L E P O 1 N T D É L 1 C AT
Quand Gilberte a eu son dernier enfant, maman n'était pas contente ; elle était même furieuse, maman, et elle disait à mon beau-frère : « QuLîre enfants en cinq ans, c'est honteux, ma parole I » E: Paul répondait doucement : a Ne vous fâchez pas, ils sont si beaux, et c'est si gentil les nombreuses familles! » Et maman, de plus en plus furieuse : t Vous en parlez bien à votre aise! Pour la peine que ça vous donne à faire! » D'où je conclus...
— Ça doit être vrai. Ainsi, moi, j'ai deux serines dans une cage, des hollandaises admirables : eh bien, elles pondent tous les jours ; seulement les œuis sont vides.
— Cela ne doit pourtant pas être désagréable... Paulette. — Quoi ?
— Le mariage.
— Qu'est-ce qui te le fait penser ?
— Mais d'abord, le désir que toutes les jeunes filles ont de se marier ; ensuite, j'entends à chaque instant dire : Madame une telle est la maîtresse de monsieur un tel , et comme la maîtresse ou la femme, c'est pareil...
Paulette. — Tu y tiens?
— Pareil devant Dieu...
~ Oh 11!
Tout le monde proteste.
— Pareil devant la nature , si vous aimez mieux... Donc, c'est que cet... acte... n'a rien de
pénible, puisqu'il y a des gens qui l'accomplissent sans y être obligés, et au risque même de s'entendre blâmer ou de se voir faire des têtes...
— Sans doute... Moi, Je voudrais bien savoir « au juste » ce que c''est qu'une « vierge. »
— Cest quand on n'est pas mariée.
— Mais la Sainte-Vierge, cependant, elle avait épousé saint Joseph.
— Eh bien, oui, mais c'est justement parce qu'elle est la Sainte-Vierge tout de même..., que saint Joseph a mérité d'être saint Joseph.
Paulette. — Qu'est-ce que tout ça peut vous faire ?
— Comment! cè. ^juc ça nous raii? mais ça nous intéresse prodigieusement.
— El moi, je vous dirai qu'excepté dans l'Histoire sainte, c'est un casdeséparatioa.
— Quoi ?
— De rester vierge. J'cii vu une fois, dans le journal, un procès comme ça. La famille de la femme poursuivait le mari.
— Oh ! que c'est bizarre !
— Comment est-il possible qu'en léunissant toutes nos imaginations, nous ne découvrions pas la vérité? Comment, Paulette, tu n'es pas intriguée, pas inquiète ?
Paulette. — Pus du tout.
— Après... tu nous diras, au moins!..,
— F^ULETTS , mollement. — Mais oui , mais oui . ..
— Tu nous le jures ?
Elles ne quittent Pauleiie qu'après lui avoir fait promettre solennellement qu'elle leur « écrira » tout ce qu'elles désirent savoifa
A Saint-Augustin Midi, beaucoup de monde. Joli.^s toiletter. L'église est très parée. Tapis, massifs de fleurs. On cause presque haut en attendant les mariés, et on se retourne pour voir les artistes dans la tribune de l'orgue.
Un groupe qui s'impatiente.
— C'est assommant d'attendre ainsi...
— Au lieu d'inviter pour midi, quand on n'a pas l'intention d'arriver plus tôt...
— On a toujours l'intention d'arriver à l'heure mais il y a un tas de choses qui retardent..,
— Bah ! quoi donc ? Ils sont mariés à la mairie depuis avant-hier...
— Mais la toilette... l'émotion...
— L'émotion.!» Avec ça que les d'Hautretan sont des gens à émotion î la mère est un glaçon, le père un joyeux compagnon qui...
Pendant l> messe 37
— Eh ! eh ! ces aimables viveurs ont quelquefois leurs heures d'attendrissement...
— Je crois que les voilà!
— Enfin!... Non... C'est madame de Salamancal
— Vous rêvez...
— Mais du tout. Vo}ez.,.
— C'est ma foi vrail... Que diable vient-elle faire ici? Il est impossible qu'elle soit invitée...
— En effet, ce serait étrange... Elle continue à affectionner les toilettes claires et à prendre des airs de petite folle... Ah! cette fois les voici! Non !... pas encore !
Le notaire de la famille, à sajemme, jolie et très Uégante. — Ils n'arrivent pas... J'aurais eu le temps d'aller chez les de Vieiileroche.
— Je vous le disais... Vous avez toujours peur d'être en retard...
— Je ne me serais jamais consolé de manquer l'entrée de cette jolie Paulette...
— Vous préférez manquer la sortie du père Vieilleroche ?...
— Il sera bien temps d'y aller après la messe... Il n'est pas tellement mal, ce bonhomme, qu'il ne puisse attendre un instant...
— Il nedemande probablement pas mieux, lui!
— Si j'y allais?...
— Restez donc tranquille, il est probablement mort maintenant...-
L'orgue joue la marche du Pruphète. Entrée des mariés. Paulette d'Hautretan. — Robe de moire blanche très
simple. Fleur d'oranger naturelle. Voile de vieux point
d'Argentan. Elle est rose et fraîche comme toujours. Monsieur d'Hautretan lui donne le bras. — Habit noir,
cravate blanche. Air extrêmement jeune.
Monsieur d'Alaly. — Habit ncir, cravate blanche, gardénia
et muguet à la boutonnière. Air assez ennuyé et très
fatigué.
Sa mère. — Air dur et austère. A été excessivement jolie. Madame d'Hautretan. — Physionomie bouleversée, ï'arents, amis du marié, amies de la mariée, vieux généraux,
petits-cousins, petites-cousines, etc.
Le tout s'avançant par couple"^, généralement mal assortis. Nombreux chuchotements parmi les invités.
— Elle est ravissante I
— Qui ça?
— La mariée, parbleu t
— Oui, mais trop d'aplomb 1
— Allons donc I les jeunes filles qui baissent le nez sont passées démode; n'en faut plus; d'ailleurs à quoi bon? Ça ne fourre plus personne dedans, ainsi...
— Ohl cependant un air modeste...
— Qui est-ce qui a un air modeste, ce jour-là?.c» Celles qui ont eu... un accident...
— Oh!
— Ou tout au moins une aventure...
— Vous exagérez.
— Nullement. Une fille qui n'a riec àserepro-
cher ne marche pas la tête basse le jour de son mariage...
— La mère du marié a l'air encore plus méchant qu'à l'ordinaire...
— C'est plein de oromesses pour la jeune fdmme...
— Elle ne pardonnera jamais à sa belle-fille d'être jolie,..
— Elle a pourtant dû renoncera...
— A rien du tout...
— Mais que diable, Joseph a trente - six ans au moins.,, elle a par conséquent...
— Eh "bien, elle a cinquante-deux ans...
— En admettant qu'elle se soie mariée terriblement jeune, aiors ?...
— Eh ! mon ami, toutes les femmes qui ont des fils de trente-six ans se sont mariées à quinze ans... jamais plus tard.. .
— On dit qu'elle a eu une jeunesse mouvementée...
— En la voyant, on ne le croirait pas...
— Possible! mais il y a une jolie collection de gens qui en sont sûrs.
Paulette, s' avançant majestueusement sur un air de marche, et voyant parfaitement ce qui se passe autour d'elle. — Je sens à son balancement, que ma traîne doit faire très bon effet... Je suis sûre qu'elle ondule en grosses vagues... C'est si
laid une traîne qui s'épate bêtement... Comme on me regarde!... On croirait que tous ceux qui sont ici ne m'ont jamais vue... Est-ce que je suis laide? Ce blanc... c'est sec le jour!... Mais j'ai une frimousse à laquelle tout va... Voilà i'avan tage de ne pas avoir de lignes... Avec des lignes on se croit obligée d'adopter un type... de se faire une tête... On est Marie-Antoinette, Charlotte Corday, la princesse de Lamballe ou la reine de Navarre... A la longue ça devient très fatigant... pour soi d'abord probablement, et surtout pour les autres I... M. d'Alaly est tout pâle, ce matin... Pourvu qu'il n'aille pas être malade en route!... Tiens! M. de Dourgar qui me jette un coup d'œil navré... il veut me la faire à la douleur... En voilà un qui ne connaît pas Paulette ! Comme si je ne me rendais pas compte qu'après avoir guigné ma dot, qui lui plaisait fort et qui lui échappe, il a daigné s'apercevoir que ma petite personne ne lui déplaît pas non plus... et alors... il plante un premier jalon... C'est un garçon pratique... il ne perd pas de temps!...
On arrive aux prie-Dieu. Paulette et M. d'Alaly s'agenouillent sur les coussins de velours.
Le cardinal paraît et la messe commence.
« Intro'ibo ad ait are Dei.
« Ad Deum qui lœtificat jiiventutem meam. »
Monsieur d'Alaly. — Il y a rudement longtemps
que ça ne m'était arrivé de m'en approc'ner... de l'autel... Je n'allais guèr; qu'à la sortie de la Madeleine..c pour les jambes!... Je me sens un peu ému.. C'est bête, mais l'orgue me pince le creux de l'estomac... C'est un effet nerveux!... Est-elle assez jolie, ma Paulette!... Di;e qu'en sortant d'ici, cet amour-là va être à moi, tout à moi, rien qu'à moil... Ahl comme je vais veiller sur ce trésor!... {Il se retourne légèrement et regarde les assistants.) Ils sont là tous... au grand complet, s'égayant sur mon dos et projetant de me rendre ridicule le plus promptement possible... Ils se demandent si ils ont des chances à l'ouverture de la chasse, ou si je saurai rester maître de la situation jusqu'à l'hiver,... ils inclinent à penser qu'à l'ouverture il y aura déjà quelque chose à faire... Ah.' souvent j'ai fait ma partie dans ces chœurs-là et je sais à quoi m'en tenir 1... le plus triste, c est que nos prévisions se réalisaient... presque toujours... Oh! mais je n'épouse pas une femme comme les autres, moi ! Allons, bon ! Cloi inde qui est là, dans le coin du second pilier! Ahl c'est complet! Heureusement que Paulette est l'innocence même et ne connaît pas une seulecocottel... madame d'Hautretan non plus!... Quantàd'Hauiretan, il fa déjà vue depuis longtemps, mais c'est sans inconvénient! Pour un beau-père délicieux, ça va être un beaupère délicieux !... et pas bé;iueule 1 C'est égal, elle
a manqué de tact, Clorinde! Je l'aurais crue dis-, | crête!... Madame de Flirt aussi est là... du côté de Paulette... Pauvre Paulettel elle ne se doute guère en ce moment des haines qui s'amonceilen*.
autour de son front candide... I
L'officiant. — a. Judica me, Deus, et discerne \
causant nieam de gente non sancta : ab homine \
iniquo et doloso erue me. » \
Madame d'Alaly. — Oui, Seigneur, délivrez-moi
de l'homme injuste et trompeur... Je ne veux plus ;
croire qu'en vous... n'aimer que vous... Donnez- ;
moi cette force, ô mon Dieul détachez mon corps j
des liens terrestres, afin qu'il n'arrête pas l'essor de j
mon âme qui aspire à s^envoler vers vous... Il me ;
semble que Joseph regarde cette petite Paulette i
comme s'il en était amoureux... Il ne manquerait \
plus que çal ce serait du propre I J'aurais élevé ;
mon fils avec amour, travaillant à le rendre invul- ,
nérable, pour qu'il aille devenir amoureux, et de '■
sa femme encore? Elle n'est pas jolie! Une figure ,
chiffonnée, mais pas une beauté qui s'impose... ' heureusement! Ah! c'est qu'on les compte, ces
beau:és-là... Il y en a deux ou trois par siècle... j
Non, deux ou trois par règne... Pourquoi faut-il \
que quand on est si bi;lle, on ne sache pas résister ■ à l'attrait du plaisir?... C'est ça qui nous perd! Mon Dieu, fortifiez-moi S purifiez-moi!... {Elle
tressaille au son d'une voix de ténor qui part de j
la tribune entonnant le Kyrie, et semble plongée dans une extase profonde.)
Monsieur d'Alaly, écoutant la voix. — Quelle idée d'avoir demandé à cet animal-là de chanter!... Sa voix me crispe. Oh! il l'aura offert à maman, probablement pour la remercier de le recevoir...
Monsieur d'Hautretan, se retournant pour voir qui chante le Kyrie. — Quelle seringue que ce garçon-là 1 C'est dommage, car il est charmant... Aussi charmant que peut l'être un ténor. Il est vrai que comme il n'a pas de voix... Aïel came tait mal de l'entendre chanter I... C'est douloureux et ça dépare la messe !
Paulette, prosternée, la tête dana ses mains. — Vlan! ça y est! X... chante... Madame d'Alaly n'y a pas tenu... il a fallu qu'elle le sorte, et madame de Salamanca qui est là aussi, pour le surveiller 1 Ah ! c'est très drôle ! Que de succès et quels succès 1 Pauvre garçon, j'espère pour lui que, en ce genre de... choses, sa valeur atteint le nombr»= des années; pour être juste, elle doit même le dépasser, car... Sapristi 1 ma belle-mère a pu être très belle, mais X... était à peine né, dans ce temps-là 1
La demoiselle d'honneur. — Sept ans. Robo de velours rubis, ceinture de moire blanche, chaussettes de soie rubis, gainsborough de paille de riz à plumes blanches gants longs, souliers vernis attachés par une patte boi> tonnée^ cheveux flottants.
-- Quel bonheur I v'ià l'évangile, on quêtera tout d' suite après!... ça va m' faire remuer 1... J'ai la crampe, tout plein d' fourmis dans l'boui du pied droit. Pourvu qu'Philippe aille pas s'jeter pjr terre en quêtant !... Il me marchait tout l'temps sur les talons quand nous avons essayé devant l'armoire à glace. G^est maladroit, ks garçons!... Ahl v'ià l'suisse !
Lk garçon d'honneur. — Dix ans. Costume bleu marin; grand co! anglais ; manchettes rabattues. Mollets superbes. Trop pon^made'. Air gauche.
— MdheurI ça va être la quête! quelle scie! Est-ce qu'on va passer au milieu d'toutes ces queues-là... Giselle me fait un œil content... On dirait qu'ça i'amusel... C'est bite, les petites tillesl... ça comprend rien... Oh! c'est mes gants qui m'gênent... et j'ose pas ouvrir les doigts... Ça craquerait!...
Le suisse. — Tenue splendide, livrée écarlate, broderies d'or, gilet^ de satin blanc, bas de soie rose à coins d'or, poudré. Enorme bouquet blanc, flots de rubans de moire blanche, canre enrubannée et fleurie.
— Allons, bon! c'est des gosses qui quêtent!... c'est tannant, ça !... On peut pas seulement tourner l'œil, on voit rien du tout... La petite, ça ira encore, elle a l'air futé, mais l'gamin a bien l'air d'un emplâtre... Très chiC, du reste, ce mariage-là, et y font bien les choses; y aura de l'osl...
Dans un groupe élégant,
— Pauletie est très en beauté !...
— Pour ce qui l'attend, c'est dommage...
— Vous êtes sévère...
— Je suis juste, tout au plusl...
— Vous avez vu Glorinde?
— Oai, j'entrais comme elle descendait de voiture...
— Oh ! montrez-la-moi donc, je voudrais tant la voir!
— C'est tout ce qu'il y a de plus facile, chère madame; regardez au pied du deuxième pilier en partant du choeur, à droite...
— En toilette héliotrope?
— Précisément, c'est du demi-deuil.
— Est-ce que ça lui fait du rnagrin.-'
— Ah I bien, ouiche ! Il y a longtemps que...
— Elle a l'air comme il faut.
— Parbleu ! Il est convenu entre ces de'noiselles qu'elles abandonnent complètement l'aii canaille aux grandes dames, et vous voyez, Glorinde ne tiiche pas.
— Écoutez donc; c'est gai, ce qu'on nousjou
— Quel est cet air? Je ne connais que ça.
— Oh 1 ne vous adressez pas à moi pour vous renseigner; je ne reconnais, en fait d'air, que le chœur des conspirateurs de la Fille de madame Angoî, et encore... il faut qu'il soit joliment bien
exécuté... Vous savez, le chœur... {Il Jredonne.)
Quand on conspire, Quand, s;ins frayeur.
On peut se dire, etc.
— Taisez-vous donci tout le monde nous regarde I...
— Oh \ croyez-vous?
— Dieu, que c'est agaçant de ne pas trouver ce qu'on cherche 1
— Judic est à la tribune; est-ce qu'elle va chanter?..,
— Je ne vois pas trop, en fait de musique religieuse, ceque...
— J'y suis !