‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 41 sur 49 · Prononcez : Ouaislicotchie · texte numérisé non relu

Prononcez : Ouaislicotchie

AUTOUR DU LAC 149 Nos pères les laissèrent entrer. Pas un n'en devait sortir !.…

— Îls étaient nombreux?

— Huit officiers, cinquante artilleurs, cinquante fantassins, six pièces de canon et de nombreuses munitions. Mon père les attendait à bout portant... Dade tomba, les soldats tombèrent, les chevaux tombèrent; nous étions partout et ils ne nous voyaient nulle part!

Tous s’enfuirent et se rallièrent autour de leurs canons, qui couvrirent de mitraille la savane à travers les grandes herbes. Oskéola eut une inspiration du génie de la guerre : il nous fit coucher à plat ventre; la mitraille passait audessus de nous... Alors les servants tombèrent sur leurs pièces dont les chevaux étaient morts... Le camp fut bientôt entouré, et nos cavaliers cernèrent la place ; les palissades furent franchies en chantant le chant de guerre des Séminoles.. Oach ! tous furent scalpés!.…

— Vous eûtes un beau butin, chef?

— Oskéola se battait pour la patrie et ne pillait pas! Quand les guerriers indiens eurent vaincu, ils rentrèrent dans leurs wigwams avec

les chevelures. Ce furent les pillards nègres qui nous suivaient qui tuèrent tous les soldats, dont trois seulement échappèrent. Mais le grand chef avait divisé ses troupes ; il voyait en avant et en arrière. Le soir mème, au fort King, où l’on attendait les Yankees déjà morts, le général Thompson sortit du fort pour diner, à deux cents mètres plus loin, chez un ami... Trente coups de carabine les saluèrent à table; tous furent scalpés !... Cinq seulement rentrèrent au fort! Oach! mon père Oskéola fut un génie de la guerre ! Oach!.…

— C'est vrai; il était là...

— l'avait depuis longtemps une dette à payer à ce général; celui-ci l'avait fait jeter en prison. Oskéola avait juré de se venger ; il le scalpa de sa propre main... Oach! c'était un grand chef! + — Et le fort ne les défendit pas ?

— Il y avait cent guerriers blancs dans le fort. Mais Oskéola était habile. Personne ne sut rien : et, lorsque les cinq qui s’échappèrent rentrèrent au fort porter l'alarme, le grand chef était déjà bien loin.

« Dès le lendemain, nous étions revenus blo-

quer le fort King, mais les Yankees ne perdaient point de temps. Bientôt un bataillon de troupes de ligne et deux régiments de volontaires à cheval arrivèrent pour délivrer le fort; mais il leur fallait, comme les autres, passer l'Ouithlecochee. Nous étions cachés dans la savane.

Trois heures la bataille gronda.. Trois fois les Yankees voulurent nous charger; mais nous disparaissions devant eux, et nos balles seules allaient les atteindre. Plus du tiers des Yankees était tué ou blessé; chaque balle indienne portait. Oh! la belle bataille! Frère blanc, les Yankees ne purent passer la rivière ; ils s’enfuirent!.. Les guerriers séminoles avaient vaincu !.…

«À partir de ce moment, le fort fut plus étroitement gardé que jamais, et chaque jour les balles de nos jeunes gens atteignaient les blancs derrière leurs palissades ; la maladie se mit aussi parmi eux. Nous allions vaincre et chasser ces maudits de nos campagnes de chasse, quand un autre général yankee, nommé Gaines, arriva.

Il y avait plus de six mois que nous tenions enfermés les bandits. Lui amenait contre nous

une armée, deux mille soldats et des volontaires ; il lui avait fallu trois bateaux à feu pour amener tout cela, et nos guerriers l'avaient vu débarquer à la baie de Tanza sans pouvoir le chasser. Et les Indiens moururent!... Ils ne savaient que mourir.

— Pauvres gens!

— Mais ils avaient juré de mourir tous, jusqu’au dernier! Les marais de l’Ouithlecochee sont connus des Indiens. Dix jours après, les Yankees mouraient de faim au milieu de ces déserts, car ils n'avaient plus de nourriture. Leur grand chef avait :a lèvre inférieure traversée d’une balle et trois denis cassées.. Il appela Oskéola. Ce fut une faute de notre grand chef d’en laisser échapper un seul; mais il avait pitié de ses frères rouges, qu'il voyait tomber un à un sur le sentier de la guerre. La victoire nous épuisait, et les petits enfants ne grandissaient pas assez vite. Et puis Oskéola savait par ses émissaires que les Yankees envahissaient notre pays, comme les sauterelles s’abattent sur un champ de blé mûr. Ils avaient profité d’une haine séculaire, et les monstres

avaient armé et ameuté contre nous plus de deux mille Indiens Creeks, Delawares et Shovannis. Pauvre Oskéola !

— Et que fit la sagesse du grand chef ?

— Îl se dévoua pour ses fils rouges, frère : ce fut une bien triste fin pour un grand chef... Mais à quoi bon raconter ces malheurs, ces trahisons? A quoi bon rappeler les honteuses manœuvres des Yankees maudits? Ce sont des chiens, des coyottes voleurs ! Oach!

— Racontez, frère indien, j'aime tout cela.

— Mon père reçut la foi du général Jessup. Mais un Vankee a-t-il une foi? Il amena avec lui une centaine de guerriers près du fort Peyton, pour enterrer la hache du combat...

Pendant la nuit, les dragons du Yankee les attaquèrent et firent prisonniers Oskéola, Mitanopy, huit chefs encore et soixante-quinze guerriers. Le reste mourut.

— Oh! honte!

— Micanopy était le mico des Séminoles.… Un l’'emmena, avec mon père, à Charlestown… Mais la prison l’a tué, frère : il s’est éteint la-

bas. Mais il est mort non scalpé… A

— Pauvres gens! Héroïques guerriers !

— Ce fut la fin, ami francais; les autres chefs furent déportés à l'Ouest; on prit en même temps plus de deux mille Séminoles; mais, les Indiens aimant leur Floride, plus de la moitié étaient morts avant d'arriver aux territoires de Arkansas, qu’on leur avait assignés.

« Les Mianis restèrent seuls dans les Éverglades. Tu as devant toi les débris d'une de leurs tribus. Elle se meurt, mais elle ne se rend pas. Elle tue les Yankees et les scalpe quand ils essayent d'entrer dans ses marais.

— [Laisse-les entrer; le marais tue les blancs.

— Oui, frère; aussi, quand le dernier des Séminoles sera mort pour sa patrie, le sud de la Floride n'aura plus d’autres habitants que les fauves et les reptiles.

Et le chef, penchant la tête sur sa poitrine, se renferma dans un sombre silence.

— Ïl à raison, pensa du Merril. Il faudrait des millions de bras et des milliards pour assainir ou drainer ces immenses marais, infectés par la malaria. Et cependant le gouvernement

américain a voulu les posséder à lui sans partage ; 1l lui a fallu faire une guerre honteuse, injuste et cruelle, qui, en vingt ans, lui a coûté plus de cent cinquante millions de dollars et de quinze mille hommes. Triste chose que la politique sans merci!

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