IV. — LE DÉPART
Un mois après la séance mémorable de défi à la Geographacal Society, une fine et légère goëlette quittait le Warf où elle avait reçu ses derniers aménagements et descendait allègrement les 170 kilomètres de Mississipi qui devaient la mener à la mer. Quiconque eût passé : sous son arrière, bas sur l’eau, eût lu, en lettres : d'or, le mot : Confiance.
AUTOUR DU LAC 25 * À bord, Julien du Merril assis sur la dunette, la tète dans sa main, leissait errer ses regards : de la mer au ciel où se couchait le beau soleil des » tropiques.
* Quelques semaines plus tard, nous le retrou- ! verons doublant, au large, le cap Agi, et évitant le grand courant du Gulfstream, qui, sortant du golfe du Mexique, le jetterait trop au large ‘de sa route. En effet, fidèle à sa promesse, il “marche à la station que le hasard lui assigna lpour sa part du défi... L’est lui est dévolu : il labordera la Floride par l’est! Pour cela, il lui faut longer à une vingtaine de lieues seulement 4 les côtes basses et plates de cette presqu'île pen- «dant une centaine de lieues et chercher la passe
Nassau, entre les îles Talbot et Amélia qui gar-
«dent l'embouchure du Saint-John.
î Il allait tout d’abord à Jacksonville.
Pour remonter les eaux du fleuve Saint-John, il lui fallait un bateau spécial; c’est pourquoi il avait acheté la Confiance, construite en vue de la navigation dans les fleuves, munie d'un fond {demi-plat et de formes spéciales. Ces con- “ditions expliquent pourquoi il n’osait s’aban-
donner trop loin en pleine mer : son bateau était M incapable de résister à une tempête.
La nuit est venue, tout émaillée d'étoiles; une! de ces nuits tropicales dont la splendeur est in- $
descriptible. Le vent du sud pousse le petit na-! vire comme une mouette sur les flots verts de”
l'Atlantique. Julien, songeant aux difficultés de! son entreprise, suit machinalement du regard la# houle perpétuelle des flots qui battent les grèvesk
La
basses et arides de la Floride et vont se briser,“
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à six mille lieues de là, sur les côtes d'Europe!»
— France, terre bénie, berceau des ancètres!!
Espagne, berceau de la mère qui m'a nourri ! salut de loin! puisse votre fils, un jour, vous revoir !.…
La chaleur est accablante, le soleil se couche, dans le sang, une brume transparente et dorée. se lève à l'horizon, baignant l'ile Amélia qui se ; montre comme une basse langue de terre ter- | minée en falaises. |
Cinq hommes et le capitaine Segris, vieil ami \ de collége, forment tout l'équipage de la Con- j fiance. Le capitaine quitte Julien pour veiller! dans la nuit limpide. Mais, depuis le coucher du soleil, la brise est tombée : la mer tranquille est}
unie comme un lac d’un bleu plus lumineux que le ciel. Elle resplendit de mille feux; chaque pli se développe en une nappe frangée éblouissante. La petite goëlette découpe en noir, sur le ciel, la silhouette de ses voiles pendant inertes sur leurs cordages.…
Des sillons de feu paraissent et disparaissent autour du navire : ce sont des requins ou des bonites qui allument ces traînées sur leur passage, tournant et retournant sans cesse, rappelant involontairement ces girandoles que l’hirondelle décrit dans les airs, au soir d’un beau jour, sur l’eau d’un étang.
Mais la passe est franchie : la Confiance change de route, vers le sud cette fois-ci, et navigue dans la passe Talbot pour ranger le phare du Hasard, qu’on voit au-dessus de Pablo, à bâbord. À cet instant, elle entre dans les eaux du Saint- John. Pablo est une petite maison de poste au milieu d’un superbe bosquet de magnolias et de chènes verts : trente milles restent à parcourir pour arriver à la ville; c’est l'affaire de vingtquatre heures.
— Segris, dit Julien, n'oublie pas ton métis!
— Nous le verrons demain. Je n'ai garde de l'oublier, tu serais capable de me prendre un de mes hommes!
— Tu peux y compter! Il me faut mes compagnons au complet.
— Tu les auras, j’en fais mon affaire.
— Et les chevaux?
— Pour ceux-là, nous avons le temps d'y #
penser!
Les deux amis de collége se dirigeaient du port, où la Confiance était amarrée près d'un | warf en charpente, vers une des rues qui débou- !
chaïent sur la place du Court House. Ils appro-
chaient d’une case, à l’entrée d’une étroite rue !
latérale, ou mieux, d’un chemin boueux et non pavé, — la boue semble l'élément constitutif de ce pays qui pourrait être si admirable! — et heurtèrent à la porte. Cette case, bâtie en torchis et en roseaux, couverte de feuilles de palmier, devait renfermer une famille indienne.
Effectivement un homme de trente-deux ou trente-trois ans sortit, salua Segris comme une ancienne Connaissance et resta devant lui, attendant ce qu'il allait lui dire. C'était un beau
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garçon, sans contredit, mais au regard rusé et faux; sur ses joues, revètues de ce rose profond particulier aux Peaux-Rouges, s'étendait un tatouage bleu représentant un cœur entouré de petits ronds. Blouse de laine et ceinture de soie par-dessus un vêtement de peau collant, tel était son accoutrement.
— Comment va le colportage, Toby? demanda Segris.
— Tout doucement, monsieur Segris.
— Alors vous ne voyez pas d'inconvénient à nous accompagner dans une tournée que nous voulons faire à l'Okeechobee?.…
— Ga dépend du prix...
— Bon!... Combien demandez-vous?
— Deux dollars par jour, payables au retour.
— Soit.
— On fournira les armes et les provisions?
— Naturellement.
— C'est vous le maître, monsieur Segris?
— Non. C'est mon ami Julien du Merril que voici.
— Très-bien... Quand partez-vous ?
— Tout de suite.
— Je vous suis. Vous: me permettrez bien d'emporter quelques marchandises avec moi pour mes clients?
Et voilà comment Toby fut embauché. Dix minutes après, il marchait à côté de ses nouveaux maitres. Le soir, il était muni d’une excellente carabine, d’une paire de revolvers et d’une couverture qu’il portait en travers sur sa poitrine comme les Écossais leur plaid.
— Bonjour, monsieur Segris ! dit une voix enrouée au moment où le jeune marin revenait avec ses compagnons sur la place.
— Tiens ! c'est vous, Minecawa ?
— Oui, monsieur. Pour vous servir, si je le puis.
— Pardieu! ça se trouve bien! Le maquignonnage va-t-il bien ?
— Oach mal, mal, monsieur Segris! on ne vend plus de chevaux en ville... plus rien que des rosses !.. pas d'argent!
— Bah!
— Vraiment oui; je l’affirme!
— Hum ! Et la chasse, mon brave?
— La chasse, monsieur Segris.. oh! c'est
AUTOUR DU LAC af
bien pis! Il n’y a plus de gibier... plus du tout! | On tue un malheureux daim, et il faut aller le | chercher à dix milles d'ici. Malheur! on meurt de faim!!!
| — Et de soif, n'est-ce pas ?.…
— Ma foi! oui, monsieur Segris.
— Alors, ami Muscoluguge, vous êtes disponible ?.….
— Certainement, monsieur Segris…
— Voulez-vous venir avec nous faire un tour de côté de l’Okeechobee ?.…
— De l'Okeechobee ? répondit le sauvage en:
relevant la tête. Oach ! il y a déjà bien des années que je n'y suis allé !.. Pas depuis.
— Oui, j'entends. Pas depuis notre scalp?
— Non! non! Il y a déjà longtemps...
— Raison de plus; viendrez-vous ?
. — Je viendrai, monsieur Segris. Je viendrai pour voir si les Indiens y sont encore... Non, il n’y en à plus... ils sont morts !
— Combien voulez-vous?
— Deux dollars par jour.
— Entendu! Nous partons demain. Le bateau est au warf Saint-Jean.
— J'y serai.
Et il y fut.
C'est ainsi que le gentilhomme scalpé devint l’'engagé de notre ami. Minecawa était un vieil Indien devenu Yankee, c’est-à-dire ivrogne, paresseux, voleur... et maquignon !
Tels sont les effets de la civilisation.