‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 48 sur 49 · XXIV. -— LE BON CAMPEMENT · texte numérisé non relu

XXIV. -— LE BON CAMPEMENT

Oskéola fit remarquer le lendemain à Julien du Merril la crique la plus poissonneuse de l'Okeechobee; elle est située un peu au sud du cap Palmettos, dont elle est séparée par un archipel de petites îles basses. Ce sont précisément ces îles qui, brisant la violence du vent lorsque les tempêtes d'automne et d'hiver se déchaînent, forment derrière elles comme un lieu de refuge assuré pour les poissons. Partout ailleurs nous avons vu ces eaux inhospitalières vides d’êtres vivants que le peu de profondeur du lac livre sans uéfense aux secousses atmosphériques. |

Quelques jours plus tard, la tribu et les voyageurs étaient assemblés au Bon Campement, au bord du lac, quand Oskéola s’approcha de Julien du Merril :

— Que mon frère blanc ne prenne pas en mauvaise part ce que je vais lui dire.

— Parlez, chef! vous m'avez rendu un tel

service que vous avez le droit de tout dire.

— T1 faut nous quitter.

— Mon frère rouge y a-t-il bien pensé?

— Hélas! oui. Oskéola aime beaucoup son frère Julien, mais il ne peut aller plus loin. et d’ailleurs mon ami blanc n’a plus besoin de lui...

— On a toujours besoin d’un ami, d’un frère, chef! Mais le grand Oskéolaest un sage... S'il veut partir, c’est qu'il le doit...

— Sans doute.

— Eh bien! que mon frère rouge me laisse lui dire que l’un des regrets de ma vie sera de le quitter, que je penserai souvent à lui et que je le prie de penser quelquefois à moi.

— Oskéola parlera souvent de son frère blanc des saws-grass… Qu'il se rassure, il nel’oubliera jamais!

— Un mot encore, chef. Un Français n’est point un Yankee; chéz lui, le cœur a ses droits. Que mon ami veuille bien me permettre d’envoyer quelques cadeaux aux guerriers séminoles, qui nous ont aidés, secourus comme des frères.

— Oskéola le veut bien.

— De retour dans mon pays, j'enverrai des

émissaires à mon frère rouge par le fort Bassenger ; de là, arrivant au Bon Campement, où nous sommes, mes frères rouges y viendront-ils chercher nos présents ?.…

— Ils y viendront. Quand?

— Dans trois mois de ce jour, si mon frère le veul,

— Dans trois mois de ce jour, Oskéolaysera,

— Adieu, chef! pensez à moi!

— Adieu, frère blanc! Un chef n'oublie pas.

Et, se détournant lentement, il s’éloigna suivi de ses guerriers, et tous disparurent peu à peu dans les palmettos. . . . . . .

Dès le lendemain matin, Julien appela Toby Hall :

— Tcby,je vais vous charger d’une mission de confiance : vous aurez, à notre retour à Saint- Augustin, vingt dollars de gratification si vous ne perdez pas un moment.

— Maître, que faut-il faire?

— Il faut partir en éclaireur aussi rapidement que possible.

— Je partirai.

— Reconnaîtrez-vous votre chemin, une fois au fort Bassenger ?

— C'est le mé‘:er de Toby Hall.

— Voici deux lettres : mettez-les dans votre ceinture. L'une est pour mon ami le capitaine Segris qui commande la Confiance. Vous trouverez ce bateau qui m'attend au haut du Sain!- John. Vous savez où?

— J'irai sans dévier, maître...

— C'est bien. La seconde lettre. est... pour.

— Pour Buena-Vista?

— Oui, dit Julien qui rougit jusqu'aux yeux.

— Elle sera remise. Et puis, maitre ?.….

— Vous m'attendrez là.

— J'attendrai…

— Âu surplus, vous ferez ce que M. Sesris vous ordonnera.

— Je pars.

Et le brave métis, posant ses armes au fond de son petit canot, se débarrassa de sa couverture, puis, saisissant ses avirons, partit à fond de train, suivant les bords du lac, et disparut bientôt au milieu des joncs et des herbes.

Julien du Merril, demeuré seul avec ses serviteurs, reprit sa place dans le second coracle et y placa devant lui la jeune fille : Sarah était plus légère que chacun des hommes. Minecawa et Styx-Noir suivaient au milieu des roseaux de la rive...

Le lendemain, la petite caravane passait en face des murs du fort Canter, et Minecawa tirait là un cerf et une biche superbes, dont la chair, dépecée, fut chargée sur les épaules des voyageurs et devint leur grande provision pour gagner le fort Bassenger, auquel il fallait toujours revenir pour retrouver les chevaux.

Ce fut un plaisir pour nos voyageurs de revoir le cap de l'Orfraie, et, le lendemain, ils trouvaient rassemblés leurs chevaux dans le patio du fort et racontaient à l'officier une partie de leurs aventures.

Hâtons-nous, comme eux, vers les amis qui leur tendaient les bras... Deux semaines après, la petite cavalcade avait atteint de nouveau les rives du Saint-John; on approchait de Pilaka en suivant le courant, quand un cavalier arrive

tout à coup à fond de train vers eux... c'était Segris…

En un clin d'œil, il fut dans les bras de son vieil ami.

— Julien!

— Segris! |

— Dieu soit loué! Tu es de retour!.…

— Oui... mon ami... et.

— Les autres? Oui... Fernandina se porte à merveille.

— Brave ami, va! Et son père ?..

— Son père aussi.

— Nous monterons à bord et nous partirons pour Buena-Vista, n'est-ce pas?

— Oui.

— Quel bonheur!

— Oui, un vrai bonheur... et que tu mérites bien.

— Tais-toi, je suis trop heureux! je vais me casser quelque chose.

— Bah! n’aie pas peur, les gens heureux le sont tout à fait.

— Dieu t’entende!

Une heure plus tard, on était en vue de la

Confiance amarrée sur ses ancres. Julien la contemplait avec ravissement. Tout était calme à bord, la corvette semblait dormir, pas un homme n’y remuait…

— Allons! à bord, ami! j'ai hâte de revoir ma petite chambre.

— Et moi donc, répondit Segris en tendant la main à sou ami pour entrer dans le canot.

On accosta et Julien montait l'échelle du bord.

En ce moment, un branle-bas se fit dans les flancs de la corvette.. Tous les hommes criant : « Hourra! Vive du Merril! » paraissent sur le pont, les petits pierriers font feu à bâbord et à tribord, des coups de revolver partent de tous côtés, les mâts se pavoisent comme par enchantement, et le brave Segris se frotte les: mains.

Julien, ahuri, montait toujours, et, arrivé au haut de l'échelle, au moment où il mettait le pied sur le pont, une apparition se montre à la porte de la cabine.

Le pauvre garçon pensa tomber àlarenverse…

Fernandina... était devant lui!

Tomber à ses pieds, se trouver une minute après dans les bras de don Cristobal, fut l'affaire d'un clin d'œil...

Laissons ces amis à leurs épanchements. Le bonheur n’a qu'une courte histoire.

Le soir, ce fut distribution et régal à bord : Minecawa et Styx-Noir se trouvèrent emplis comme des futailles et portés à leurs hamacs respectifs par les matelots en liesse. Toby Hall lui-même reparaissait tout à coup dans ce branlebas de combat.

Aux premières lueurs du jour, la Con/iance gagnait le lac Dunns et marchait de toute sa vitesse vers Buena-Vista.

Un mois après, Segris, en grande tenue, servait de témoin à Julien du Merril qui épousait Fernandina au milieu de toute la noblesse du canton réunie au vieux manoir. Ce furent des réjouissances d’une semaine; on se rappelle encore dans le pays ces noces de Gamache pantagruéliques. Un beau matin, Segris et la Confiance, l'un portant l’autre, avaient quitté le mouillage du Saint-John.. et laissé leur place vide comme un nid abandonné...

On disait au village que le capitaine était parti pour la Nouvelle-Orléans, chargé d’une mission secrète.

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