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XXVI.— LE TRAVAIL DE CHITTI-JOLO

À partir de la berge sableuse, les jungles de palmettos reprirent leur empire presque absolu sur toutes les parties un peu solides des marécages. Quelques bouquets de cyprès isolés se dessinaient au loin sur la rive du lac.

Plus on avançait vers le nord-ouest, plus Oskéola devenait inquiet ; il avait de fréquents conciliabules avec ses meilleurs guerriers, qu’il appelait l’un après l’autre auprès de lui. Tous se baissaient, étudiaient attentivement le senüer, le sol et les environs, puis ils allaient reprendre leur place dans la file indienne. Julien du Merril, confiant dans l'amitié du Séminole, ne s’inquiétait pas beaucoup de ces mouvements

AUTOUR DU LAC 175 et attendait, avec un flegme digne de ses sauvages amis, que le chef jugeât à propos de parler.

Le lendemain, au matin, Oskéola s’approcha de Julien au moment du départ :

— Mon frère blanc n’a-t-il rien vu?

— Non; mais je sais que mon frère rouge a vu pour moi.

— Le chef rouge a vu. Chitti-Jolo et ses guerriers ont passé par ici...

— Ah!

—Oskéolacroit qu'ilssont descendus au milieu des Éverglades; il va s’en assurer aujourd’hui.

— Pourquoi Oskéola est-il inquiet?

— Chitti-Jolo ne fait pas de quartier.

— Bien. Que n'on frère compte sur nous; nous le combattrons.

— Merci. Oskéola sait bien que son frère blanc n’a qu'une parole; mais le chef pense que Chitti-Jolo était sur le sentier de la guerre.

— Contre qui?

— Nous le saurons bientôt.

— Mon frère rouge est un grand chef.

Et tous les deux marchèrent en silence.

Vers le milieu du jour, le chef appela deux de ses guerriers et leur fit observer au loin un bouquet de cyprès chauves isolé au bord de l'Okeechobee ; tous les trois discutèrent longtemps avec animation, puis Oskéola, s’approchant de Julien, lui dit :

— Mon frère blanc va s'arrèter avec nous ici. Oskéola veut envoyer deux grands guerriers pour reconnaître des signes douteux à l'horizon.

— Mon frère Oskéola est un grand chef.

Et toute la troupe fit halte. Deux guerriers partirent en avant, se dissimulant au milieu des buissons et des herbes hors du sentier.

Plusieurs heures s’écoulèrent, et tout à coup les messagers apparurent auprès d’Oskéola. Ils lui parlèrent brièvement, et celui-ci, se tournant vers Julien assis à côté de lui :

— Mon frère blanc peut venir, dit-il; il verra.

— Partons, chef, répondit Julien ense levant.

Et toute Ja troupe se remil en marche.

Plus on approchait du bouquet des cyprès, mieux apparaissaient, aux yeux de Julien, des masses sombres qui semblaient attachées à leurs branches étalées. Des corbeaux, des or-

fraies tournaient dans les airs, au-dessus des cyprès, en poussant des cris lugubres.

Enfin on arriva, et un spectacle horrible s'offrit aux regards de notre ami.

Les bras liés derrière le dos pendaient aux branches d’un grand cyprès les corps immobiles et roidis de Tom Halley Smith et de Ralph Maynard, les deux compagnons de Saunderson Baines.…

Celui-ci, les bras attachés derrière le corps, assis contre le tronc du grand cyprès où pendaient ses amis, avait la poitrine traversée d'une flèche qui le clouait à l’arbre…

Oskéola et Julien restèrent un instant immobiles devant le spectacle de cette exécution sauvage; puis le chef séminole s’avancça vers le cyprès et, se baissant, il regarda attentivement, mais sans la toucher, les ailes de plumes de la flèche. Se relevant, il revint vers Julien en prononçant ces seul mots :

— Chitti-Jolo..

— Le chien enragé ?

— Oskéola connaît les marques de sa tribu.

Avec une indifférence vraiment digne de

leur race, le Séminole et les guerriers mianis furent s'établir, sans un mot de plus, au pied d'un autre arbre, pour tenir conseil.

Julien demeura seul et pensif en face du calvaire de ses trois ennemis... Aucune arme ne restait auprès des trois Américains; tout avait été enlevé par les sauvages : des armes sont chose trop précieuse pour qu'on les abandonne auprès de l'ennemi. Rifles, revolvers, bowniesknifes, cartouchières, poires à poudre et à plomb, tout était soigneusement enlevé ; le reste des vêtements était intact. Qu’en pourraient faire les sauvages dans leurs marais? leurs couvertures et leurs peaux tannées sont préférables.

La position de nos amis était remarquable :

en avant, Julien du Merril atterré, les bras tombants; un peu en arrière de lui, Toby Hall, s'intéressant évidemment à la manière doni le coup avait été exécuté et examinant avec attention les détails; Styx-Noir à côté de lui, immobile, avec sa haute taille, s'appuie sur sonrifle, roule ses gros yeux blancs et paraît absolument stupide. Un peu en arrière d'eux, Minecawa, le gentilhomme scalpé, n’a plus d'intérêt pour de

pareilles scènes, il est blasé; ses yeux errent vaguement au ciel, tandis qu'il mâche consciencieusement son tabac.

— Toby Hall, Styx-Noir et vous, Minecawa, dit Julien en se retournant vers ses compagnons, ce mort était mon ennemi; ces hommes étaient ses compagnons, nos ennemis aussi. Ils ont trouvé la mort sur leur chemin; nous pouvons, nous aussi, la trouver demain sur le nôtre. Laisserons-nous ces malheureux sans sépulture ?

— Non, maître, dit Hall; nous les enterrerons.

— C'est bien, mes amis... À l’œuvre et vite!

Puis, s’éloignant mélancoliquement, il ajouta à Mi-VOIX :

— Qui sait si l’on nous rendra jamais le même service |.

Julien et ses compagnons déposèrent leurs armes et leurs couvertures, puis notre ami revint vers le corps de Saunderson Baines.

La mort remontait à plusieurs jours; les yeux avaient été arrachés déjà par les oiseaux de proie, et leurs orbites rouges donnaient un air

hagard et fantastique à la physionomie; les serpents mocassins, attirés par l'odeur de la proie, étaient venus baver sur les chairs du visage, dont les lambeaux pendaient déchirés... Ce spectacle était horrible. Les vêtements avaient préservé le corps, mais les fourmis ravisseuses étaient à l’œuvre, et bientôt, du Yankee, ne devaient rester visibles que les os.

Julien arracha la flèche avec précaution, puis, écartani les vêtements du mort, il chercha sur sa poitrine et trouva un cahier : c'était son journal, que les guerriers creeks avaient méprisé.… Notre ami réunit quelques menus objets qu'il trouva dans les autres poches du mort, pensant, par un sentiment de pieuse sollicitude, qu'il pourrait un jour faire parvenir ces reliques à la mère, à la femme peut-être de l'Américain. Halley Smith, Maynard furent descendus par Styx-Noir et Hall; tous deux, comme Saunderson Baines, avaient été scalpés. Ils avaient été pendus avec les lanières de leurs fouets de chasse. Pauvres gens! Tous deux avaient reçu plusieurs coups de feu; ils s'étaient bravement défendus. Baïines, au contraire, avait

été ménagé, et tout fit penser à notre ami que la flèche de Chitti-Jolo l'avait cloué vivant. .

Quelques heures après, une fosse était fermée non loin des cyprès, creusée dans un léger hummock, qui rendait cet endroit moins humide que le reste du marais, et une grossière croix de bois s'élevait, marquant, dans ces solitudes, la sépulture de trois chrétiens.

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