‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 42 sur 49 · XIX. — LE BOUQUET DE CACHIMANS · texte numérisé non relu

XIX. — LE BOUQUET DE CACHIMANS

Les nouveaux amis dormirent l’un près de l’autre sous la tente du Séminole. Grâce aux ordres tout-puissants d'Oskéola, les compagnons de Julien furent reçus en frères par les pauvres Mianis qui, il faut l’avouer, ne comprenaient pas du tout ce que des blancs pouvaient venir faire dans leurs marais, mais qui, sur la parole de leur chef vénéré, les regardèrent comme des amis.

— Ainsi mon jeune frère fera le tour de l'Okeechobee ?

— C’est un devoir, chef.

— Il n'ignore pas qu'il lui faudra traverser les Éverglades ?

— Je les traverserai.

— Mon frère y entrera, mais il n’en sortira pas. Nul après les Mianis n’en connaît les passages.

— Chef, je le savais, et j'y aurais péri; le sacrifice de ma vie était fait; grâce à vous, maintenant je sais que j'en sortirai, et ma reconnaissance.

— Laissons cela. Je vous l’ai dit, j'ai une dette à payer à votre nation.

— J'accepte, mais mon frère séminole n'obligera pas un ingrat.

— Hé! que pouvez-vous pour nous ?

— Beaucoup moins que je ne voudrais, mais beaucoup plus que vous n’avez l'air de le croire, chef. Oskéola et ses frères manquent de bien des choses ici... Qui pourra m'empêcher de les leur offrir? Nul, pas même Oskéola.… On refuse d’un ennemi, on accepte d’un frère... D'ailleurs mon frère est un homme sage; la poudre s’use chaque jour, je puis lui en envoyer ; les rifles sont rares, j'en ai quelques-uns dans mon wigwam... Mon frère les emploiera contre les

Yankees. le sang est entre eux et moi, comme entre eux et lui.

Le chef toucha le bras de Julien et, le regardant dans les yeux, lui dit lentement :

— Mon jeune frère fera cela ?

— Votre jeune frère fera ce qu'il dit.

— C'est bien ; les Français sont un grand peuple.

— Un Français n’a qu’une parole et sa langue n'est pas fourchue.

— C'est bien. Mon frère fera vivre le dernier des Séminoles quelques heures de plus, et son peuple à l’agonie sera moins malheureux.

Oskéela, debout devant la tente, entouré de sa petite phalange de guerriers, avait l'air grave d’un souverain pénétré de ses devoirs. Il se tourna vers sa tribu et lui transmit en langue creeke ce que Julien venait de lui promettre, ajoutant :

— Les Français ne sont pas les Yankees! Mes frères auront ce que leur promet le chef blanc, dès qu'il aura regagné son foyer. Mes frères l’aideront dans son voyage et le guideront dans le sentier ; il ne nous trahira pas.

— Oach! répondirent les Séminoles.

Alors, se retournant simplement vers Julien du Merril, il étendit la main :

— Mes frères mianis sont les frères du jeune chef. Quand part-il ?

— Sans retard, chef, si vous le trouvez bon.

— Partons! que les femmes plient les tentes.

Ce fut un mouvement inusité pendant une heure. Puis, lorsque tout fut prèt, Oskéola, précédé de quatre ou cinq guerriers, prirent avec Julien et les siens le chemin du Midi.

— Mon frère se rappelle que nous avons deux bateaux, dit Julien.

— Certes. Ils abrégeront les distances et nous seront utiles. plus tard.

— Je les ai fait ployer.

— Mon frère a bien fait.

En effet, les coracles avaient été ployés et joints, sur les épaules de Styx-Noir et de Toby Hall, aux munitions de réserve de la petite troupe. Sarah portait l'ours, les coqs à fraise, les canards, les sarcelles et les provisions sèches.

Aïnsi s’avançaient nos amis, de ce pas léger et rapide, particulier aux Indiens américains,

AUTOUR DU LAC 159 chacun marchant derrière son camarade, le pas dans ses pas. Plus ils avançaient, plus les terres devenaient mouvantes, plus les sentiers serpentaient au milieu des fondrières; la condition de placer les pas dans les pas précédents n’était pas toujours suffisante pour empècher nos amis d’enfoncer profondément dans les vasières.. Styx- Noir semblait démoralisé, et s’il eût été seul il n’eût su ni avancer ni reculer. Chacun des Mianis, au contraire, sautait avec une adresse incroyable par-dessus les pas perfides, par-dessus les molières sans fond, avec une süreté qui prouvait leur habitude extrème de ce triste pays. Tout à coup chacun bondissait au pied d'un cyprès implanté comme par miracle au milieu de cette vase liquide et trouvait un point d'appui suffisant sur une ravine pour y prendre un peu de repos.

Chaque soir, Oskéola savait trouver au milieu des marais, des terrains inondés et des bayous, certaines places qui ne dépassaient pas toujours de dix centimètres la surface des eaux d’alentour et qui se montraient comparativement solides et sèches; c’est sur elles que la petite troupe

campait. Quelquefois même ces endroits semblaient des amas de sable et de pierres, comme si quelque mare gigantesque était venue déposer là, en les roulant, les débris d’une longue grève. Encore fallait-il le flair d’un Séminole pour deviner ces endroits habitables.

Pendant les premiers jours, ce fut la besogne continuelle de chaque homme, ramasser, durant la marche, quelques branches un peu sèches et les apporter jusqu’au campement du soir pour entretenir le feu qui éloignait les caïmans, les alligators et les serpents dangereux. Mais bientôt le bois lui-même manqua, les pins et les cyprès étaient clair-semés et plantés dans la boue, les buissons flottaient presque dans l’eau; aucune branche ne pouvait être coupée ou cassée par nos voyageurs. Alors, toute la nuit, chaque homme à tour de rôle marchait autour du campement armé d’un bâton ployant pour chasser les reptiles venimeux qui rampaient sournoisement vers les dormeurs.

Le coucher n'était compliqué ni pour les Mianis ni pour leurs compagnons. Notre ami s’étendait sur son manteau de caoutchouc; les sauva-

ges se roulaient dans leurs couvertures; la rosée tombait souvent dru comme de la pluie ailleurs, mais tous ces hommes supportaient ces inconvénients sans maugréer…

Una soir le crépuscule se faisait, les hiboux et les chouettes perchées sur les maigres branches des cyprès chauves perdus dans les boues jetaient à la brise leur note lugubre. Le temps était lourd, orageux; quelques corbeaux lointains s’endormaient en croassant..… la petite troupe était ramassée sur une sorte de Aummock isolé, dans une plaine de boue noire et nauséabonde.. Cette pauvre éminence de pierre avait l'air de s’animer avec la nuit; dans tous les interstices du sol, on entendait des bruissements suspects : les hôtes de la terre s’agitaient, les crapauds hideux, les scorpions, les araignées noires se préparaient à leur chasse nocturne.

Julien trouve une grosse pierre carrée. — Quelle chance! elle lui servira de traversin : il étend son manteau et se couche. Mais à peine a-t-il appuyé sa tête qu’une odeur forte et nauséabonde, semblant sortir de la pierre même où repose sa tête, frappe son odorat. Il se retourne,

mais l'odeur désagréable persiste. il se lève en maugréant; Sarah, blottie à ses pieds dans sa couverture, s’éveille.…

— Qu'y a-t-il, maître?

— Sentez-vous l'odeur infecte qui me tient éveillé?

— Non, maître, pas ici.

— Où je me suis couché, la place n’est pas tenable.

A ces paroles, l’'Indienne s'était relevée; elle s'approche de la couche improvisée de Julien. lui-mème s’apercevait que d'instant en instant l'odeur augmentait d'intensité... A peine Sarah eut-elle perçu cette odeur qu’elle se pencha vers son maître et, mettant un doigt sur sa bouche, elle lui dit à l'oreille :

— C'est un copper head!

— Un copper head! reprit Julien en frissonnant. La téte de cuivre !

Il venait de dormir sur un trigonocéphale, dont la morsure tue en quelques minutes l’homme le plus vigoureux! C'était la chaleur de son corps qui avait éveillé le terrible reptile.

Sarah poussa un sifflement continu qui réveilla son frère ; un mot le mit au courant, et elle se plaça près de la pierre, son long bâton ployant à la main. Toby Hall, approchant à pas de loup, se plaça en face d'elle, et tous deux demeurèrent immobiles.. C'était un singulier spectacle sous les rayons de la lune passant par intermittence entre les nuages orageux que le vent roulait au ciel.

— Je vais rouler la pierre, dit Julien.

— N'y touchez pas, maître, vous seriez infailliblement mordu ! Maintenant qu’il vous a senti et qu'il est éveillé, il viendra bien tout seul.

Ce fut assez long. L'animal, extrèmement défiant, avait sans doute entendu le bruit des voix et des pas. Cependant il montra enfin sa tête plate, d’une splendide couleur métallique dorée. il fut assommé. Il avait 1", 50 de long, et de ses crochets saillants un venin épais et jaunâtre coulait goutte à goutte.

Tels étaient les dangers qui chaque jour, chaque nuit, entouraient nos voyageurs. Quand ce n'élait pas le copper head, c'était le black snake, le trigonocéphale noir, autre espèce dont la

morsure n'est pas moins mortelle : c'était le mokassin snake, c'étaient dix autres, vingt, cent autr:s qui pullulent dans ces affreuses s0litudes ; c'étaient toutes les vermines imaginables quisavent ramper, voler, mordre, piquer.

— Mon frère nous fait changer de direction ?

demanda Julien à Oskéola.

— Comment mon frère le sait-il ?

— La boussole me le dit, répliqua le jeune homme en montrant cet instrument au sauvage et lui expliquant sommairement son emploi.

— Oach ! dit le chef, mon frère est bien heureux.

— Julien se souviendra que son frère rouge désire une boussole. Où le chef rouge nous conduit-il ?

— Nous marchons vers le soleil couchant.

Mon frère arrivera bientôt au bouquet de cachimans.

— Vous avez ici des pommes cannelles ?

— Nous en avons. Sur une place solide, des cachimans ont pu prendre racine et former un petit bois où nous trouverons des feuilles et une écorce salutaire.

— Ne sont-ce pas ces arbres appelés corossoles, qui fourniront un remède contre la dyssenterie qui fatigue nos compagnons ?

— Mon frère a raison; ils retrouveront la santé.

— Comment y aller?

— Avec les canots, si mon frère le veut.

— Votre frère blanc veut ce que vous voulez, chef. Nous nous embarquerons.

— Le fond de l'Okeechobee, au sud, se découpe en trois ou quatre baies profondes, mais où l’eau et la terre se mélangent en une boue liquide. Nous autres les traversons à la nage; mais ce trajet est long et fatigant, dangereux, et nos frères souvent y périssent ; ces bateaux nous aideront, si mon frère le veut.

— Les volontés du chef sont les miennes.

Le lendemain, la petite troupe traversa peu à peu, deux personnes dans chaque coracle, ces. lacs de boue où fourmillaient des reptiles monstrueux et arriva réunie au pied du bouquet de cachimans ‘. C'était une traversée de plus de dix milles, — seize kilomètres, — et, malgré

Page 1