LE JOUR DE LAN
m'envoie de ses cheveux dans un reliquaire, en me disant que ce sont ceux de Louis XVI ?
Monsieur d'alalv. — Est-ce que je sns? Ilsedil que vous allez probablement accrocher ça dans votro chambre, peut-être même à la tête de votre lit... et dame, il ne )ui est pas désagréable de penser que ses cheveux... il croit peut-être que ça lui portera la veine... que ça le fera aimer de vous... Il ert féticheur comme toutl. . .
Paulette, moqueuse. — Et cela reprisente quelle période ?...
Monsieur d'Alaly, sans voir quelle se moque de lui. — Oh ! Gaiilac en est encore à la période persuasive, protectrice et dirigeante. Aujourd'hui il veut vous montrer qu'il est un guide sûr en art... C'est une merveille, ce bibelot qui n'a l'air de rien!... Il n'espère pas qu'une passion folle vous fasse tomber entre ses bras, mais il compte s'insinuer tout doucettement dans votre vie, y prendre une grande place, se rendre indispensable, être toujours là veillant au grain, et profiter un beau jour d'un instant de colère, de défaillance ou d'ennui... Vous riez? vous vous moquez de moi?...
Paulette. — Moi I je bois vos paroles ! Je suis enchantée d'apprendre de quelles admirations je suis entourée... [Mouvement de M. d'Alaly), de quels pièges, veux-je dire... afin de... les éviter soigneusement...
Monsieur d'Alaly. — Voici un cadeau simple I... Un bouquet d'œillets saumon...
Paulette. — C'est la fleur que je préfère...
Monsieur h'Alaly. — Ah! c'est quelqu'un qui est au courant de vos goûts ?... ( Vexé.) Je ne savais pas, moi, que vous aimiez ces œillets-là? Oh! obi Ils sont dans un petit verre irisé qui vaut deux louis à peine... C'est d'une simplicité... triomphante !... Quel est l'amoureux qui envoie ce souvenin"
Paulette. — C'est Fryleuse I
Monsieur d'Alaly, aigre-doux. — Vous ne me demandez pas la période )
Paulette, énervée. — Je la demande!
Monsieur d'Alaly. — Amour heureux... {Mouvement de Paulette.) Je vous ferai remarquer que je ne me dis pas satisfait.
Paulette. '— Merci !
Monsieur d'Alaly. — Ce vase modeste contenant vos fleurs favorites signifie : « Voici ce que vous » aimez, ce n'est pas un cadeau, mais seulement > un souvenir... Ça n'a pas de valeur pour les ) autres, mais c'est quelque chose pour vous, » puisque cela vient de moi ? » Voilà ce que pense, à l'heure qu'il est, le beau Fryleuse, soyez-en sûre...
Paulette. — Comme vous faites bien parler les autres? Pourquoi donc vous y prenez- vous diffé-
LE JOUR DE l'an 381
remment pour votre propre compte ? C'est un tort ça, mon ami ?
Monsieur d'Alaly, tombant en arrêt sur un arbuste planté dans une caisse de vieux saxe, en forme de caisse d'oranger. — Qui est-ce qui s'est permis de vous offrir ça ?
Paulette. — C'est le prince de Calabre...
Monsieur d'Alaly. — Eh bien, il ne se gène pasl... Crétin, va I
Paulette, étonnée. — Mais... Je ne vois rien là d'extraordinaire. Cette caisse est très jolie, et...
Monsieur d'Alaly. — Je ne parle pas de la caisse, mais de l'arbuste...
Paulette. — Ah! ça, c'est différent I C'est très laid... Elle est vilaine cette petite plante grêle... les feuilles sont d'un vert triste et la fleur est insignifiante... C'est bête, car il ne manque pas de jolies plantes...
Monsieur d'Alaly, amer. — Oui, mais de jolies plantes qui ne seraient pas des emblèmes...
Paulette. — Ahl c'est unemblème.^ l'emblème de quoi?
Monsieur d'Alaly. — De l'amour; le myrte est l'emblème de l'amour, ne le saviez-vous pas?...
Paulette. — Je le savais... vaguement;... on nu m'expliquait pas beaucoup les emblèmes, à moi i surtout ceux de ce genre-là... Et puis, je n'avais jamais vu de myrte... C'est comme des lentilles, je
n'en ai jamais vu non plus... de vivantes, parce que des cuites...
MoNsiKUR d'Alaly. — Qu'cst-cc qui a pu donner i cet animal de prince l'idée de vous envoyer çaî
Paulette. — Pas moi, toujours !...
Monsieur d'Alaly. — Il me déplaît fortement, ce monsieur 1 Vraiment, ils sont inouïs, ces souverains en disponibilité... ils se croient tout permis... Celui-là est certainement convaincu que tout ce qui vient de lui doit être bien accueilli par vous... Ça, c'est l'a mour ramolli et autoritaire. . .
Paulette, riant. — Le pauvre prince 1 Je suis sûre qu'il se sera creusé la tête pour trouver ce cadeau... emblématique...
Monsieur d'Alaly.— Et ce bonhomme horrible, pc^nt sur ce panneau doré ?
Paulette. — Ça?... C'est M. de Pondor.
Monsieur d'Alaly. — Une jolie croûte 1
Paulette. — C'est de son ouvrage...
Monsieur d'Alaly, mettant son lorgnon. — Ça ne m'étonne pas... Quelle ordure 1 Est-ce assez i.^moble?... {Il veut incliner le panneau.) Fichtre I... Mais il pèse trente livres, ce panneau-là I... il est donc en plomb I (Le regardant attentivement.) Mais... sapristi!... mais, Dieu me pardonne...
Paulette. — Quoi donc ?
Monsieur d'Alaly. — Il est en or 1 1 1
LE JOUR DE l'an j8j
Paulette. — En or ?
Monsieur d'Alaly. — Eh oui I c'est une plaque d'or massif !... C'e.-.t poinçonné, repoinçonné, archipoinçonné... Afin que personne n'en ignore... C'est une manière de dire : « Je n'ose pas vous donner cinq cents louis, comme ça... tout bonnement... Alors, j'ai eu l'idée de vous donner ce machin-là... Vous pouvez très bien laver la petite cochonnerie que j'ai faite dessus et faire fondre la plaque. » Ça revient exactement au même» seulement c'est une manière plus convenable d'offrir de l'argent aux femmes du monde, qui n'ont pas l'air de s'en apercevoir.,.
Paulette, regardant le panneau. — C'est ma foi vrail Eh bien, mais ce n'est pas déjà si bête, cal...
Monsieur d'Alaly, menaçant. — C'est l'idée d'un cuistre... qu'il est, du reste...
Paulette. — Oh ! Vous êtes sévère...
Monsieur d'Alaly. — Je sais juste !... à peine... ei quand je pense qu'un individu pareil se permet de... Ça me fait bondir !
Pauleite, s' approchant de la fenêtre. — Calmezvous... Tenez 1... Regardez là. ..dans la cour, cette superbe caisse de faïence... c*t ce grenadier en fleurs
Monsieur d'Alaly. — Ah ! je l'ai déjà vu ce matin,., il a fait faire un écart à mon cheval... C'est un cadeau... volumineux I...
Paulette. — C'est ravissant. ..Malheureusement,
j84 AUTOUR DU MARIAGE
le grenadier ne peut tenir dans le vestibule... il est tellement grand que ça casse les branches... J'ai été forcée de le laisser dans la cour... ça me désole 1
Monsieur d'Alaly, narquois. — Je comprends ça?... De qui ce présent... encombrant?
Paulette. — De Montespan.
Monsieur d'Alaly, devenant hargneux. — C'est parfait!... Il veut que tout le monde voie bien son cadeau... il savait qu'il n'entrerait pas dans la maison et...
Paulette, agacée. — Comment voulez-vous qu'il sache ça?
Monsieur d'Alaly. — Il connaît la maison comme s'il l'avait bâtie I... [Amer.) Il y vient assez souvent pour ça I... Alors, il s'est dit : t Je serai à !a porte, en faction... Je verrai tout ce qui entre et sort, et tout ce qui entre et sort me verra. Si je ne fais pas plaisir avec mon bête d'arbre rouge, du moins je compromettrai, c'est toujours çal »
Paulette, moqueuse. — Vous êtes d'une bienveillance?...
Monsieur d'Alaly. — C'est que je suis outré de voir la désinvolture avec laquelle vous traitent tous ces godelureaux...
Paulette. — Enfin, mon ami, ils sont reçus à la maison... ils font les politesses qui leur sont possibles... Voudriez-vous pas qu'ils vous fissent des cadeaux, à vous?
LE JOUR DE l'an 385
Monsieur d'Alaly. — Nous ne nous entendrons janiJ'is là-dessui»; ainsi il est inutile de discuter... fe souhaite une superbe gelée cette nuit, le grenadier de Moniespan sera... simplifié.
Paulette, vexée. — Oh I vous êtes méchant!...
Elle plonge machinalement la main au fond du cloisonné de l'excellent M. d'Oronge et mange un bonbon.
— Ils sont exquis, ces bonbons!
Elle replonge et retire un petit papier plié en quatre.
— Tiens! une devise I
Monsieur d'Alaly, gracieux. — C'est fait exprès pour vous, je le parierais?
Paulette, lisant tout bas. — Je le parierais aussi...
* Madame,
» Je suis fou, complètement fou... dites un mot, » voulez-vous? Je ne vous demande pas de m'en- » courager, mais ne me défendez pas d'espérer... je » vous prie... je vous supplie à genoux?...
» o. d'oronge. »
— [A part.) C'est vrai qu'il est fou !... Et l'autre qui... {Pouffant de rire.) C'est étonnant comme il a du nez, mon ma>ri 1
Monsieur d' Al al^. continuant sa promenade. —
Cette ombrelle est-elle accompagnée d'un parapluie, fcU moins?...
Ï*AULETTE. — C'est M. de Rechampy qui m'envoie ça; voyons, vous n'allez pas vous fâcher contre celui-là, je présume? Il n'est pas compromet* tant, lui!
Monsieur d'Alaly. — Il n'est pas compromettant, il est salissant !!...
Paulette. — Oh 1 un vieil ami !
Monsieur d'Alaly. — Un vieil ami, tant que vous voudrez! Je ne permets pas aux vieux amis de vous donner des ombrelles de vieux Venise, car c'est du vieux Venise I... Et le manche?... il est inconvenant! Un serpent qui offre une pomme 1...
Paulette. — En écaille blonde... c'est joli, joli...
Monsieur d'Alaly. — Charmant 1 ainsi que l'allusion... Je voudrais le lui faire manger, son serpent... Quelle brute!...
Paulette. — Ne vous emportez pas?
Monsieur d'Alaly. — Je m'emporterai si ça me plaît I... C'eit votre faute, tout ça I
Paulette, ahurie. — Ma faute?
Monsieur d'Alaly, s' animant peu à peu. — Ehl parbleu oui! Si vous n'aviez pas été coquette, provocante même... tout ça n'arriverait pas...
Paulette, saisie. — Provocante avec le vieux Rechampy I... Ah mais! dites donc ?..
LE JOUR DE l'an 3^7
MoNSiBijR d'Alaly. — Je ne parle pas de celuilà plutôt que des autres, j'en parle même moins...
Paulette, se contenant. — Je vous rends grâces...
Monsieur d'Alaly. — Croyez-vous que Montespan se permettrait de vous envoyer cette caisse... indiscrète, si vous ne lui aviez pas fait entendre...
Paulette. — Quoi?
Monsieur d'Alaly. — Que vous le trouvez à votre gré... pas autant que Fryleuse, pourtant... Oh I Fryleuse et les œillets saumon I c'est le comble de Toutrecuidancel... Celui-là se croit sûr d'être aimé.
Paulette, entre ses dents, — Comme Pierret...
Monsieur d'Alaly. — Vous dites?
Paulette. — Rien. {Nerveuse.) Je vous écoute avec recueillement...
Monsieur d'Alaly. — Et le duc de Grenelle!... Vous lui permettez de vous embrasser les mains...
Paulette. — C'est mal?
Monsieur d'Alaly. — Oui... parce que ce vieux satyre y met des intentions...
Paulette. — C'est effrayant ce que vous découvrez d'intentions qui échappent aux autres, vousV
Monsieur d'Alaly. — Je suis sûr aussi que vous /DUS serez plainte à ce rustre de Pondor de la modicité de votre pension? Vous lui aurez dit que je vous laisserais aller nue; de là, ses largesses...
Paulette. — La plaque? J'espère, au contraire,
que, dans cet espoir, il ne m'eût rien donné du lout!...
Monsieur d'Alaly. — Vous avez tort de plaisanter, je vous le jure ?...
Paulette, exaspérée. — Et moi, je vous jure à mon tour que vous avez tort de me pousser à bout... de me soupçonner à faux, ridiculement... Vraiment, c'est honteux I
Monsieur d'Alaly. — Je sais ce que je dis...
Paulette. — Croyez-vous?
Monsieur d'Alaly. — Et je prouverai que j'ai raison...
Paulette, rognonnante. — Je vous y aiderai...
Monsieur d'Alaly. — Hein?
Paulette. — ...
Monsieur d'Alaly. — Vous avez menacé. Dieu me pardonne?...
Paulette. — ...
Monsieur d'Alaly. — Allons, répondez?... N'estil pas terrible de sentir son bonheur, sa vie, son honneur, aux mains d'une femme sans principes, qui se fait un jeu de bafouer tout cela?...
Paulette. — ...
Monsieur d'Alaly. — Vous vous taisez? Vous ne trouvez rien à répondre?... {A part.) Elle est anéantie!
Paulette... [A part.) — Ah! c'est ainsi?... Je suis irréprochable, et je n'en suis pas moins aussi mal-
LE JOUR DE l'an 389
menée que si je ne l'étais pas?... Eh bien, non» C'est trop béte, à la fin! Puisque j'ai les ennuis de la situation, j'en aurai du moins les avant^^ges... Oh! oui, je vais le tromper... et bien! Quand je fais les choses, moi, je les fais mieux que personne!...
MoNsiEiTR d'Alaly, la regardant. — Pauvre petite 1... {A pari.) Elle se repentll!