Catharthes aura (Bp.) 2. Corvus oscifraga
AUTOUR DU LAC 167 tielles des marécages : déjà ses yeux se creusaient, son teint prenait une couleur plombée, la fièvre secouait chaque soir ses membres amaigris. Styx-Noir ne sentait aucune atteinte : les nègres ne sont, pes plus que les Indiens, accessibles à cet empoisonnement miasmatique.
Au contraire, les forces de notre ami déclinaient peu à peu. Il fallut recommencer une nouvelle traversée, du bouquet de cachimans à la berge sableuse : cette traversée, plus longue que là première, mesurait douze milles et coupait trois lagunes aussi dangereuses que celles que l’on avait déjà parcourues.
Il était temps d'arriver ! Pauvre Julien! il g1sait, enveloppé dans son manteau, sur quelques couvertures que ses compagnons avaient étendues sur le sol nu et humide. La fièvre tordait ses membres, faisait claquer ses dents comme si le froid eût été intense, et la chaleur se montrait horrible.
C’est alors qu'Oskéola, s'adressant à Sarah, lui donna des ordres en langue séminole. La jeune créole se couvrit de sa couverture et, se
jetant à la nage dans la vase liquide, s’éloigna sans tourner la tête, dirigeant sa course vers le sud... Elle revint deux jours après, apportant à Julien des plantes qu’elle écrasa sur une pierre et dont elle lui fit prendre le jus et la pulpe.
Qu'était-ce ? Les Mianis le savent seuls.
Le lendemain, notre ami était sur pied, serrait les mains du chef et lui témoignait toute sa reconnaissance. Ce fut une joie pour tous les guerriers que de voir le chef blanc reprendre sa gaieté si communicative et cette bienveillance qui le faisait aimer de tous. Joyeux, car il savait que les Éverglades étaient désormais traversées et que les dangers étaient à l’ouest du lac de même nature qu’à l’est, Julien recouvra ses forces rapidement et se mit à visiter les environs de la bonne plage. Cette plage sableuse formait comme l'extrémité d’un banc résistant considérable qui allait s’élargissant au milieu du pays, inondé tout autour. C'était comme une sorte d’île solide placée dans le marais.
Il reconnut bien vite qu'avec le terrain solide la forêt reprenait son empire, mais il constata aussi qu'elle offrait aux voyageurs la ressource
de ses aliments. Julien résolut d’en profiter pour renouveler un peu les provisions de ses compagnons creeks et relever leur cuisine, réduite aux plus maigres proportions dans les solitudes désertes qu'ils avaient traversées ensemble durant plusieurs semaines. Suivi de Toby Hall et de Styx-Noir, tous trois se mirent à fusiller des canards qui, en troupes nombreuses, couvraient un grand bayou longeant la berge sableuse. Ce fut un carnage. Mais plusieurs d’entre ces oiseaux purent se réfugier au milieu d'un massif de liquidambars et de tulipiers; Julien suivie Hall dans ce fourré inextricable. Au bruit que faisaient nos chasseurs, les canards prirent une seconde fois leur volée et allèrent se cacher plus avant dans le bois. Que faire? Les poursuivre; nos amis allèrent à eux.
Devant Julien s’étendait, sous bois, un ravin qui au loin se perdait sous les buissons et parmi de grands arbres. Une véritable obscurité régnait dans ce réduit. Les arbres qui le bornaient, ceux qui y poussaient et dont les lêtes se touchaient dansles airs, étaient enlacés, recouverts,
dominés par d'immenses aristoloches aux feuil-
les énormes, qui formaient, en s’entrelaçant, une voûte absolument impénétrable à la lumière du jour. Dans cette cave avaient poussé des champignons de toute forme et de toute grandeur.
Il y en avait là des amas de microscopiques, qui * ressemblaient à une mousse mamelonnée, à un tissu granulé, recouvrant des arbres tombés sur le sol; plus loin poussaient dans la terre même des espèces aussi grosses que les troncs d'arbres gisant à côté d'elles.
Il fallut descendre avec précaution dans cette excavation où la moisissure régnait en souveraine. Une insupportable odeur de pourri, de bètes mortes, arrèta un instant Julien, mais ses deux compagnons, moins impressionnables, avançaient toujours ; 1l les suivit...
Au fond du ravin, des mares stagnantes d’eau filtrée à travers les terres s’étendaient, couvertes d'une huile croupie, verdâtre, qui sous les seules trépidations crusées par les pas des chasseurs s’irisaient de violet, comme de l'essence de térébenthine répandue en couches minces.
Le sol lui-même était enduit d’une efflorescence farineuse, qui se collait aux pieds et rendait la
marche difficile et glissante. Aucun végétal autre que des champignons et des mousses n'aurait pu vivre dans ce milieu infect et dépourvu d'air, où la chaleur humide était étouffante.
Les vieux troncs d'arbres centenaires, brisés par leur chute, corrodés par l'humidité, gisaient en travers et en long, décharnés comme des squelettes et n'ayant plus d’autre usage que de nourrir ces champignons qui poussaient à loisir sous cette pourriture végétale. Il y avait là des aprospores, grosses masses gélatineuses et transparentes qui se collent aux parois des roches quand elles en trouvent, mais qui sortaient des bûches comme des exostoses informes, suintant goutte à goutte un liquide jaunâtre et empesté.
Hall montra à Julien du Merril des phëlacies. Il n’en connaissait pas le nom, mais il savait par son expérience de demi-sauvage que ces champignons, qui rappellent des morceaux de charbon agglomérés, sont si vénéneux qu'il est dangereux d'en approcher seulement la main. À côlé, poussaient des lentiums d'un
blanc éclatant, ressemblant à des perles montées sur un pédoncule d'azur.
Au pied des arbres encore debout s'étalaient des républiques nombreuses d’ustalées oranges, marbrées de blanc, épanouissant leur chapeau chinois et paraissant des naines à côté des /ycoperdacées géantes de ces régions. Il y avait là des représentants de cette famille aussi hauts que des enfants, et déployant des chapeaux de deux mètres de diamètre. Quelquesuns étaient roses et ressemblaient à d'immenses parapluies. Le plus grand nombre appartenaient aux pézizes et avaient une tout autre forme : ils rappelaient parfaitement de grandes marmites en bois.
Frappé, malgré lui, par la bizarrerie de cette végétation quasi souterraine, Hall marchait lentement et avec précaution, jetant des regards méfiants et soupconneux à droite et à gauche. Julien suivait, muet de surprise; Styx-Noir fermait la marche, mais affolé et voulant toucher à tout, comme un grand enfant qui a peur. Tout à coup il s'approche d’un des plus gros
champignons, qui avait à peu près la forme
d'une citrouille, et il veut le saisir; mais le champignon fait explosion entre ses bras avec un bruit plus grave, mais aussi fort que celui d'un coup de fusil.
Un nuage de spores rouges entoure le pauvre Styx-Noir, l'aveugle et l’étouffe. Il recule... mais au même moment le ravin tout entier retentit de détonations.. C’est une vraie petite guerre qui va en s’accroissant à chaque instant etcouvre nos trois amis de cette poussière qui les aveugle et les fait tousser et éternuer... Styx-Noir était déjà loin; bondissant comme un cerf blessé, il était revenu sur ses pas, heurtant les gros péz1zes à droite et à gauche dans sa fuite précipitée et redoublant le bruit et les nuages infects.
Il fallut le suivre à la hâte ; Ju'ien et Hall perdaient la respiration.
Une fois au jour, tous trois se regardèrent avec étonnement... Déjà leurs figures et leurs mains se couvraient de pustules, leur respiration devenait de plus en plus pénible. Ils durent, sur le conseil d'Oskéola, chercher un peu d’eau claire et s’y plonger pour se débarrasser du
contact corrosif de ces spores empoisonnés.
De la berge sableuse, le chef séminole fit voir à Julien l’île Observation, qui se dessinait vaguement à l'horizon, non par ses terres, qui émergent à peine du lac, mais par les buissons de palmettos dont elle est couverte.
Et le voyage continua.