était unspectacle imposant, mais en face duquelilétait

difficile de se soustraire à une solennelle impression de tristesse. L'obscurité les enveloppait à demi : le silence morne qui régnait autour d’eux n'était même pas interrompu par le bruit de leurs pas qu'amortissait un épais tapis de feuilles mortes et humides. Ajoutons l'aspect imposant de ces arbres énormes alignés à l’infini et se confondant, toujours énormes, dans la pénombre, la brise gémissant plaintivement au travers des aiguilles effilées qui leur servent de feuilles, et l’on sentira tout ce que la nature revêt en ces lieux solitaires de grandeur, de puissance et de majesté.

Dans un endroit découvert, au bord d'un petit ruisseau marécageux qui descendait lentement vers le lac, Sarah se baisse et ramasse avec soin des fruits semblables à de grosses. prunes noires allongées ‘ qui couvrent le sol. Ce sont ceux des tupélas, grands arbres à feuilles d’un vert clair groupées en rosette à l'extrémité des rameaux. Nos voyageurs en mangeaient quelques-uns, quoique fades, quand tout à coup un animal noir déboule devant l'Fn-

4, Nyssa aquatiea.

dienne et passe presque entre les jambes de Julien.

— Qu'est cela? dit celui-ci en mettant son arme en main.

— Un ours, maître.

— Bon à manger?

— Excellent! On peut le prendre si vous voulez ; il est certainement à son trou.

— Essayons.

Effectivement les traces menèrent Minecawa au pied d’un tupéla énorme entre les racines duquel l'animal avait choisi sa demeure : on s’assura qu'il y était au moyen d'un bâton qu'il broya entre ses dents, et les Indiens silencieux firent leurs préparatifs en gens qui ont l’habitude de cette chasse. Cinq minutes après, Hall avait ramassé des feuilles et des branches aussi sèches que possible : il les entassa devant l’ouverture et y mit le feu. Une fumée blanche et suffocante entrait dans la cavité et ressortait en léger filet par les fissures de l'arbre. Au bout d'une demi-heure, l'ours se précipita au dehors et vint tomber au milieu du brasier.

En un clin d'œil, Minecawa, qui tenait une

AUTOUR DU LAG 195 corde et une liane, l’eut muselé et ficelé comme une momie. Il ne bougeait plus et on put le porter au canot; il pesait presque autant qu'un homme et devint le compagnon de Sarah.

Ce fut pour les jours suivants une provende excellente; on tua plusieurs coqs à fraise dans les environs et une couple de sarcelles bleues ; jamais pareille abondance n'avait favorisé nos amis depuis leur entrée dans l'Okeechobee.

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