‹ Autour du mariageChapitre 6 sur 33 · OU · texte numérisé non relu

OU

— J'ai trouvél L'air qu'on Joue, c'est le menuet du Petit-Duc.

— Il est 'vjcn gentil, le petit-duc!.., il ne ressemble pas à son père, c'est tout à fait un autre genre, mais il est gentil tO'Ut de même I...

— Qui donc entonne le Salutaris ?

— C'est X...!

— Encore I Ah çà ! c'est indécent I

— Je ne comprends pas que Joseph ne s'oppose pas à...

— Lui! il ne s'en doute cas...

— Et l'autre vieille qui est là aussi I

— E.i'es finiront un jour par se manger..,

O salutaris liosii^.

Qiiœ cœli pandis ostium; Bella premunt hostilia, Da robur, fer auxilium....

Paulette, la tête inclinée. — Glorinde est là... /e viens de la voir quand nous nous sommes levés pour les anneaux... Est-ce que...? Bah! de quoi vais-je m'occuper là?... Mon Dieu, faites que mon mariage tourne bien... Ça ne dépend que de vous, mon Dieu ! C'est vraiment grand et beau, cette cérémonie!... L'orgue, les chants, le soleil, lesfleurs... Je me sens empoignée, moi I... J'ai mal aux nerfs... horriblement mal aux nerfs...

Monsieur d'Alaly, le regard perdu. — Mon Dieu, faites que Paulette m'aime ei n'aime que moi, surtout I Je ne vous ai pas fatigué de demandes jusqu'à présent, mon Dieu; vous pouvez bien aujourd'hui accueillir favorablement cette petite requête... Ma femme est un bijou... je ne suis pas le seul à le trouver, elle sait aussi à quoi s'en tenir là-dessus, et elle a vingt ans! La situation n'est pas sans m'inspirer quelque crainte... vous m'avez si souvent rendu séduisant quand il ne le fallait pas, Mon Dieu! faites qu'à présent je le sois pour le bon motif et pour la plus grande gloire du

68 AUTOUR DU MARIAGb

mieux compris de vos sacrements... Ah çà, je suis ému, j'ai envie de pleurer...

Monsieur d'Hautretan. — Mon Dieu, faites que mon gendre soit un meilleur mari que moi... que Clorinde, ou une autre, ne reprenne pas la corde; qu'il ne se fiche pas de trop grosses culottes, et que, lie son côté, Paulette ne fasse pas de farces... Je sais bien que sa mère est une sainte et que son exemple... mais c'est à moi qu'elle ressemble et... du diable si je sais ce que j'éprouve... je suis tout bête... Ils ont beau nous jouer de la musique folâtre... Cette cérémonie m'émeut 1 positivement elle m'émeut! c'est plus fort que moi...

Madame d'Hautretan, sanglotant. — Mon Dieu, éloignez de ma Paulette tout chagrin, ou au moins toute grande douleur. Faites-la honnête femme et bonne mère. Vous lui avez donné l'intelligence et la beauté; donnez-lui le bonheur. Faites, ô mon Dieu, qu'elle soit aimée de son mari comme elle mérite de l'être et qu'en retour d" cet amour elle lui consacre toute sa vie... éloignez d'elle les tentations trop fréquentes; je la connais, elle ne résisterait pas...

Clorinde, modestement inclinée. — Depuis six mois, je me demandais comment je me débarrasse rais de lui ; il m'annonce son mariage. Je place a la scène à faire, » comme dirait Sarcey. Bénéfice net ; cent mille francs I C'est ça, la veine !

PENDANT LA MESSE 6g

Philippe et Giselle, quêtant.

— Fais donc attention ! tu me marches tour temps sur les talons 1

— C'est toi qui m' recules sur les pointes...

— Qu'est-ce que tu as donc à tes gants?... ils sont tout gras!...

— J' sais pas... rien... à moins que je m' sois p't'être un peu gratté la tête.

— Tiens 1 tu viens encore de marcher sur la robe d'une dame !

— Mais depuis qu' nous quêtons, je n' marche que sur ça...

— Imbécile!

— Répète un peu et j' te lâche!

— Si tu m' lâches, j' crie! Je 1' dirai à m'sieu l'abbé, va! pour qu'y t' gronde...

— Et moi à miss, qu' je 1' dirai : et tu seras privée d' dessert, et comme y a justement beaucoup d' bonnes choses ce soir, et qu' t'es gourmande...

— Ben, fais ça, et puis tu verras !..

— Quoi qu' je verrai? quoi?

Groupe d'amis du marié.

— A-t-il une veine, cet animal de Joseph!

— Un bouton de rose et quinze cent mille francs.

— C'esi trop pour luij il ne sera pas à la hauteur.

— Je le crains.

' — Et moi je l'espère.

~ Est-ce que la mariée est fille unique?...

— Mais non, il y a encore la petite crapaude qui quête...

— Ah bah! elle est rudement jolie, cette petite!...

— Elle le sera surtout!

— Regardez-moi ces mines. Un moucheron grand comme la main, et ça veut déjà plaire !

— Ce sera la joie du vingtième siècle! Quelle différence avec le moutard ! A-t-il l'air assez bête...

— Voilà la meilleure preuve de la supériorité de la femme sur l'homme, elle se tire toujours bien de toutes les situations difficiles.

— Dame, elle a le rôle passif.

Amies de la mariée.

— Je ne le trouve pas joli, moi, le mari de Paulette I

— Il n'est pas joli, mais il a l'air distingué.

— Bah! quand on est pâle et qu'on n'a pas beaucoup de cheveux, on a toujours l'airdistingué.

— Qui donc est cette dame en robe mauve, là, à droite?

— Je ne sais pas... J'ai idée que c'est une cocotte.

— Ohl

— Mais oui; il ne vivait que là-dedans, M. d'Alaly.

— Ah bien 1 par exemple! si mon mari s'avisait

d'amener des cocottes à son mariage, il me payerait ça,

— Qu'est-ce que tu lui ferais?

— Je ne sais pas trop, mais je trouverais bien quelque chose.

— Moi, je crois qu'il ne faut jamais avoir l'air de s'apercevoir de ça.

— Ça dépend des tempéraments. Moi , je nt pourrais pas ne pas m'apercevoir.

— Bah I on croit ça et puis on s'y fait ! Au contraire, ce doit même être très commode!

« Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filins et Spii-itus sanctusl »

L'officiant, très énervé. — Je parie qu"'il est une heure 1... Il y a de quoi avoir une gastrite de faire ce métier-là... Quand j'aurai assez de bibelots pour encombrer mon cabinet, j'enverrai promener les grands mariages avec joiel . .. On reçoit de jolies sommes, mais c'est tuant, à la fin!... C'est ce vieux prêtre qui a élevé le jeune homme, qui a tout retardéavecson discours... il a été d'un filandreux... 11 ne savait plus où il en était. J'avais envie de le remettre à flot... Malheureusement ça ne se far: pas... Ça Jts blesse. C'est comme quand, à la chasse, oa appuie le coup de fusil d'un maladroit : il ne vous en sait aucun gré... Très jolie, la mariée. . et lui bien fané... Je parie qu'avant un an, le directeur de la petite en entendra de drôles..

Dans un groupe élégant.

— Gomment! on chante le Domino noir, à présent !...

— Vous rêvez.

— Du tout.., écoutez... Heureux qui ne respire... Entendez-vous?

— J'entends bien Heureux qui ne respire, mais je ne crois pas que ce soit le Domino...

— C'est de mauvais goût, tous ces chanteurs... l'Opéra, rOpéra-Comique; il manque Granier et Théo...

— Et Léa d'Asco...

— Il fallait bien rassembler un grand nombre d'artistes pour pouvoir y glisser X...

— Le ténor de la mère d'Alalyl... G'est vrai, je ne pensais plus à lui!...

— Elle doit être furieuse, la mère d'Alaly, aucun prince n'est venu...

— G'est que M. d'Hautretan est très bonapartiste... et vous comprenez...

— Eh bien, qu'est-ce que ça fait?...

- Au contraire, Pauletie est une jolie recrue pour le parti.

— Et il en a besoin. Les femmes parlementaires peuvent posséder de grandes qualités, mais elles manquent de charme et de chic...

~ Allez- vous à la sacristie ?

PENDANT LA M ESSH 7J

— Naturellement, il faut bien qu'on me voie. Bousculade. Tout le monde se précipite à la fois

dans la sacristie.

Paulette a repris son teint reposé et sa physionomie souriante,

M. d'Alaly a l'air de plus en plus ennuyé. Il répond distraitement aux compliments et mollement aux poignées de main; il lui tarde d'être seul avec Pauleite.

Madame d'Alaly est navrée : X... a fait un déplorable couac, et Monseigneur, non seulement n'est pas venu, mais ne s'est pas fait représenter.

Madame d'Hautreian regarde mélancoliquement Paulette.

Seul M. a'Hautretan est radieux. Enfin, c'est fait! Il va donc pouvoir retourner paisiblement à son cercle I

A la sortie, Paulette et M. d'Alaly montent tous deux dans leur coupé.

Après un instant d'éloquent silence, M. d'Alaly prend la main de Paulette et îa baise chaleureusetnent.

Paulette, scandalisée. — Oh I II y a du monde dans la rue!... Voyons!...

— Mais...

Paulette , simplement. — Autant baisser les stores tout de suite, alors 1

M. d'Alaly, d'abord stupéfait de cette réponse,

reprend bientôt possession de lui-même et retrouve le fil du discours préparé.

— Vous êtes si jolie, ma Paulette adorée, si jeune, si candide... Ah! comme je vais vous aimer, vous respecter !...

— Me respecter 1 je suis bien jeune encore pour être respectée.

— Je veux, ma Paulette, vous faire comprendre combien l'amour que vous m'inspirez est différent...

— De celui que vous éprouviez pour la dame héliotrope qui était là tout à Theure... Est-ce cela?

M. d'Alaly reste frappé 4e stupeur. Sa femme est-elle moins innocente au il ne l'a supposé!

Dans un coupé de l'express de Strasbourg.

Paulette.

Monsieur d'Alaly.

Plaids, valises, nécessaires, etc., etc.

Un gros bouquet de lilas blanc.

Le train s'ébranle lentement et sort de la gare. Paulette semble très occupée à arranger des bibelots dans un petit sac de cuir du Levant chiffré d'argent.

Monsieur d'Alaly s'approche autant que la séparation des places le lui permet.

Paulette le regarde.

Monsieur d'Alaly, tendremenî. — Enfin nous voilà seuls, ma Paulette adorée I... Ahl que je suis heureux!... Et vous? êtes-vous un peu heureuse aisisi?

Paulette, tranquillement. — Sans doute, sans

doute...

Monsieur d'Alaly. — Vous voilà donc à moil.» Je puis vous adorer et vous le dire 1... Ah 1 regardezmoi ainsi... encore... encore... toujours!. .. Ah! que l'aime vos grands yeux naïfs!... (// va pour l'embrasser sur les yeux et se trouve arrêté par le grand chapeau; il recule en se frottant l'œil.)

Paulette, riant. — Ah! mon Dieu... mon chapeau vous a éborgné ? Pas encourageants, hein ! ces chapeaux-là? ( Elle rit.)

Monsieur d'Alaly, cherchant à rire aussi. — C'est vrai... Dites-moi?... est-ce que vous tenez à le conserver, ce chapeau?

Paulette, ôtant son chapeau. — Pas du tout. Monsieur d'Alaly, s' agenouillant devant elle. — Que vous êtes fraîche et pure, ma Paulette!... 'Extase.) Et vous, m'aimez-vous un peu?

Paulette. — Mais oui, Monsieur...

Monsieur d'Alaly, suppliant. — Gomment 1 vous m'appelez « Monsieur », encore!... J'espérais pourtant... je me croyais en droit d'espérer...

Paulette. — Ah bien ! puisque vous me parlez de ça, je vais vous dire quelque chose qui... mais promettez- moi que ça ne vous fâchera pas.

Monsieur d'Alaly, l'embrassant. — Je le jure... Je jure tout ce que vous voudrez, et, pourvu que vous consentiez à m'appeler Joseph...

VOYAGE DE XOCES 77

Paulette, hésitante. — Voilà justement le chiendent!...

Monsieur d'Alaly, surpris. — Le chiendent ?, ,

Paulette, résolument. — Oui, je ne veux pas vous appeler Joseph, parce que c'est un nom ridicule... Il faut en changer...

Monsieur d'Alaly. — Mais... je ne vois pas ce que Joseph a de ridicule...

Paulette. — Vous ne le voyez pas... Vraiment? Eh bien, tant pis pour vousl...

Monsieur d'Alaly. — Si je m'appelais Contran, ou Arthur, ou Agénor... je comprendrais votre répugnance à me nommer ainsi; mais Joseph, c'est un nom simple, sans prétentions... un nom comme Paulette...

Paulette, vivement. — Je suis bien sûre, Monsieur, que s'il y a une sainte Paulette, elle n'est pas connue par une histoire grotesque... qu'elle n'a pas refusé obstinément les hommages qu'on lui offrait...

Monsieur d'Alaly, très étonné. — Ah ! et elle serait sainie Paulette... tout de même?

Paulette. — Enfin, vous conviendrez bien que ce nom dé Joseph est fâcheux... Moi d'abord, if m'impressionne odieusement... ça sert de comparaison; on dit: « Il fait son Joseph ! »

Monsieur d'Alaly. - On le dit. on le dit... ça dépend où..

78 AUTOURDUMARIAGB

Paulette. — Je sens que je ne pourrais pas aimer quelqu'un qui s'appelle Joseph 1...

Monsieur d'Alaly, à lui-même. — Alors il n'y a encore rien de fait, puisqu'elle parle au conditionnel... Diable!.,.

Paulette, s' appuyant contre lui, câline. — Dites-moi que vous changerez de nom... Qu'est-ce que ça peut vous faire?... vous avez bien un autre nom que celui-là...

Monsieur d'Alaly. — Je m'appelle Antoine.

Paulette. — Allons, boni encore une histoire analogue ! Encore un qui a résisté à la tentation I... C'est Jouer de malheur!

Monsieur d'Alaly, légèrement agacé. — Mais, sans cela, ce ne serait pas un saint !

Paulette. — Allons donc! tous les saints n'étaient pas des imbéciles!

Monsieur d'Alaly, narquois. — Alors, selon vous, saint Antoine a eu tort de se refuser à...

Paulette. — Je n'ai pas à juger la conduite de saint Antoine, ce nom est déplaisant, voilà tout! Vous n'en avez plus d'autres ?

Monsieur d'Alaly. — Je m'appelle Marie-Jo» seph-Antoine. Vous n'allez pas m'appeler Marie^ n'est-ce pas?

Paulette, sèchement. Non, mais je ne vous appellerai d'aucun des trois...

Monsieur d'Alaly, cherchant à tourner la dis-

cussion en plaisanterie. — Peste I vous êtes difficile à contenter ; quand vous aurez des bébés, il faudra choisir soigneusement ieurs noms, afin que, plus tard, ils ne se trouvent pas dans la situation où je suis pour l'instant...

Pauletîe. — Si vous débutez ainsi... rien ne presse...

Monsieur d'Alaly. — Hein?

Paulette. — A quelle heure arriverons-nous à Strasbourg?

Monsieur d'Alaly, redevenant tendre. — Nous n'allons pas jusqu'à Strasbourg, ma Paulette...

Paulette. — Gomment.!*

Monsieur d'Alaly, lui passant un bras autour de la taille. — Non... nous descendrons à Châions, où nous devrons être à neuf heures.

Paulette. — Voilà une idée! Moi, je préférais aller à Bâle tout d'une traite; on a dit que cela ne se pouvait pas et il a été convenu qu'on s'arrêterait à Strasbourg. C'est encore changé?...

Monsieur d'Alaly. — Mais on n'arrive à Strasbourg qu'à quatre heures du matin...

Paulette. -^ Eh bien, qu'est-ce que ça fait?...

Monsieur d'Alaly. — Cela fait. . . Votre mère a craint...

Paulette. — Maman 1 Ah! je suis bien sûre que ce n'est pas maman...

Monsieur d'Alaly. — Mais... moi aussi... je dé-

8o AUTOUR DU MARIAGE

sirais ne pas vous fatiguer par un trop long voyage, et je...

Paulette. — Ah I ouicne ! Si vous croyez que je ne sais pas la vraie raison!...

Monsieur d'Alaly. —

Paulette. — Vous êtes collé sous bande, hein?

Monsieur d'Alaly, saisi. — « Collé sous bande! »

Paulette. — Pardon... Maman mt gronde toujours pour mon langage I... Mais j'ai beau me surveiller... ça m'échappe!...

Monsieur d'Alaly, sérieux. — En effet, il faut tâcher d'éviter ces locutions... malsonnantes qui... Embrassez-moi, ca vaudra mieux?

Paulette, à elle-même. — Il est embêtant...

Monsieur d'Alaly. — Ce n'est pas vous qui embrassez, vous vous laissez faire; est-ce que vous ne voulez pas m'embrasser, Paulette?

Paulette. — Mais si. {A elle-même,) Il a la peau très douce. [Haut.) Prenez garde de vous asseoir sur mon chapeau, il faut mieux le mettre dans le filet... [M. d'Alaly prend le chapeau qui est informe.) Ah! c'est fait! Il est aplati et les fleurs se sont écrasées en faisant des taches de verdure...

Monsieur d'Alaly. — Nous en achèterons un autre en route.

Paulette.— AChâlons! Il sera joli 1

VOYAGE DE NOCE 6l

Monsieur d'Alaly. — Vous le rendrez joli, si laid qu'il puisse être: un rien vous pare...

Paulette. — Vous trouvez? Moi pas. Et à ce propos, voulez-vous que nous nous occupions ui\ peu de mon budget de toilette?

Monsieur d'Alaly, douloureusemeni. — Ohl vous voulez qu'en ce moment...?

Paulette. — Pourquoi pas? nous en serons débarrassés.

Monsieur d'Alaly. — Vous savez bien que vous aurez ce que vous voudrez, vous devez être très raisonnable et je. . .

Paulette. — Eh bien, non, làl j'aim.e mieux vous dire tout de suite que je ne suis pas raisonnable du tout; je veux une pension...

Monsieur d'Alaly. — C'est bien ainsi que je l'entends, et je pense que vingt-cinq mille francs..

Paulette. — C'est pour blaguer, n'est-ce pas?

Monsieur d'Alaly, inquiet. — Pour blaguer?...

Paulette. — Oui, que vous m'offrez une pension dérisoire...

Monsieur d'Alaly. — Mais, ma chère entait, c'est votre mère, elle-mê.ne, qui a hxé ce chiffre, le trouvant plus que suffisant...

PaULc:tte. — Maman !...

Monsieur d'Alaly. — Oui, votre mère qui, beaucoup plus riche aue nous ne le sommes en ce mo-

82 AUTOUR DU MARIAGH

iTient, se conientait de dix mille francs lorsqu'elle avait votre âge.

Paulette. — Mais on ne faisait pas les amours de choses qu'on fait maintenant, et qui coûtent des Drix fousî... Et puis, elle n'y entend rien, maman I... On était vertueux du temps demamanî alors on n'avait pas besoin de tout ça!

Monsieur dAlaly, de plus en plus inquiet. — Ah!

Paulette. — Je vous demande pardon de me rebifTer comme ça, mais c'est que... Voyons, cela vous ennuierait pourtant si, au bout de l'année, pour payer ma couturière, j'étais obligée de lessiver mes bijoux.

Monsieur d'Alaly, — Ohl...

Paulette, sans remarquer sa surprise. — Ah! c'est que je me connais, voyez-vous, je sais bien (jue je ferais une bêiise dans ce cas-là.

Monsieur d'Alaly. — Je pensais que vingt-cinq mille francs pour une toute jeune femme sortant peu..

Paulette, bondissant. — Vous avez dit?

Monsieur d'Alaly. — Que vingt-cinq mille francs me paraissent suffisants pour la toilette d'une tou.e jeune femme...

Paulette, achevant. — Sortant peu. \.. Vous ave?, iit : a sortant peu ». Pourquoi avez-vous dit: « sortant peu » ?

Monsieur d'Alaly. — Mais parce que mon inten-

tion n'était pas... quand on est nouvellement mariés... {Voyant qu'il s'embarque mal.) Au reste, nous ferons absolument ce que vous entendrez faire à cet égard...

Paulette, — Ahl je respire! à la bonne heure I {Elle s'incline vers lui gentiment.)

Monsieur d'Alaly, V embrassant. — Chère petite!... {A lui-même.) Q.u'est-ce qu'elle a encore à me demanjder.^ Ah! mais, ah! mais, ce n'est pas du tout ce que je croyais ! {Haut.) Pardonnez-moi ma surprise, mais je vous ai si rarement rencontrée dans le monde que je m'imaginais que...

Paulette. — Que je ne l'aimais pas! Je l'adore 1 Seulement pas celui dans lequel nous allions 1 Les souvenirs de maman datent de 1846, et ses relations aussi, malheureusement! Alors, vous comprenez que ce n'est pas très drôle... Pas de bals gais, pas de parties de théâtre, pas de petits cinq heures...

Monsieur d'Alaly. — Vous aimez les petits cinq heures.? Toutes vos amies mariées en ont?

Paulett^. — Oai, pour les visites... banales.

Monsieur d'Alaly. — Ah! banales I Et pC'Urles... autres?

Paulette. — Les autres?... On leur fixe une heure, de bonne heure : deux heures, par exemple...

Monsieur d'Alaly, appuyant. — Aux amies?...

Paulette. — Amies ou amis, peu importe.

Monsieur d'Alaly. — Pardon 1 Mais vous ignorez, je crois, qu'il y a des maris, beaucoup de maris même, qui désirent que leurs femmes ne reçoivent pas de visites... isolées intentionnellement...

Paulette. — Si, ]e sais ça; ceux-là sont en effet nombreux, car ce sont les imbéciles!

Monsieur d'Alaly. — Ah ! Et pourquoi ? voulezvous m'expliquer pourquoi ?

Paulette. — Volontiers ! Lorsqu'on dit à une femme: «Je vous défends de recevoir M. X... à une heure qui n'est pas celle de tout le monde », elle ne le reçoit pas, si elle est soumise. Mais alors elle va le voir, et c'est le plus sûr moyen de hâter le dénouement... dénouement qui n'aurait probablement pas lieu, si le mari leur eût laissé le temps de se mieux connaître...

Monsieur d'Alaly, complètement ahuri. — Il y a un peu de vrai là dedans; mais, dites-moi, Paulette, comment avez-vous appris tout cela?...

Paulette, simplement. — Mon Dieu, quand je vois arriver quelque chose, Je cherche à me rendre compte de la raison pour laquelle ça arrive... J'ai eu tort, peut-être, de vous dire ainsi ce que je pense?

Monsieur d'Alaly. — Pas du tout. (Résigné, à lui-même.) J'aime autant savoir à quoi m'en tenir... ^l puis, ma foi, elle est tellement jolie que je n'ai

VOYAGEDENOCES Sj

pas le courage de lui en vouloir... et il ne faut pas l'ennuyer, l'efifaroucher... Elle serait capable de m'envoyer promener... avant la lettre 1... Pourv i qu'elle m'aime, mon Dieul...

Paulette. — Vous ne dites plus rien; à quoi pensez-Vous ?

Monsieur d'Alaly. — A mon bonheur 1 Vous êtes si charmante... Cette petite taille si ronde... cette peau... Ecoutez-moi, Paulette, nous augmenterons le budget de la toilette, mais vous me ferez une petite concession...

Paulette. — Laquelle?

Monsieur d'Alaly. — Vous vous contenterez d'une couturière. Vous ne vous ferez pas habiller par un homme, je trouve cela révoltant 1

Paulette. — Ça, jamais 1 d'ailleurs, à mon avis, un tailleur n'est pas un homme!...

Monsieur d'Alaly. — Mais ce n'est pas une raison pour...

Paulette, continuant. — C'est un être sant sexe!...

Monsieur d'Alaly. — Oh ! pourtant!...

Paulette. — Et pui.';, les couturiers donnent au contraire des conseils bien moins... malins que les couturières...

Monsieur d'Alaly. — Ah ! vraiment, et pourquoi }

Pai'leite. — Parce qu'un homme s'entend mal.

si artiste qu'il paisse être, à mettre en lumière les parties... séductrices des clientes. Ce devrait être le :ontraire, n'est ce pas? Un homme devrait mieux /uger ce qui convient à une femme, puisqu'il est censé expérimenter par lui-même les effets produits... Eh bien, nonl La femme a une si excessive intuition de la toilette, elle excelle tellement à faire ressortir les valeurs, à combiner des surprises, à préparer des révélations inattendues, que la moindre femme de chambre en sait là-dessus plus long que les couturiers célèbres. Ce qu'elle drapera ou tortillera ira moins bien, sera drapé et tortillé avec moins d'art; mais ça dessinera, ça moulera les bonnes places, et provoquera forcément l'aJmiration des plus indifférents.

Monsieur d'Alaly, à lui-même. — Allons, bon I elle est plus fine que moi, la petit.: monstre 1

Paulette. — Vous trouvez que Je parle trop, n'est-ce pas.-* que je suis trop à l'aise avec vous? C'est pas la faute de maman, elle m'avait bien recommandé d'éire très réservée; mais, que voulezvous? je ne peux pas; le vieux jeu est contraire à ma nature, il n'est pas dans mes cordes.

Monsieur d'Alaly. — Je préfère que vous vous montriez à moi de suite telle que vous êtes, Paulette...

Paulette. — Tout d'un coupl... comme çal... ce serait peut-être beaucoup 1...

Monsieur d'Alaly. — Mais non.

Pallette. — Ah! c'est que je me dilate 1 J'ai été comprimée si longtemps! pas par papal... Il est très jeune de caractère, papa, et d'allures...

MoNSU-UR d'Alaly. — Ah !

Pal'lette. — Faites donc pas l'étonnél Gomme si vous ne saviez pas que papa fait la fêtel Voyons, c'est en faisant des farces ensemble que vous l'avez connu...

Monsieur d'Alaly. — IJais...

Paulette. — Je vous assure que vous perdez votre temps, vous ne me mettrez pas dedans... Donc, je vous disais que papa ne me comprimait pas dû tout, sa famille non plus; les oncles et les tantes, de ce côté-là, sont tous de bons enfants... Elle est bonapartiste, la famille de papal... C'est pas à la pose du tout, du tout. Mais la famille de maman! ça fait frémir, vous verrez ça! Austères, gêneurs, des têtes de marrons sculptés ou de parlementaires, en disponibilité hélas! Ce qui fait qu'ils versent dans le sein de leur famille les fl^is d'éloquence destinés aux masses plus nombreuses et plus préparées pour recevoir le choc. Je suis sûre que votre mèie et la famille de maman s'entendront a ravir... Maman, cl'.e, est excellente, c'est tout dili-irent!

Monsieur d'Alaly. — ..... . ^

Paulette. — J'ai dit une bêtise!...

Monsieur d'Alaly. — Je vous assure, au contraire, qu'il vaut mieux me parler franchement; je me suis bien aperçu que ma mère ne vous plaisait pas beaucoup...

Paulette. — Eh bien! c'est vrai, là!... Elle a fait les cent coups...

Monsieur d'Alaly. — Mais...

Paulette. — C'est trop connu pour le nier. Voyez-vous, les bontés qu'on a pour les princes, ça honore, certainement, mais ça fait trop de potin. Ce n'est pas pour ça, du reste, que j'en veux à votre mère, au contraire... Il est toujours rassurant d'avoir une belle-mère dans ces conditions-là, parce que, en pareil cas, elle devra se montrer indulgente...

Monsieur d'Alaly, voulant protester. — Comment ! en pareil cas?...

Paulette. — Ce que je reproche à votre mèrf,, c'est de nous prendre tous pour des gogos qui ne savent rien et de vouloir nous la faire à l'intolérance... Mais vous pouvez être tranquille^ je serai très gentille pour madame d'Alaly, parce que je sais que vous l'aimez beaucoup, et que je désire vous rendre le plus heureux que je pourrai... Oui, c'est vrai... Vou;.^ verrez, Je suis une bonne fille, pourvu qu'on me laisse rire sans trop me sermonner; je suis certaine que nous nous entendrons à -merveille... quand vous me comprendrez mieux t. ..

Monsieur d'Alaly, se rapprochant et l'enlaçant de nouveau. — Vous êtes adorable , mais un peu., comment dirai-je?..,

Paulette. — Gamine? Vous auriez mieux aime une jeune fille mystérieuse et sentimentale?

Monsieur d'Alaly. — Mais non... Pourtant, on m'a dit que vous étiez sentimentale, que votre cousin de Tendron avait pour vous une passion violente, et que vous n'étiez pas indifférente à...

Paulette, indignée. — Anatole! allons donc 1 un petit serin !

Monsieur d'Alaly. — Petit serin, tant que vous voudrez, mais très joli garçon!

Paulette. — Lui? Mais il a l'air d'un ténor en ballade...

Monsieur d'Alaly. — Enfin, il n'était pas à notre mariage, c'est un fait 1

Paulette. — Parbleu ! il se cache à la campagne, aux environs de Paris I

Monsieur d'Alaly. — Tout seul?

Paulette. — S il était tout seul, il ne se cacherait pas.

Monsieur d'Alaly, — Avec qui?

Paulette. — Je n'en sais rien, mais je présume, étant donnée l'intelligence d'Anatole, que c'est avec une femme du Skating, qui lui aura fait croire que le soin de la dépouiller de sa robe d'innocence lui elaitréservé, et qu'elle n'accepterait que son cœur,

abrité sous une chaumière à volets verts, avec un jet d'eau au fond du jaidin... Alors Anatole a Hlé, emmenant sa conquête...

Monsieur d'Alaly, à lui-même. — C'est inouï! elle n'est pas naïve du tout, mais du tout... Pourquoi ai-je été m'imaginer qu'elle l'était?... car, il faut être juste, elle n'a rien fait pour me tromper... Je la jugeais d'après sa mère... Où diable cette bonne femme-là a-t-elle été pêcher cette enfant?...

Paulette. — Nous arrivons à une station.

Monsieur d'Alaly. — C'est Châlons... je crois... j'espère... (// se penche.) Oui... c'est Châlons... Quel bonheur, ma Paulette chérie! (// la saisit dans ses bras et l embrasse longuement.)

Paulette, remettant paisiblement ses petites affaires dans son sac. — Je vous assure que nous aurions très bien pu aller jusqu'à Strasbourg !

vu

LE LENDExMAiN

Un appartement d'hôtel. Salon et chambre à coucher. Rideaux, canapés et fauteuils en damas de laine jaune. Sur la cheminée, une pendule surmontée d'un zinc d'art représentant Vulcain fabriquant les armes d'Achille. Vases d'albâtre contenant des fleurs artificielles et des herbes sèches; candélabres faussés. Au mur, des gravures suspendues à des rosaces dorées par de longues ganses jaunes : Une Martyre, l'Assassinat du duc de Guise, Majarin mourant et le Dernier adieu des Girondins. Parquet rouge et glissant, semé de carrés de tapis. Par !a porte du salon on aperçoit la chambre à coucher. Un lit d'acajou excessivement élevé et entouré d'un entrecroisement compliqué de rideaux de mousseline d'un blanc douteux garnis de franges et de boules en coton. ULETTE, étendue sur un des canapés du salon, rêvasse les yeux au plafond. Peignoir de cachemire de l'Inde rosethé, attaché par des brandebourgs d'argent. Mules roses brodées d'argent, qu'elle s'amuse à lancer et à rattraper du bout du pied.

On entrevoit dans la chambre monsieur d'Alalt qui va cJ vient^ terminant sa toilette

Monsieur d'Alaly achevant de s'habiller.

— Elle est adorable I C'est ua trésor, un vraî trésorl physiquement, s'entend! car le moral m'eût convenu davantage s'il eût été plus ingénu... C'est une enchanteresse... Le tout est de ne pas me laisser mettre le grappin complètement, car c'est déjà fait en partie... Ce qui me rassure... un peu, c'est qu'elle paraît froide... Je crois qu'elle apprécie faiblement les... plaisirs du mariage... Je voudrais les lui voir goûter davantage, et cependant, d'un autre côté, cette modération est tranquillisante... Je vois avec chagrin que je suis déjà mari , mari jusqu'au bout des ongles... Moi qui me moquais tant de cette infortunée corporation, m'y voilà par-dessus la tête!... On va rire de moi comme je riais des autres. Pourvu, mon Dieu, qu'on ne me fasse pas tout ce que j'ai fait aux autres! (// regarde dans la glace qui reflète Paillette.) Elle n'a pas l'air de s'amuser 1... Pauvre petite! Est-elle assez fraîche, assez jeune? C'est moi qui ne suis pas frais ce matin!... J'ai une tête à taire peur! Pourvu qu'elle ne s'en soit pas aper- (juel... Je n'ai pas remarqué qu'elle m'ait regardé

bien attentivement... Mais ces petites filles voient tout sans en avoir l'air. Seigneur I quelle tête!... C'est aussi cette sale glace qui fait cet effet de lividité... le tain est enlevé à plusieurs places, je suis moucheté comme une panthère!... Et ma raie!... elle s'élargit avec une rapidité effrayante. Paulette va s'aoercevoir de tout ça, c'est impossible autrement... A mesure que je lui découvrirai une perfection, elle me découvrira une imperfection... c'est une mauvaise entrée en ménage que celle-là... Je vais prolonger le plus possible le voyage afin d'éviter la mer et les petits amis empressés à guetter notre retour.-. En Suisse, rien à craindre! C'est bon, la Suisse I c'est sain, honnête!... et si embêtant qu'il est impossible de n'être pas tout l'un à l'autre! A Deauville, ce serait une autre paire de manches! J'aurais beau me tenir à l'écart, ;l y a toujours les dîners, les sauteries, les pique-nique inévitables, je les connais ces pique-nique-là! Sous prétexte qu'on est à la campagne, on boit dans le même verre et on s'allonge sur l'herbe comme des veaux, dans une promiscuité révoltante... Et puis l'heure du bain me serait insupportable... Charmante pour les garçons, l'heure du bain, mais pour les maris! Certes, Paulette ne peut que gagner à être examinée, et comme elle le sait, la petite masque, elle tiendrait à se baigner... C'est qu'elle est faite! Je croyais avoir vu

des femmes parfaites... Eh bien, elle est au-dessus de tout ce qu'on peut rêver... ronde, souple, cambrée, avec des mouvements de couleuvre qui déroule ses anneaux au soleil I... Et la peau donc I Quelle finesse de grain! c'est superbe! Je ne puis croire encore que tout ça soit à moi... C'est incontestable pourtant, jusqu'à présent... Fasse le ciel que ce soit toujours ainsi! ... Ce qui m'inquiète, c'est qu'elle n'a vraiment pas l'air de s'amuser... et, si elle s'ennuie déjà, que sera-ce plus tard, le premier étonnement passé? Je dis étonnemeni, parce que je crois qu'elle n'a guère éprouvé que cela... si elle a éprouvé quelque chose?... Elle doit être froide positivement... ou bien la sensation n'a pas été ce qu'elle attendait... Pourvu qu'elle n'ait pas ridée de chercher autre chose ! S ipristi 1 et moi qui me suis marié pour être tranquille!...

Paulette, rêvassant. — M'y voilà... au lendemain!... Ce n'est que ça! C'est bien la peine de faire tant d'histoires!... 11 n'y a pas de quoi fouetter un chat!... et dire que j'avais presque peur... moi ! Oui... mais si je croyais que c'était pUis.. terrible, je croyais aussi que c'était plus amusant... Non, là, vrai... je ne comprends pas qu'on fasse d&s

folies pour ça î... Heureusement, il y a autre chose dans le mariage... C'est sur l'autre chose que Je me rabattrai... Il est pourtant gentil, mon mari I... très gentil, mais enfin ce n'est pas ma faute s'il aime... ça, mieux que moi... car il est facile de voir qu'il aime ça... Je crois que j'en obtiendrai tout ce que je voudrai en le prenant par les... sentiments... Il me trouve très jolie... Moi, je ne le trouve pas précisément joli... ce matin surtout... Je l'avais plutôt vu aux lumières, jusqu'à présent... Mais il est distingué et très élégant ; il a une charmante tournure, et la tournure c'est beaucoup pour un homme... C'est égal, il a dû avoir des révélations plus aimables que celles que j'ai eues, moi 1 {Elle va à la fenêtre.) C'est laid, Châlonsl... du moins ce que \'en vois d'ici ; et vraiment ce n'était pas la peine de s'y arrêter... pour huit ou dix heures de plus ou de moins à passer en chemin de fer... Strasbourg m'aurait peut-être laissé un pius agréable souvenir... il y a une cathédrale, des tombeaux... et je ne sais plus trop quoi encore... Enfin, c'est une ville à voir, c'était un but, un endroit qu'il fallait forcément traverser pour aller en Suisse, tandis que cet arrêt précipité, imprévu, m'a positivement jeté un froid! Et ce bête d'appartement! 11 est propice aux épanchements, l'appartement! Je subis l'im^ pression des milieux; j'ai beau me raisonner, c'est plus fort que moi. et dame ! ce milieu laisse à dés»

rer, au point de vue poétique et confortable.. . Tout à l'heure, pendant que M. d'Alaly m'embrassait, là, sur le canapé, il me semblait que le Vulcain de la pendule le considérait narquoisement en disant : « Encore un !... » C'est absurde, ces idées-là I Mais elles me viennent malgré moi, et plus je veux les chasser, plus elles persistent... Et ces gravures ! quel choix! cette martyre, ces assassinats!... C'est affreux d'aimer entouré de ces quatre crimes!... Brr... ça fait froid dans le dos!... [Elle regardel es gravures.) Décidément, Paul Delaroche avait un talent bien négatif... il est le type de cette époque poncive et bourgeoise... Allons bien! un peu plus, je m'allongeais sur ce parquet collant... J'ai glissé sur un de ces maudits petits tapis... Nous aurions été si bien à Paris, chez nous... entourés de jolis bibelots... Il est vrai que le mobilier n'était pas terminé, mais on n'avait qu'à reculer le mariage d'un mois ou deux, rien ne pressait... {Elle regarde dans la chambre à coucher.) Il va être prêt, mon rnari, il met ses bretelles ! Quel drôle de mot, « mon mari! » ça a l'air de dire beaucoup et en ; éalité c'est d'un creux!... Pourquoi met-il des bretelles ? c'est laid, les bretelles ! . .. Est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'habiller sans ça?... Au reste, ça m'est bien égal ! Ainsi me voilà mariée ! Je suis la propriété de ce monsieur qui est là... mettant ses bretelles... et... ce qui s'est passé entre hier soir et

ce matin... peut se renouveler 365 fois par an, ei même plus, si c'est son bon plaisir!... Ah, mais ncn ! C'est révoltant I... si au moins c'e'tait varié!... Mais pas du tout! c'est d'une monotonie désespéj-ante et je comprends b^en moins... qu'avant, qu'on risque quelquefois avenir, réputation, bonheur, etc.. pour si peu... car c'est peu, si M. d'Alaly ne m'a rien dissimulé... Euhl euhl il serait bien capable de ne m'avoir dit que ce qu'il lui convient de me dire... Il doit être jaloux et craintif... depuis qu'il voit que je ne suis pas la petite niaise qu'il s'attendait à trouver... Malheureusement je ne suis pas vicieuse, oh I mais là, pas vicieuse du tout, et c'est fâcheux, parce que je le tiendrais plus solidement si je savais un tas de choses que j'ignore... les ficelles du métier, enfin I... Il est capable de me rouler... C'est ça qui serait irréparable ! Si je ne gagne pas la première partie, je suis perdue, je ne me rattraperai jamais ; quand même je parviendrais à découvrir une martingale, il serait trop tard! C'est bizarre! je suis loin d'être émerveillée des découvertes que je viens de faire; je m'attendais à mieux I J'espérais autre chose ; et, malgré tout, il me semble que j'ai perdu du terrain depuis hier... Je me suis donnée, d'abord!... C'est un tort!... Je sais bien qu'il était difficile de fairç autrement; ma-s néanmoins, je o'ai pas su tirer tout le parti voulu de cette situa-

<)3 AUTOURDUMARIAGE

don unique, envolée pour ne jamais revenir. Il y avait une Jardinière, à la maison, qui disait à maman, un jour où son mari lui avait administré une volée :

« Madame la marquise peut pas s'faire une idée combien qu' c'est embêtant d'être tous les jours battue par le même hommel »

le comprends aujourd'hui seulement la profondeur de cette pensée I

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