XXV. — LA LETTRE
Il y avait trois mois écoulés depuis la mémorable séance du 7 août 187... à la North American Geographical Society, section de la Nouvelle-Orléans. On avait vu partir, l’un après l'autre, la Confiance, puis le Good Luck; on n'avait de nouvelles ni de l’un ni de l'autre.
Plusieurs fois des membres impatients de la Société de géographie avaient interrompu les séances hebdomadaires pour demander des nouvelles des deux hardis pionniers : leurs enquêtes étaient demeurées sans réponse; on n'avait pas plus de nouvelles de Julien du Merry et de son camarade Segris que de Saunderson Baines et de ses deux amis Tom Halley Smith et Ralph Maynard, le charmant reporter, qui manquait beaucoup au journal de la localité.
Qu'’étaient-ils devenus ? L'’anxiétéétait grande. On parlait vaguement d’une expédition en règle
au printemps, expédition volontaire entreprise sous l'inspiration du journal /’/ndépendant de la Nouvelle-Orléans, et dans laquelle on coulerait à fond toutes les questions relatives à l'Okeechobee el l’on traverserait d’outre en outre le lac et toute la presqu'île. On parlait beaucoup de rassembler des souscriptions, et les ingénieurs les plus distingués de la ville étaient occupés à étudier les plans et devis de bateaux à faire pour naviguer sur la boue et arriver au lac impossible, précisément par la voie tremblante qui en fermait l'accès aux simples piétons!
A l’une des dernières séances, le vieux père Waits avait demandé la parole.
— Messieurs et honorables collègues, avait-il dit, je n'ai été que trop prophète dans la mémorable séance du 7 août dernier, lorsque j'ai conclu d’oyrës mes propres impressions que l'Okeechobee serait mortel pour quiconque tenterait d'y arriver... Ce n’estpas que je m'inquiète beaucoup de cequ’estdevenu cette espèce de fou, ce Franco-Espagnol qui est parti pour le lac. Non, je ne m'en inquiète point, en vérité! Mais ce qui m'afflige au plus haut point, messieurs,
c'est que cette folle équipée va nous coûter la vie de trois de nos compatriotes.
— C'est vrai! c'est vrai!
— … les plus estimables, messieurs; je gémis quand je vois vides les places de notre brave S. Baines et celles de Halley Smith et du charmant Ralph Maynard!
— Bravo! Il a raison !... Nous aussi !
— Bravo! Il a raison !.…
— Encore une fois, messieurs et honorables collègues, laissez-moi vous répéter que l'air des swamps est mortel pour nous. Qu'a-t-il trouvé sur sa route de l'Ouest, notre excellent collègue et ami? Qui le saura jamais? A:t-il rencontré l’eau, la terre, le marais, le bois, le sable? Qui nous l’apprendra? Le temps largement nécessaire pour faire dix fois ce voyage est dépassé. Ah! messieurs, cette absence prolongée est de bien mauvais augure.
— Il a raison. Écoutez!
— Écoutez, dites-vous? Plüt au ciel que vous m'eussiez écouté avant le départ et que notre noble ami n’eût pas répondu aux provocations insensées de ce Francais bravache…
— Hourra ! C’est vrai!
— Encore une fois, messieurs et honorables collègues, écoutez ceci et méditez-le : pour qu'il y eût au bord de l’Okeechobee des êtres à forme humaine, Dieu a créé un animal spécial, le Séminole, qui seul peut y vivre... L'homme ne le peut pas!
— C'est évident!
— Messieurs, j'ai dit. Nous pleurerons trois nobles victimes vouées à la plus terrible mort par un fou! J'ai dit.
Mais voilà que tout à coup une nouvelle circule dans la Nouvelle-Orléans avec la rapidité de l'éclair... Qu'est-ce ?.…
— La goëlette la Confiance est à quai!
— Pas possible!
— Mais si; la charmante embarcation est au warf. vers la rue de Court-House.
— Allons voir! Elle bat pavillon français.
— Voyez-vous cela? Elle ne peut pas arborer le drapeau des États de l'Union?
— C'est comme cela; et de plus elle porte des fleurs à tous les mâts!
— Et Minecawa?
— Et Toby Hall ?
— Et le commandant ?
— M. Segris? Il est à bord... Tiens! le voilà sur la dunette.. Il se frotte les mains, il a l’air content...
— Ils ont peut-être réussi! Ga a tant de chance, ces Français!
— À qui le dis-tu ?
— De braves Américains comme nous, ca n'aurait pas un bonheur si insolent.
Le lendemain, c'était jour de séance à la North American Geographical Society. L'assistance:
était au grand complet, les figures se montraient anxieuses, personne ne faisait de questions, mais tout le monde était ému. Enfin le président prit place au fauteuil : on eût entendu voler une mouche.
— Messieurs, dit-il, vous n'êtes pas sans savoir que la goëlette /a Confiance, partie sous la direction de M. Julien du Merry, notre collègue, à la découverte de l’Okeechobee, est à quai...
Nous allons avoir des nouvelles de l’un de nos
champions, nous recevrons ses communications avec déférence ; mais je crois devoir vous engager, messieurs, en présence d’un seul témoignage, à attendre celui du second voyageur pour assurer notre opinion. Je suis heureux de saisir l'occasion qui se présente pour vous rassurer sur le sort de nos trois compatriotes : si notre adversaire — je ne crains pas de le nommer ainsi — a réussi, nos amis n’ont certainement pas moins de chances que lui.
— Hourra pour le champion américain!
— Hourra! oui, messieurs, et au bonheur de bientôt serrer les mains de nostrois amis! Hourra pour le Good Luck !.…
— Hourra! Baines for ever!!!
— Messieurs, un messager de M. Julien du Merry, M. Segris, le commandant de la goëlette la Confiance, demande la faveur d’être introduit devant vous et de vous remettre le rapport promis par le pionnier de l'Est vers l'Okeechobee…
— Qu'il entre! Écoutez !.…
Segris fut introduit. Sa bonne grosse figure respirait un air de gaieté intime, un peu gouailleuse et tellement marquée qu'un frisson par-
courut électriquement les rangs des Yankees assemblés sur les siéges. Il s'incline -courtoisement, s'approche du président et, lui remettant un pli cacheté :
— Monsieur le président, ma mission est terminée. Cependant, comme j'ai assisté à une partie de l'expédition, je vais attendre, si vous le trouvez bon, que, lecture en étant faite, des questions me soient adressées, afin d’y répondre du mieux que je pourrai.
— Nous vous remercions d'avance, monsieur.
— La lettre! la lettre!
Le président brisa le cachet : un agenda s’échappa de l'enveloppe et tomba sur le bureau. le président le mit de côté machinalement, et, d'une voix émue, lut les lignes suivantes :
« M. Julien du Merril, membre résidant à la Nouvelle-Orléans, à M. le président de la North American Geographical Society... »
— Ah!ilest sauf?
— Ïl est sauf, monsieur le président.
— Et son adversaire?
— Monsieur, je n’ai point à m'en occuper.
— Soit. Messieurs, je reprends. — Écoutez! écoutez.
« Monsieur le président,
« D’après les statuts de la Société, je dois rendre compte sommairement des événements du voyage de découverte entrepris par moi en Floride, autour du lac Okeechobee, ensuite des résolutions prises dans la séance du 7 août 187... Je le fais ici, me réservant de faire paraître une relation détaillée de cette entreprise dans les journaux français du monde entier.
« Parti, à bord de la goëlette la Confiance, de la Nouvelle-Orléans, j'ai dû aborder la Floride par l’est, puisque cette côte m'était dévolue.
« Itinéraire de Jacksonville à Picolata, Saint- Augustin, New-Smyrna, toujours remontant le Saint-John, traversant les lacs Dunns, George, Hillsboro ; là j'ai dû abandonner la goëlette et gagner, par les grandes cyprières, le fort Pierce; puis, revenant dans ma vraie direction de l’est vers l’ouest, entrer dans les interminables forêts vierges pour gagner le cours du Kissimee qui,
parallèle au Saint-John, mais coulant en sens inverse, descend du lac Tohopékaliga.
« J'ai pu aborder le cours du Kissimee, un peu au sud du lac Istokpoga, pour, de là, descendre le fleuve jusqu'au fort Bassenger.
« Ma course, à partir de ce point, consistait à descendre le Kissimee du nord au sud jusqu’à son embouchure dans le lac Okeechobee, au cap de l'Orfraie. J'exécutai ce parcours au milieu de marais sans fin, dépassant les dernières habitations et les chantiers les plus avancés dans les immenses cyprières.
« À partir du cap de l’Orfraie, nous étions sur les eaux maudites du lac, but de notre course : poussant du nord et marchant vers l'est, pour revenir par l'ouest, nous avons exécuté le périple du lac, grâce aux secours désintéressés et chevaleresques du grand Oskéola…
— Ilest mort depuis longtemps, fit la voix du vieux Waits.
— Silence!
«.… qui, loin d’être mort, conserve pour les Français l'amitié la plus sympathique et la plus
dévouée.…..
— Hum! hum!
— Silence!
«… et nous l’a prouvée en nous faisant traverser, sains et saufs, grâce à ses guerriers, les terribles Éverglades.
« En remontant du sud au nord, sur la rive ouest du lac, nous avons rencontré, dans un bouquet remarquable de grands cyprès isolés au bord de l’eau, dans les jungles de Palmettos, les cadavres de trois membres de la Geographical Society qui avaient essayé, par l’est, la conquête de l’Okeechobee. C'étaient ceux de MM. Baines, Halley et Maynard.. Ces collègues avaient été tués par Chitti-Jolo(le chien enragé), l’un des chefs des Séminoles, qui ne font pas de quartier aux Américains...»
— Hourra! hourra! Malédiction!.… I]faut aller éventrer ces démons! Vengeance !... À mort les bandits !.…
Ce fut un tumulte de malédictions et d'imprécations formidables. Enfin le silence se rétablit un peu et le président put continuer :
«.. Ils sont morts en gentlemen. Je joins ici, monsieur le président, le journal de M. Saun-
derson Baines, commencé par lui et terminé par son compagnon M. Ralph Maynard. J'ai recueilli pieusement cette épave que les Séminoles avaient méprisée, parce qu'elle vous peut montrer quelles misères avaient assailli ces messieurs dans leur courte traversée du désert mouillé... Mon ami M. Segris a recu les autres reliques trouvées sur ces messieurs, leur dépouille entière, qu'il vous remettra et que vous pourrezfaire parvenir à leurs familles éplorées.….»
— Ces objets sont à votre disposition, messieurs.
— Merci, monsieur. Ces restes de no: amis morts seront religieusement conservés par nous et par ceux à qui ils furent chers! Messieurs, permettez à votre président une motion particulière; à quoi bon continuer la pénible lecture que nous poursuivons?... Nous sommes vaincus...
le fait est évident. indéniable... Nous sommes vaincus... Eh bien! messieurs, acceptons notre défaite. N’est-il pas dans le génie de la race américaine de ne jamais désespérer? Nous prendrons une éelätauie revanche dans une. autre expédition. n’en doutons pas! Go ahead !!
— United States for ever !
— On ne trouve pas tous les jours, messieurs, un Okeechohee pour l’affronter.. dit lentement Segris.
Le président, surpris, se tourna vers le visage triste du capitaine; celui-ci ajouta d’une voix grave :
— Une seule race, messieurs, était capable de mener à bonne fin cette terrible campagne contre les éléments et contre les hommes... c’était celle qui réunit en elle le sang de l'Espagne et le sang de la France!
Alors, tournant le dos lentement, il disparut au milieu d’un silence profond.