V. — SAINT-AUGUSTIN
Cette bourgade est cependant une des plus anciennes villes de la Floride ; elle date de 1535, alors que les Espagnols comprirent qu'il était temps de s'établir dans ce magnifique pays. Elle fut fondée par Mendès de Avila, qui traita avec les Indiens et obtint d’eux toutes les terres de la côte orientale, jusqu’au fleuve Saint- Jean.
Saint-Augustin ne fut pas longtemps tranquille. Les Anglais s'étant établis dans la Virginie, la Caroline, le Massachusets, la guerre éclata. La petite ville fut brûlée par l'amiral Drake en 1556. Elle avait vingt ans ! Or, de-
puis ce temps, ses malheurs ne finirent pour ainsi dire point : prise et reprise, saccagée chaque siècle, si elle vit, c’est par un miracle de constance.
En 1665, elle fut prise par les boucaniers ; en 1712, elle fut assiégée par les Anglais, et enfin elle fut cédée à la Grande-Bretagne en 1763.
Hélas! ce ne fut pas là une longue trève ! Dixhuit ans plus tard, en 1781, elle fut reprise par les Espagnols, qui la gardèrent jusqu'en 1821, époque à laquelle ils vendirent toute la Floride aux Américains.
Saint-Augustin, la ville la plus importante de la Floride orientale, n’est point sur le Saint- Jean. Dès le lendemain matin, la Confiance, après avoir fait une trentaine de milles, jeta l'ancre en face de Picolita, un petit bourg situé sur la rive gauche de la rivière et où aboutit la route de la capitale. Quelle route ! Un chemin boueux, défoncé par les lourdes roues des chariots à bœufs, contournant des terres marécageuses et des cyprès !
On laissa la goëlette sous la garde du quartier-maître : Julien et son ami Segris louèrent
une carriole au village et emmenèrent avec eux le métis et Minecawa pour choisir des chevaux, car il fallait se munir de montures. Styx-Noir demeura sur le bateau ; en sa qualité de nègre, les Indiens et les métis ne le voyaient point d’un bon œil, et le jugeaient comme une créature beaucoup au-dessous d'eux.
C'était la première fois que Julien allait trouver sur son chemin un spécimen des forèts de la Floride, un exemple en même temps d’une partie des difficultés qui devaient l’assaillir plus loin dans le pays. Le chemin cahoteux où la charrette de Picolita secouait les deux amis s'enfonçait, à peu de distance du fleuve, sous une haute mais claire futaie de chènes d'espèces variées et de platanes au-dessus desquels #élançaient les cimes magnifiques des grands palmiers ! à chou si renommés dans le pays. Julien fit arrêter sa voiture et voulut approcher de ces arbres gigantesques ; mais il reconnut, aux premiers pas, que traverser une futaie floridienne n’est rien, mais que traverser le fourré qui la remplit est autre chose!