‹ Autour du Tonkin (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · Soixante kilogrammes · texte numérisé non relu

Soixante kilogrammes

terre et analogue à la truffe, oo tire une toioture brune ; c'est le faux gambier, appelé cunao eni annamite; il fait en Ânoam Tobjet d'un commeroe important et se vend jusque sur le march de Ilon^-Kong. Le bétail «e nourrit bien dans les herbages; on élève des cochons et des bufUes: <xs derniers portent des clochettes en bois» fàite^ d'un morceau de bambou avee deux baltaotsi extérieurs.

Après Ban-Nafaum jusqu'au soir le paysage varie peu ; des ondulations couvertes d'berbes avec quelques petits chênes. De cî de 1& des monticules de terre atleiguant deux et trois mètres de haut, boursouHant le terrain, comme de gigantesques taupinières, ce sont des constructions de termites.

Nous voici auprès de la mine Deloustal : ud beau point de vue découvre au loia les montagnes du Tbanh-Hoa; un arrêt est obligatoire* pour regarder le spectacle, et en môme temps pour jeter un coup d'œil sur le gisement de cuivre. Dans un rocher porphyrique quelques trous ont été creusas sous la direction d'un avocat d'Hanoi qui a pris le périmètre; on n'a pas été à plus de quatre à cinq mùtres de profondeur. Dans les déchets je vois

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(In solfate de cuirre d'un beau vert qui s'effrileet s'écrase sous le doigt; les filons sont surmontés d'une calotte d'oxyde de fer qu'on appelle calotte de filon; ils s'appuient entre des terrains primilils et des calcaires. On rencontre des caractère> analogues dans les gisements de Nevada. Pourtant les Français qui sont venus ici n'ont jo'qu a présent pas trouvé de veine valant lesdépenses de l'installation, de l'exploitation et du transport; la mine semble actuellement abandonnée.

On redescend vers une plaine cultivée en rizières m milieu de laquelle se dressent en forme de cylindres des hauteurs calcaires, entourées à leur base d'une haie de grands arbres. Nam-Xong où nous passerons la nuit est un gros village, fomné d'une vingtaine de maisons.

On nous accueille toujours fort bien ; le chef vient au-devant de nous et nous installe dans un [^til compartiment à Textrémité d/; sa maison; on nous laisse volontiers aller, venir, regarder et causer dans la salle commune, ce qui à mon avis est beaucoup plus intéressant. Les femmes et les hommes sont accroupis autour de deux foyers i^tangulaires. Généralement laides, les premièrea^

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ont ici comme au Tibet les traits moins fins, la figure plus pleine et plus arrondie que les seconds. Les jeunes filles portent leurs cheveux en chignon derrière la tète et les femmes mariées au^iessus, beaucoup ont un anneau d'argent ench&ssé dans le lobe de Toreille; elles y suspendent une boucle. Elles sont maintenant occupées à se laquer les dents; un morceau de bois spécial est exposé au-dessus du feu; lorsqu'il est couvert de noir de fumée, on le racle avec une spatule et oo emploie Tenduit. Un jeune homme joue un air de musique très doux; son instrument est une lamelle de cuivre dans laquelle est découpée une languette; aux deux extrémités sont fixés des cordons de soie, et les sons sont obtenus par la vibration du métal contre les dents ; il faut une grande habitude pour arriver à se servir de cet instrument.

Je puis faire quelques achats ici : des costumer, deux manuscrits (Thaïs noirs); ce sont descahien^ de chansons; ils sont difficiles à obtenir. On nous propose Tacquisition d'un singe, mais de Tespèce commune. Au dire des indigènes le gibier est nombreux dans les environs. Nous tâcherons d'ouvrir Tœil en route. Si les tigres ne se montrent

pas, ils se font du moins entendre; nous sommes en effet réveillés au milieu de la nuit p^r un vacarme épouvantable produit par les animaux attachés sous la maison ; tout lemondeestsur jûed; les hommes sortent et allument de grands feux qu'ils entretiennent jusqu'au matin; un tigre est venu à une trentaine de mètres du village. Nous entendons près de nous sa respiration courte et saccadée, sesrÂles puissants qu'interrompent par moments de forts coups de gueule ; il se rappi-oohe et semble parfois tout près. J arme ma carahine; ane fente dans la paroi de la maison, à Tangleoù je suis couché, me servira de meurtrière; le clair de lune est superbe, et Tauimal semble s'en défier, car il ne se décide pas à sortir de la brousse ; il se contente de nous tenir éveillés jusqu'au point du jour et s*éloigne alors lentement, continuant à rugir de distance en distance.

18 février.

Le chemin devient mauvais dans l'après-midi;

le guide qui nous précè<le nous indique, aux bi-

forcations, la bonne direction, en barrant les

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autres par des branches qu'il brise. D'abora dans les hautes herbes, nous atteignons une région de rochers calcaires, entièremeol semblables à ceux de la baie d'IIalong. Désormais, il fViut, pour contourner ces falaises, faire de continuels zigzags. Pendant plusieurs heures, nous suivons le lit d'un torrent, puis traversons une petite rivière, le Nam-Pan, dans laquelle mon cheval a la maladresse de se laisser tomber; j'en suis heureusement quitte pour avoir mes sacoches trempées, rien de perdu; le soleil réparera vite le malheur. Cette même rivière sort plus haut d'une montagne sous laquelle elle court pendant quelques kilomètres. Au point de vue géologique, celle région serait curieuse à étudier; elle est remuée, secouée, bouleversée comme par un formidable ébranlement; partout des chaos, des éboulis, des trous et des cavernes. A ces der* nlères, je dois de perdre une magnifique civette que nous tirons sur un arbre et voyons aussitôl tomber et disparaître en terre sans pouvoir la retrouver.

Nous nous arrêtons à Mo-Lou, qui est le but de nutre excursion. Figurez^vous un cirque de cinq à six cents mètres de diamètre fermé par de

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hautes murailles giises que cache à peine, par places, la brousse cram [sonnée aux flancs; au tond de la curette, des rizières entourant les maisons du village. Celles-ci sont de construction niuong, sur pilotis, bien qu'habitées en partie par des Chinois. Une sorte de mauvaise auberp;e sale, puant Topium, rappelant les komkoing du Céleste Empire, est réservée aux voyageurs. En dépit des préférences de notre interprète pour les liôtels établis par ses congénères, nous aimons mieux un autre gtte. Les quatre miliciens qui nous accompagnent nous comprennent; le caï (caporal), homme alerte, actif, débrouillard, parlant quelques mots de français, se rend vite à notre pensée, et nous mène à la demeure du chef, où nous retrouvons l'hospitalité à laquelle nous sommes accoutumés.

Il fait encore jour, et je ne veux pas perdre de temps pour visiter Texploitalion aurifère; pendant que nos hommes s'installent j'exprime à l'entrepreneur mon désir de visiter les travaux. Malheureusement, nous est--il répondu, nous tombons mal; du chef-lieu de la région on vient d'ordonner trois jours de prières publiques, pour éloigner une maladie qui sévit sur les b^'Sliaux;

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la ccs<3ation de tout travail est nécessaire. Le chef est très embarrassé; il craint de nous déplaire, et ne veut pas non plus irriter ses supérieurs dont un messager est arrivé récemment. Quant à nous, nous voilà fort ennuyés; serons-nous obligés, après avoir fait trois étapes pour examiner les travaux de Mo-Lou, de repartir sans avoir rien vu, ou d'attendre trois jours encore que les dieux soient rendus favorables? Avec de la bonne volonté de part et d'autre, tout finit par s'arranger; nous paierons les ouvriers pour notre compte; ils nous donneront le produit de leurs recherches et ne bénéficiant qu'indirectement de leur travail, ils ne paraîtront pas rompre le repos oblii;atoire.

A une centaine de mètres du village, quatre puits sont creusés ; ils ont environ vingt mètres de profondeur sur un mètre carré de large ; audessus de chacun, un petit abri porte un treuil en bambou, mû par cabestan, sur lequel s'enroule une lanière de cuir. Deux coolies travaillent n chaque puits; l'un descend au fond en écartant les jambes et les mains et en les arrêtant dans les encoches faites aux parois; l'autre reste à l'orifice. Les galeries communiquent; on

se sert de lampes en bois, garnies d'huile de sésame et d'une mèche de coton. On ne travaille que pendant les quatre mois d'hiver ; Tété, il fait trop chaud; on compte en moyenne dix paniers par jour et par homme (chaque panier étant de dix à vingt kilos). La terre est argileuse, de deux teintes, jaune ou brune, suivant le trou ; nous voyons trouver plus d'or dans la seconde ; je remarque, à côté de pierres arrondies, des fragments de quartz aux arêtes encore vives. Les ouvriers nous disent que le terrain aurifère a une direction et serpente comme le lit d'une rivière; on peut se demander si le gisement n'a pas été formé par la décomposition des schistes tourbillonnant au fond de la cuvette de Mo-Lou. Les paniers remplis, on porte la terre non loin de là dans une botte en planches d*environ un mètre carré, enchâssée dans le sol; le fond est en pente douce; sur le rebord supérieur, passe un mince Glet d'eau qui s'écoule sous la cloison du bas; avec un râteau sans dents, un ouvrier pousse sans cesse en haut la terre descendue par l'eau ; peu à peu les grosses pierres, puis le gravier le plus fort se séparent du sable fin et sont enlevés; on pose alors le râteau et, à la main.

on étale doucement ce qui reste sur la planche raboteuse. Les pépites plus lourdes s'arrêtent, sont ramassées avec Tongle et déposées sur un morceau de feuille de bananier. Quoi qu'en disent les indigènes, à ce système, on doit beaucoup perdre; ils ne connaissent pas 1 emploi do mercure. Quant aux escaliers dorit nous avons vu faire usage au Tibet, ils me disent s*en être servis sans trouver plus que maintenant. En somme, trente^deux paniers que nous voyons laver pendant notre aiTèt à MoLou ne donnent que cinquante-deux centigrammes, soit un gramme et un dixième à la tonne.

L'extraction est faite maintenant au profit de deux métis de Thaïs et de Chinois. Les Chinois d'ici ne travaillent plus aux gisements ; ils cultivent les champs ou s'occupent de commerce; les ouvriers employés ne sont pas payés, mai» nourris; ils font en quelque sorte partie delà Camille du patron ; leur entretien (nourriture et opium) peut être évalué, au maximum, à neuf sous par jour. L'or, à mesure qu'il est trouvé, est échangé aux Chinois contre diverses marchandises, Topium d'abord. La drogue non cuite vient de Mong'-Tse par Laï-Ghau; dans la première

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ville, elle vaut dix^-huit piastres, à Laî*Chau trente piastres, et ici quarante les cent tens ; cette der^ nière quantité est payée environ uq tea et demi d'or.

Mais les Chinois proQtent de la naïveté des Muongs pour leur fournir d'abord un peu plus qu'ils ne peuvent payer ; ils leur font des avances, et à quel tauxl de sorte que les malheureux indigènes ne sont jamais quittes et que forcément, jusqu'à leur mort, le produit de leur travail doit aller remplir les coffres de quelque a^ciant du Céleste Em()ire. Je retrouve ici ce que j'ai déjà vu dans une grande partie de l'Asie, au Turkestan, eomme au Tibet, comme dans la péninsule malaise, les Chinois jouant, partout où ils s'infiltrent dans l'ancien continent, le rôle des Juifs en Europe. Mabométans, Turcs, Tibétains, indigènes des bords du Mékong depuis Saïgon jusqu'à Batang^ sont pressurés, trompus, exploités par les uns comme les paysans russes Tétaient par les autres ; c'est partout l'écrasement des naïfis par les habiles, la lutte du pot de terre contre le pot de fer.. A quand la rencontre des deux frères, du sémite d'Occident et du sémite d'Orient?

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Le choc se produira-t-il? les loups se mangerontils entre eux? A l'avenir de résoudre la question. Jusqu'à présent, ils se sont laissé le champ libre, les uns ont tourné à droite, les autres à gauche voilà peut-ôtre la meilleure explication de ce phénomène qui a intrigué beaucoup d'ethnographes, Tabsence presque complète de Télément juif dans la moitié de TÂncien monde.

L'entrepreneur métis qui nous donne des renseignements sur l'exploitation me dit que son père chinois avait sept à huit cents ouvriers de ses congénères et gagnait beaucoup mais que la piraterie étant survenue il était parti avec son gain sans plus s'occuper de sa femme ni de son fils. Mon interlocuteur ajoute que s'il avait de l'argent il augmenterait ses travaux et gagnerait lui aussi beaucoup ; que des Français devraient venir ici, qu'ils pourraient engager des coolies thaïs à raison de trois piastres par mois (la nourriture et l'opium étant fournis); mais il y aurait peutêtre plus à faire à Ye-Tong, à six kilomètres audessus de Yan-Bou; le gisement semble plus riche et a été complètement abandonné.

19 féTrier.

Ayant fait exécuter quelques travaux dans hi matinée, nous repartons de Mo-Lou après nos coolies. Le cheoiin que nous suivons, souvent sous bois, passant de monticules à monticules et de cirques en cirques par des montées et des descentes œntinuelles, est bien un des plus mauvais que j'aie encore suivi ; il serait même dangereux à I parcourir la nuit ; le sol est percé de trous si tréquents en certains endroits qu'ils viennent uiordre sur le sentier et qu'on a à peine la place <le passer sans tomber au milieu de cette grande écumoire. Les orifices sont souvent demi-cachés par des ronces ou des herbes, et quelques-uns de ces puits, restes des travaux d'extractions aurifères de jadis, ont cinq à six mètres de profon- ^leur; il faut faire attention.

Au sommet d'une petite colline, nous trouvons plusieurs hommes paraissant en train de commencer une nouvelle extraction ; un vieillard est occupé avec ses deux fils à creuser une excavation autour de racines de bambous; mais,

nous dit-on, ce n'est pas l'or qu'ils cherchent ici. Un terrier a élé découvert; de gros rats l'habitent, qui atteignent jusqu'au poids de dix kilos; leur chair est excellente ; un feu de broussailles, allumé à l'orifice, les a enfumés; il ne s'agit que de creuser profondément pour découvrir les cadavres. Nous n'avons pas le temps d'assister à laca{)tjre.

Nous déjeunons au fond d'une cuvette plus circulaire et plus petite que celle de Mo-Lou, à Bo-Phien-Noï. Les deux ou trois familles qui y habitent extraient et lavent du sable aurifère, par le système déjà vu. On nous dit qu'après être restés quelque temps sans résultats, ils ne recommencent à trouver de l'or que depuis la construction d'une petite pagode ; les esprits les ont récomp(3nsés. Près des puits d'extraction, des pots renferment des bâtonnets odoranls; le mêlai se pré ente ici en poussière assez fine; on ne trouve pas de pépites de la grosseur d'un grain de riz. Sao achète un peu d'or, prétendant que c'est un excellent remède contre les maladies.

Le reste de la journée, la route continue aussi accidentée que dans la matinée et finit par débouciier dans une large vallée, bordée d'un côté par une falaise calcaire de plus de deux

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cents mètr» de hauU C'est au^ pied de celte muraille que nou8 nous arrêtons, dans le village de Ban-Maî.

D'ici à Van*Bou^ il ne faut que deux étapes: la première est coupée par le déjeuner et une courte halte à Maï-Son* C'est un gros bourg de dix-sept maisons, chef-lieu de la. province; le chef, un gros vieux, portant une veste de soie à la chinoise, vient att-de\^nt de nous avec quelques notables et nous engage à nous reposer chez lui. Sa demeure, bien propre et encore neuve, construite tout récemment, offre Tapparence d'une véritable arche de Noë. Qu'on juge des dimensions : soixante-dix mètres de long, trente de large et plus de dix mètres de haut pour le toit. Les parois sont en planches droites [lercées de petites fenêtres; on voit même des volets, La charpente du toit est. très curieuse ; lc> versants opposés se rejoignent aux exlrémilés par une sorte de demi-cône tranché dans le sens de la longueur, que supportent une série de hambous disposés en courbes horizontales el parallèles; une section plane, coupant entièrement le toit, donnerait ainsi sensiblement Tinin^e d'une ellipse; les feuilles qui le couvrent sont

superposées à Textérieur comme les ardoises chez nous. L'intérieur est très propre; une grande cloison de planches sépare entièrement du reste, le tiers de la demeure, réservé aux étrangers; dans la partie occupée par le chef, des cloisons latérales forment des sortes de cabines qu'habitent les femmes ; une pièce, fermée par un grand store vert, renferme l'autel des ancêtres. Un râtelier reçoit le^ fusils des miliciens (il y en a une trentaine) ; à côté, de grandes ombrelles vertes sont des signes de commandement. Il en est de même de la chaise à porteur : elle consiste en un hamac, suspendu à un bambou et prot^^ contre le soleil par un toit doré et orné aux extrémités; c'est très simple. Notre hôte parait riche, il a même des objets européens, une lampe à suspension, un almanach, une table et des chaises et une pendule dont il paraît surtout très fier; à notre arrivée, il monte sur une chaise pour la faire sonner. Nous sommes chez un personnage généreux, trop généreux même a notre gré; je n'ose rien acheter; un costume de femme, des peaux de bètes, des oiseaux vivants (une perdrix, entre autres, fort intéressante), tout ce que nous désirons nous est

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aussitôt offert à titre de présents. Je n'ai d'autres ressources que de promettre d'envoyer un souvenir de Yan-Bou; le moindre bibelot fera plaisir. Le commerce est en efi'et peu développé ici : le Delta n'expédie que du sel qui est vendu cinq piastres le picul (contre aident), ou sept piastres représentées par une valeur de marchandises, et les allumettes valent ici quinze à vingt sous les dix bottes; à Hanoï, quatre sous.

Le soir, nous entrons dans une superbe plaine de un à trois kilomètres de lar^^e, sur vingt de long, presque entièrement cultivée en rizières; une rivière serpente au milieu, coTipée de nombreux barrages de pèche et bordée de roues de bambous à godets de six à huit mètres de diamètre, à l'aide desquelles l'eau est élevée pour rirrigation. Les villages sont très nombreux, |iar groupes de cinq à quinze maisons, répandus environ tous les deux à trois cents mètres, des deux côtés de la vallée. Ban-Co, où nous cou- <'hons, est situé en face de Son-La, l'emplacement de l'ancien poste. La position, comme je Tai dit, était plus saine et plus agréable que celle de Yan-Bou, mais moins centrale surtout au point de vue des communications.

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De Tancien poste au nouveau, on met une bonne journée, et le trajet inverse est difficile à faire dans le même délai. En effet, environ une heure et demie après avoir quitté Ban- Co, nous atteignons la limite de la plaine vA pénétrons dans les bois pour descendre ensuite, la plus grande partie de la journée, par un chemin bon maintenant, mais fatigant. Je remarque des veines de marbre rose superbe. Une halte au village de Muong^Bou, et nous retrouvons le chemin déjà pris à Taller, dans la vallée du Nam-Mou.

Plusieurs petits chefs nous accompagnent, entre autres leâlsde celui'de Maison; le colonel Pennequin l'a mené à Hanoï, il y a deux ans. Aussi a-t'^il cru devoir faire quelques concessions aux modes européennes : il porte des brodequin^^ de cuir rouge, a une montre en or et tient à la main un jonc à pomme d'argent. Sa figure esl énergique; il comprend quelques mots de français. Nos présents, des chromolithographies et des étolfes de Paris, sont fort bien reçus de lui : une partie sera remise à son père.

Rien de nouveau. à Van-Bou; le colonel &>t redescendu à Hanoï; on n'a pas entendu parler

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de nouvelle attaque de pirates. Des pirogues sont arrivées de Laï-Chau; nous pouvons rcparlir; c'est ce que nous faisons après un jour d'arrêt.

En quittant Van-Bou, je ne saurais assez remercier le colonel Pennequin, les officiers et sousofficiers du bon accueil qu'ils nous ont fait, des renseignements qu'ils nous ont fournis, des facilités qu'ils nous ont données pour nos excursions et le reste de notre voyage. Le soir de notre départ, les sous-officiers nous ont invités à trinquer avec eux ; on a bu joyeusement au succès des uns et des autres, et à la France avant tout! J'ai été frappé de la bonne humeur, de la gaieté, de la cordialité qui dominaient, et, en même temps, lorsqu'il s'agissait de former une colonue, du véritable enthousiasme avec lequel chacun se disputait l'honneur de partir. Et quel honneur? Celui non pas toujours d'avancer en grade ou de gagner une décoration, mais de s'exposer à une balle tirée par derrière, au travers d'un buisson, à la maladie, à la lièvre, au risque <le tomber inconnu, sans récompense ni gloire. Il ne m'a malheureusemeFit pas été permis de Iréquenter nos sous-otliciers à la caserne, en France; mais je les ai vus à l'œuvre bien loin

de la patrie, et partout où j'ai été, au Tonkin, j ai trouvé en eux des hommes solides, dévoués, courageux, en un mot, des braves gens; îe tiens à le dire bien haut.

23 février.

Nos nouvelles pirogues sont plus petites que celles avec lesquelles nous sommes venus; mais les bateliers sont aussi bons. A mesure que nous montons, le paysage devient plus sauvage ; nous ne voyons plus de villages. La rivière, très sinueuse, a une largeur moyenne de cent mètres: elle reçoit à gauche un affluent le Nam-Mou ; les rives sont souvent formées d'une petite plage de sable, bordée de roseaux. Les traces d'animaux de toutes espèces se croisent en grand nombre : tigres (j'en vois des empreintes très larges), cerfs, paons, etc ; nous tirons un coq de jungle, et de loin, sans pouvoir les atteindre, une bande de p:rands gibbons noirs ; ils étaient assis sur un rorher, immobiles comme des statues, et à nos décharges ils s'enfuient dans le bois sans crier.

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Au-dessus de la rivière flotte, au réveil, une vapeur blanchâtre, qui parait glisser et courir à la surface ; le soleil levé vient bientôt la dorer de ses premiers rayons et on dirait alors un grand voile de gaze ténu, mis par coquetterie.

Les paons font entendre, se répondant d'une colline à l'autre, leurs cris rauques; mais on ne peut les voir. Des chasseurs indigènes ont été plus heureux que nous; sur une pirogue que nous croisons, sèche la peau d'un jeune tigre tué, il y a quelq lies jours.

Aujourd'hui comme toujours beaucoup de rapides, mais quelques-uns plus difficiles que de coutume; Tun d'eux, Hat-Méo, est coupé en deux par un banc de galets ; on est embarrassé (K)ur Faborder. Après pas mal de discussions, les bateliers se mettent tous à l'eau pour faire avan-* cer la pirogue à gauche, mais le courant plus fort la repousse, la saisit, Tentratne; les hommes n'ont eu que le temps de sauter à bord; nous redescendons avec une vitesse vertigineuse; le timo-

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nier cherche inutilement à donner une direction. Il n'y a rien à faire, et je vois le moment où nous allons donner à toute force contre un groî^ rocher, nous n'en sommes plus qu'à un mètre; l'embarcation va se briser ou pour le moins se remplir d'eau : Gare !... Un léger chcic, toutefolî^ suiïisant pour réveiller en sursaut notre paresseux interprète, et c'est tout; par un prodige d'habileté, un des bateliers a trouvé le moyen de bondir sur le rocher, d'y devancer la pirogue el, s'arc-boutant le dos à la pierre, d'amortir le choc- avec ses pieds; une corde ou plutôt deux sont aussitôt déroulées et tout le monde se met à tirer. Bien nous en prend d'avoir doublé le* cAbles, car l'un se casse aussitôt. Enfin, aprè> bien des efforts, nous sortons de ce redoutable ra[)ide; nous avons avancé d'environ quatre-vingts mètres en une heure et demie.

Nos homm<*3 n'ont pas volé leur dîner; le ri/ constitue toujours le principal élément de leur ri'pas; deux pois de terre placés l'un sur l'autre el cimentés leur servent de casserole; le fond du vase supérieur est percé de petits trous, l'eau est au-dessous, et la \'apeur qui se dégage traverse et fait cuire le riz. On trouve quelques assaison-

nements dans le bois : des gousses aciduMes (tamarix?) et des boutons de bananes qui donnent, nous dit-on, un goût excellent au poisson.

>'os boys eux-mômes, bien que n'ayant joué que le role de spectateurs, semblent avoir à se reposer des émotions de la journée. Thou a un moment d'expansion; il me confesse qu'il a beau- <!Oup gagné à Van-Bou; mais il ne jouera plus, et, pour ne pas être tenté, me prie de changer vingt piastres qu'il possède contre un billet; je ne crois guère à son serment d'ivrogne. Son jeu favori se fait avec quatre sapèques; on parie pour pile ou face, ici noir ou blanc : « Les Congaïs, avoue Thou, aiment beaucoup jouer et ont une grande considération pour les gagnants. *

Je pnitite des bonnes dispositions du jeune Annamite pour le questionner sur ses croyances- « Yen a, me dit- il, Thou mort devf^nir une petite feuille au haut d'un arbre ». Et il regarde avec mélancolie le feuillnge que le vent fait trembLbr. Mais ce sujet de conversation ne lui plaît guère ; il prélère rue parler de Luang- Prabang et des belles fuinuies.

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25 féTiier.

Toujours la même montée lente, mais non ennuyeuse pour qui veut bien regarder à droite et à gauche ; les notes à prendre, les oiseaux à préparer, les photographies à faire, le déjeuner, un tour de chasse au passage des rapides, un peu de pèche, les distractions ne manquent pas. Il fait beau; nous avons des minima de plus quinze degrés, et des maxima de plus trente degrés à l'ombre dans l'après-midi. Pas d'ennuis, à condition d'être patient; une grande tranquillité est obligatoire, c'est presque de la vie contemplative, et qui a du bon... à condition de n'en pas abuser.

Pendant la halte de l'après-midi, nos bateKers coupent desi branchages, les lient et les jettent à l'eau avec des pierres pour les maintenir au fond ; ils les enlèvent en partant et en retirent des crevettes d'eau douce qui s'y sont logées et qui leur permettront de faire le soir un repas fin.

En fait de chasse nous ne sommes pas heureux: des loutres, désignées par nos hommes

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SOUS le nom de « chiens qui vont à Teau », des singes et iin magnifique paon, sont également manques ; notre maladresse a une excuse : nous tirons à la carabine, de loin et en marche. Nos hommes capturent une tortue d'eau; la carapace, moins dure que chez ses congénères terrestres, est aplatie, le bec est pointu, les pattes palmées forment nageoires ; c est une jeune, elle n'a que trente centimètres de long et on en voit dont la taille dépasse un mètre. Thou, qui, en sa qualité de voyageur, fait souvent le cicérone, l'appelle : iirte ou bêle à cinq pattes ; il nous apprend que la chair en est mortelle pour les gens atteints de syphilis.

Dans l'après-midi, les collines s*abaissent ; elles sont généralement déboisées sur les sommets ; on commence à rencontrer du monde ; nous approchons d'un gros village, Quin-Haï S chef-lieu de province. Une vingtaine de cases sont disséminées au milieu des arbres; on voit des pal-

1. C*est le nom annamite donné au chau par un roi du Tonkin ; en langue thai', Quin-Hal s'appelle Muong-Tien.

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iniers superbes ; sur ia plage, des hommes entretiennent un feu sous un tronc d'arbre creusé: •on construit une pin^ue d'une seule pièce et il faut redresser les oAtés. Je remarque une grande affluence de:^as ; le chef imarie un de ses Gis et donne un grand festin ; des hommes et des femmes y sont convoqués de tous côtés; ces •dernières portent un petit cache-seins attaché par des agnafes d'argent d'un travail assez fin; -elles ont un fiehu à bouts brodés arrangé sur ia tète comme chez les Bretonnes ; des Renvs sont piquées de côté dans les cheveux. Une partie des invites viennent des collines des environs ou du village d'en face; ils passent la rivière sur de longues embarcations que deux hommes, debout à l'avant et à l'arrière, dirigent à la pagaie. On nous vend quelques provisions et •on nous donne des renseignements ; une pirogue a chaviré il y a cinq jours, un peu au-dessus d'ici ; elle était montée par des Chinois qui descendaient de l'opium à Van-Yen; un des passagers a été noyé, il n'y a pas de quoi nous effrayer. Nos bateliers sont bons et nous avons confiance en eux. Aussi repartons-nous sans •crainte.

Quelques villages encore dans la matinée, puis nous eiilrons dans uae région boisée moins peuplée; nous croisons quelques, pécheurs; l'un d'eux s est construit, sur une petite plage sableuse, un abri en bambous et en feuilles de bananiers; sa pirogue est amarrée devant. II a deux fusils à pierre européens ; ses proyisions sont renfermées dans de petits paniers de bambous tressés ; il [)èche arec des éperviers garnis de lames de plomb et avec des lignes de fond ; les liameçons sont grossiers et mal aiguisés.

Pluslom, les berges se resserrent et nous pénétrons dans un long couloir aux parois calcaires très hautes, semblable à celui que nous avons traversé avant Van-Yen. Nous campons le soir sur un petit banc de sable; des indi^rèiies, redesct'ndant du Nam*^Ma, s'arrêtent auprès de nous; ils ont été vendre des œufs, des poulets et <i<vs canards, et n'ont qu'un bouc de reste qu'ils offw^nt de nous céder pour quatre piastres ; nous n'avons qu'en faire.

Il est trop tard pour essayer de chasser; à Tétonnement des boys, je masseois auprès de nos bateliers; ils se poussent aussitôt pour me faire une place du côté opposé à la fumée de leurs feux. Ils sont toujours aussi gais, à leur menu habituel ils ont ajouté les feuilles tendres d'un petit arbuste appelé pacneu; c'est, dit-on, en même temps qu'un bon assaisonnement un excellent remède contre les maux de ventre.

Ayant terminé leur repas, ils s'amusent entre eux et organisent des jeux ; les apprêts en sonl simples, le sable sert de table, un rectangle est tracé et divisé en petits carrés.

C'est le camp; des deux côtés sont dessinés des cercles représentant la montagne, au centre de ceux-ci, en  et en B, une fiche de bambou recourbée, est le tigre; vingt-deux petites fiches tout autour du rectangle, marquent les cochons ; cochons et tigres ont le droit d'aller en avant ou en arrière, d'une intersection à Fautre, les tigres peuvent prendre un de leurs adversaires en sautant certaines lignes^ les cochons n'ont pas le droit de prendre, mais peuvent acculer les tigres en occupant les positions

devant le cercle. J'ai toujours vu ces derniers perdre.

Dans un autre jeu, deux hommes se placent l'un en face de l'autre, ils lèvent chacun une main, et la baissent brusquement et en même temps, la fermant sauf un doigt; c'est une devinette, chaque partenaire cherche à deviner quels doigts l'autre a fermés, le gain est établi sur certaines règles dépendant de la rencontre du pouce et de l'index ou d'un des deux avec le petit doigt.

Autour des joueurs le reste de la troupe fait cercle, on discute, on apprécie les coups et surtout on rit. Ce sont de vrais enfants.

28 février.

Encore de grands rochers; je vois, sur certains d'eux, des marques rouges que je prends pour des points de repère artificiels; les bateliers me détrompent et me disent que ce sont les œufs d'un insecte.

Dans la matinée, nous dépassons, sur la rive gauche, Tembouchure du Nam-Ma, qui vient se jeter dans la rivière Noire, après avoir glissé

270 AUTOUR DU TONKlIf

sur un fort banc de galets; des cormorans nombreux sont occupés à y pécher.

lin banc de sable où nous déjeunons est couvert de papillons, nos hommes se joignent à Thou pour les chasser.

Un lour que je fais dans le bois ne me donne pas grands résultats, mais la végétation est curieuse. Je pénètre dans une véritable forêt de bananiers dont quelques-uns atteignent sept à huit mètres de haut. On se promène à lombn* et à Taise dessous, mais tout est silencieux et la vie animale semble avoir fui ces jja rages: aux troncs sont encore suspendues les feuilles mo^te^ relomlx'es qui leur font comme une robe bizarre, l'aspect est étrange, et on se figure ainsi un [>a>sage antédiluvien. Quant à moi, je me lasse «le ce cahne et de cotte solitude, et préfère rede-cenilre le long de la rivière.

Le soir, un autre spectacle nous attend, grandiose et effrayant à la fois : Tincendie est allumé clans la montagne. Un crépitement, que nous entendons jusque sur la rive, annonce le llcan; on voit d'abord des colonnes de fumée épais>e, puis une grande lueur rouge; une bande de ieu vient lécher les crêtes et embrasse les collines,

AUTOUR OU TOMKIN 271

les entourant d'un ruban éclatant; un col est «'ontourné par les flammes et se dessine sur le ciel en un gigantesque V étincelant; la rivière est tranquille ici et reflète la guirlande ardente comme le feraient les eaux d'uniac tranquille.

Je me reporte instinctivement aux illuminations qu'on fait dans nos villes les jours de lèles, aux lampions dont sont ornés nos monuments. Que c'est ii/esquin, : comparé à l'éclairage qui nous est oflert ici !

La soène est si sauvage, isi grande, que je me demande si elle ne peut être fixée autrement que dans notre mémoire. Mon appareil est dressé. Hélas 1 il ne servira de rien, le spectacle dont nous sommes témoins est un de ceux qui frappent la vue, mais ne peuvent être transmis par des moyens pratiques; la science est parfois impuissante à rendre ce qui est grand en soi; en précisant la perception, elle ra[)Cli^se, et mieux vaut, dans ce cas, se contenter de l'impression reçue, quitte à la transmettre au retour le moins mal possible.

En même temps que nous sommes étonnés et éblouis, un autre sentiment, pénible celui-là, s'empare de moi; j'aime, les arbres, j'aime les

forêts, j'ai no culte, une sorte de cespect pour les bois, et, quelque belle qu'elle soit, je ne puis me défendre d'un serrement de cœur en voyant l'œuvre de destruction à laquelle travaillent des peuplades sauvages qui veulent jouir du présent sans se rendre compte du lendemain. Ceux qui ont mis le feu n'ont cédé qu'au besoin de se nourrir; ils déblaient un espace pour cultiver le riz et, la récolte faite, iront exercer leurs ravages ailleurs, les espaces ne leur manquent pas. La terre porte la vie et la végétation est puissante sous ces climats; la brousse ne tardera pas à envahir la friche; mais combien d'années ne faudra-t-il pas au ficus géant pour élever de nouveau à une centaine de pieds son tronc blanc, cloisonné, droit, élégant et fort? Après tout, l'imprévoyance de l'avenir n'est-elle limitée qu'aux pauvres Méos? n'est-elle l'apanage que des raa^ dites sauvages? Et les incendiaires des forêts de l'Esterel, des pins des Alpes ou des Pyrénées, ne doivent-ils pas être considérés comme autrement coupables en raison de la civilisation qui devrait les instruire? Avant de jeter la pierre au loin, regardons autour de nous, peut-être deviendronsnous plus indulgents.

▲UTOUH DU TONKIN 273

29 février.

La nuit a été chaude; les rochers ont emmagasiné de la chaleur et, campés au fond d'un grand fûssé, nous en souffrons; aussi avons-nous h&te de partir et sommes-nous de bonne heure sur pied. Toute la journée est employée à franchir des rapides, se succédant presque sans discontinuer; les rochers qui bordent la rive portent des massifs d'azalées dont les fleurs rouges font un effet superbe; quelques-uns de nos hommes en cueillent et se les mettent dans les cheveux. La rivière décrit un grand crochet en forme d'S. Ayant suivi les sinuosités, nous débouchons dans UQ espace découvert rempli de bancs de galets. Ëa face de nous, sur un promontoire, s*avançant en éperon entre le Sohg-Bô et un de ses affluents leSong-Na, Laï-Ghau. La colline est déboisée et sillonnée de sentiers serpentant sur ses flancs; les maisons du village sont d'une teinte grise se <'onfondant avec la couleur générale du paysage ; tn bas les deux rivières grondent et se précipitent en des rapides torrentiels. A Textrémité même du pix)montoire, on aperçoit tout d'abord

274 AUTOUR ou TONKIN

une sorte de grande carcasse en bambous de plusieurs mètres de haut, ayant la forme d'un triangle dont la pointe serait en bas et garnie de chiffons et de loques; cet échafaudage aurait de quoi nous intriguer si nous n'avions appris la mort du père de Deo Van Tri. Plus haut^ le drapeau tricolore indique le poste français. Gomme à Yan-BoUy nous passons en bac; des femmes se baignent en face de nous et entrent dans Teau accroupies, élevant ao fur et à mesure leur jupe, pour finir par les serrer en turban sur la tête.

i\ou!^ sommes reçus au poste où. nous nous instations; un sergent français et quelques miliciens roccu[)ent. Depuis que la région est en paix, la garnison a été considérablement diminuée. Le grand chef habite en face ; je lui envoie par Tinter[)rùte une lettre que M. Vacle ma remise pour lui, et des messaixes que j'ai t^iis à Paris de ses nev'iux, étudiants à l'école coloniale.

Le lendemain, il nous rend visite. Au physique c'est un homme grand, gros, le nez légèrement épaté, les sourcils assez touffus, quelques [K)ilsau menton ; un tic lui fait cligner Tœil gauche. An point de vue de la rac^î, il n'a pas un type pur, nettement caractérisé; c'est un Chinois mâtiné de

AUTOUR DU TONKIM 275

Thaï, avec quelque chose du montagnard du Yuanan. Quelque origine que ses traits accusent^ ils indiquent Ténergie, la volonté, une grande intellijrence, et avant tout de la puissance, la conscience de sa force. J'ai vu bien des Orientaux et de toute espèce; je ne me rappelle pas en avoir trouvé ailleurs un aussi Européen. Par Europf^en, je n'entends pas civilisé, mais je veux dire un homme qui comprenne aussi bien, souvent à: demi-mot, ce qu'on veut lui dire, et qui sache répondre jmmédiatemenL ce qui est et ce qui n'est pas, ce quon peut faire et ce qu'il croit impossible, en uii mot un Asiatique avec lequel on puisse aussi bien s'entendre, ou plutôt savoir à quoi s'en tenir. Car, sûr et confiant avec ses amis, lo pt'isonnage n'est pas toujours commode^ et il est très malin. Pour ce qui est de nous, il nous re{i:aide 'ornme des frères, il a;^it à notre égard comme i' ferait pour M. Vacle qu'il adore; nous n'avons qu'à nous louer de lui. Il m'étonne même par la manière large dont il comprend* la vraie huspilalité, on n'est pas accoutumé à des procédés semt>lables chez les Chinois; et à mon sens, Tétudo ^t'ule de son caractère suffirait à faire reconnaître le métis. Un tel assemblage de qualités et de délaufs

276 AUTOUR DO TONKIR

en apparence aussi contradictoires ne peut se rencontrer que chez des gens de sang meJé^qui résument en eux les phénomènes ataviques les plus divers.

Il est maintenant en deuil de son père décédé depuis quelques mois. Ses cheveux sont rasés, et sa tête couverte d'un turban blanc qu'il ôte fréquemment en visite ; il a une tunique ou makouazeuy grise, un large pantalon blanc; ses pieds et ses chevilles sont enveloppés de bandes de toile,, et par-dessus il a des pantoufles grises.

La conversation est aisée et simple ; il ne parle pais français, mais le comprend souvent et même avant Tinterprète. Nul n*est d'ailleurs mieux placé que lui pour étudier les langues; dans son district on compte trente-deux idiomes, et il en sait une bonne partie; le chinois, le tha!, le méo, l'annamite lui sont familiers. C'est vraiment un personnage extraordinaire que ce Deo Van Tri.

Sou nom, bien connu de tous ceux qui ont été au Tonkin, ne dira probablement rien à la plupart des lecteurs; il est donc nécessaire, après avoir présenté l'homme, que je leur donne quelques renseignements sur son origine, son histoire et sa situation actuelle.

Deo Van Tri, en chinois Deo Van Ki, fils de

AUTOUR DU TONKIX i277

Deo Van Sen S est appelé par ses égaux en Chine Vuei-Sin. Son nom en thaï estCam Houm; il a sept frères dont les noms commencent tous par Gam ^.

Ses ancêtres, nous dit-il, sont originaires de Canton. A la chute des Mings, il y a deux siècles, !^n aïeul, général chinois au service de la race tombée, vint au Tonkin avec un groupe de partisans; dabord établie à Bac-Ninh, sa famille fut envoyée, par un roi d'Annam de la dynastie des Les, sur la rivière Noire, afin de combattre la piraterie. Depuis treize générations les Deos résident à Laï-Chau ou aux environs.

L'histoire de Deo Van Seng et de ses fils est très embrouillée, et serait difficile et peu intéressante à raconter. Une chronique que j'ai eue entre les mains, dictée par le chef de Laï à un interprète cambodgien, rapporte les guerres continuelles qui, depuis une vingtaine d'années, ont désolé la contrée, entre Laï et Luang-Prabang.

1. Deo est le nom de famiUe chioois et annamite commun à tous les frères, fils, neveux, etc., de Deo Van Tri. — Van est une |)articole qui sert é unir le nom au prénom. Ki ou Tri, Sen ou Seng, etc., sont les prénoms.

1 Cam est une désignation thaïe, de noblesse féodale, quelque ciiose comme le seigneur (Cam tioum, le seigneur Houm; Cam ^ouy, le seigneur Kouy).

Deo Van Seng, nommé par le roi d'Ânnaiu quanfou de Theng, et chef des sibsongehou- Thaïs (douze provinces thaïs)) aidé de ses fils, quanchau de Muong-Laï (c'est Deo Van Tri) et quanchau de Muong^Ranal, luttent pour la cour de Uué, tantôt contre les Hos chinois, tantôt contre les Siamois. Snr les instructions enfx)ijées par le roi (TAnnam au mandarin de Attwfiff-Luang ( Luang- Prabang), celui-ci s'entend avec la famille des Deos. Mais les Siamois sont perfides, ils attirent les frères de Deo Van Tri dans un guet-apens, les font prisonniers et les envoient à Bangkok. Ce crime ne peut rester impuni* A la tète de trois cents hommes, Deo Van Tri descend à. Luang Prabang « pour conférer en bon voisin avec le mandarin ». Ses hommes ne s'entendent pas avec les Laotiens ; une discussion surgit entre eux et dé^YMière en quorclle; on en vient aux coups: la ville est brûliM» et mise à sac. Ces événements ont lieu en 18S7. M. Pavie, alors à Luang-Prabanir. seul avec quatre ou cinq serviteurs, sauve le roi et confère avec le chef de Laï, qui se retire.

Pour l'intoliiuvnce du récit, nous avons dû sauter la période de la conquête du Tonkin par les Français. Sous les ordres de Lu Vinh Phuoc,

Deo Van Tri a pris les armes contre nous, et a même lutté sous les murs de Tuj^en-Quan comme lieuleaant de Tennemi. Maintenant la guerre est terminée avec nous, avec les Siamois et avec les pirates chinois; la région de Laî, de Theng et les sibsongchou^Thaïs sont tranquilles; et, grâce à Tbabileté des Pavie,.des Vacle, des Pennequin, nous avons obtenu, -par. des procédés pacifiques, la soumission complète, et, qui plus est. l'appui de Deo Van Tri et de ses parents* Le ministre de l'empereur liamghi, Tuyét, a e» vain essayé, par des promesses et des menaces, d'entraîner avec lui les chefs de Laî lorsqu'il fuyait nos troupes, et cherchait à marches forcées un refuge en Chine ; on l'a laissé passer, mais on ne l'a pas suivi. Actuellement, me dit Deo Van Tri, il est à Canton, où il reçoit trois cents piastres par mois levées au Tonkin, pour son compte, par des mandarins conspirateurs *.

Le gouvernement français a nommé Deo Van Tri, quanfou de Dien^Bien, et pour cela lui donne cent piastres par mois; à ses frères, quanchan

1. J*ai dit dans une brochure (une Excunimk en Indo-Ckinejf que récemmetit des aveux de pirates prisoiniiers et des papiers saisis ont semblé démontrer la présence de Tuyet à la frontière orienlaledu Tonkin.

280 AUTOUR DU TONRIN

de La et quanchau de Tuangiao, seize piastres chacun. Ces titres ne sont que des motifs déguisés de leur faire une pension. En réalité, Deo Van Tri est mattre de la haute rivière Noire; sa famille gouverne sous lui, et il a sur elle (environ quatre cents membres) un commandement absolu depuis la mort de son père. Son autorité va jusqu'à lui permettre d'interdire à ses parents l'usage de Topium ; il trafique de la drogue, mais en considère l'emploi comme funeste.

Chef féodal redouté et puissant, Deo Van Tri nous a rendu et nous rendra encore de grands services. Le colonel Pennequin, voulant faire campagne contre le Doc Ngu, a appelé Deo Van Tri auprès de lui à Hung-Hoa comme conseil. Ses luttes avec et contre les pirates lui en ont donné une connaissance approfondie. « Ma fomille les a combattus depuis longtemps, m'a-t-il dit. Je les ai vus et les connais ; vous pourrez les repousser, mais ce n'est pas dans le Delta ni à la frontière que vous les écraserez; pour en venir à bout, pour les réduire com[)lëtement, c'est à Pékin qu'il faut frapper I »

Le territoire auquel il commande s'étend bien au delà de Laï-Ghau au nord de ce poste, à

plusieurs journées de marche sur la rive droite de la rivière Noire. C*est ce que nous avons semblé oublier lorsque nous avons provisoirement (lartagé le pays avec la Chine ; Toubli sera facilement réparable par la commission de délimitation ; nous aimons à croire qu'elle voudra s'entendre avec les autorités chinoises pour éviter de léser en diminuant ou en coupant son territoire, le grand chef, un de nos soutiens les plus utiles dans le nord-ouest du Tonkin. En dehors même des régions qu'il administre directement, son influence se fait sentir jusque dans le Yunnan au nord, et à Touest, au milieu des Sibsongpannas. Son aide a singulièrement servi la mission Pavie qu'il accompagna lui-même au milieu de ces provinces. Les Chinois avaient compris sa force ; ce n*est pas pour rien qu'ils l'avaient nommé In mou sin (colonel) et lui avaient donné le droit de porter un bouton rose clair transparent. Depuis qu'il est avec nous, il semble brouillé avec les autorités du Céleste Empire; ce qui n'a pas empêché, toutefois, des caravanes de venir, à la mort de son père, lui apporter des présents en hommage, de Mong-La, de Mang-Hao, de Mong-Tse et d'autres villes du Yunnan.

Les Anglais eux-mêmes, dit-on, ont cherché à lier conversation avec lui, — à moins qu'on ne veuille attribuer qu'à un pur hasard la présence 4'un agent consulaire anglais,. grand voyageur en pays shan, parlant fort bien le thaï, sur le bateau qui descendait Deo Van Tri à HanPhong. L'entretien a été court, et peu fécond en résultats, j^. crois, pour le représentant de la Grande-Bretagne.

De ce que Deo Van Tri nous aide, il ne faudrait pas conclure qu'il nous soit tout dévoué; il est Tami de quelques Français, plutôt que de tous les Français; c'est une sympthie de personnes, avant que de races; aus^i estwl très utile qu'il soit lié à nous par des intéréb^ communs. On a eu, dans ce sens, raison de lui accorder l'entreprise des transports de la rivière Noire; 1rs tarifs sont fixés, et le ravitaillement des postes lui rapporle.

Laliuiredu thé constitue entre Deo Van Tri et nous un lien encore plus solide. A huit jours de Laï-Clinu, se trouve le district chinois de Ibang; ses jardins de thé sont célèbres dans la Chine entii*re. Les feuilles, pressées en gâteaux ronds, sont expédiées d'un coté au Tibet, et de l'autre jusqu'à Pékin ; elles sont même employées à la table de

AUTOUR DU TONRIN 283

Temperenr. Or M. Bourgoing Meiffre a conclu un traité avec Dco Van Tri pour que celui-ci lui envoie annuellement un certain nombre do piculs de thé de Ibang. Le chef a une cinquantaine de mulets et en loue autant. Il y a trois mois, soixante piculs ont été embarqués. Pendant que nous étions à Van-«Bou, cent nouveaux piculs ont été envoyés, et cent vingt autres vont être expédiés dans quelques jours. Le thé estpayé par M. Bourgoing Meiffre trente-quatre piastres et demie le picul rendu à Hanoï, environ deux francs cinquante centimes le kilo. Le commerçant frani^ais pourra vendre le thé sur place, en Chine, à Canton, et peut-être môme l'envoyer en France. Les feuilles auront besoin d'être parfumées pour plaire aux consommateurs, mais la dépense sera minime eom parée aux bénéfices énormes que donne le dégrèvement des droits de douanes pour Ifô produits de nos colonies.

En somme Deo Van Tri est content de Taflaire conclue. Le transport lui coûte fort peu puisqu'il doit faire descendre ses pirogues afin de pouvoir remonter les vivres pour les postes. Le marché conclu pour le commerce du thé le dédommage des pertes quMl a subies dans celui de

Topium et du coton. Cette dernière matière qui, nous dit-il, se vendait jadis trente piastres le picul à Mong-Tse, n'en vaut guère que vingt aujourd'hui, et à Laichau quatorze; la différence n'esl pas assez rémunératrice eu égard au transport.

En dehors du commerce, de ses excursions continuelles à droite et à gauche, de ses vojages, le Thao (ainsi sumomme-t-on chez lui Deo Van Tri) se livre à la chasse avec passion. Les chiens sont trapus, généralement fauves, à nez noir et queue courte; on en réquisitionne de trente à soixante dans les environs; ils sont attachés par groupe de plusieurs comme chez nous, et sept à huit hommes les tiennent. Certains ne servent que de limiers; on fait le bois. La retraite des cerfs connue, la meute est lâchée sur la colline; les chefs sont à cheval, leur serviteurs à pied, tous armés de carabines, et on tire les animaux dès qu'on le peut.

La chasse n'est pas considérée comme contraire au deuil, qui est porté et observé avec le plus grand soin. Deo Van Seng est mort, il y a trois mois ; nous sommes arrivés trop tard pour assister aux cérémonies funéraires qui, nous dit le sergent, ont été foi-t curieuses. Des bonzes ont été mandés de Chine; de nombreux sacrifices ont

AUTOUR DU TONRIN 28S

été faits en Thonneur du défunt; chaque jour, pendant plus d'un mois, un buffle a été immolé, parfois deux; on suspendait l'animal par les pattes (le derrière à des poteaux assez hauts pour que exiles de devant ne pussent toucher terre; chaque membre de la famille avait alors le droit de lui donner un coup de coupe-coupe jusqu'à ce que, finalement, on vint lui trancher la gorge. Buffles, porcs, poulets, riz ne coûtaient guère aux chefs; on les prélevait sur le corvéable. D'ailleurs tout ce qui rapporte ici, tout ce qui natt, est récolté, produit ou tué, doit passer chez Deo Van Tri, qui retient la part du lion, c'est le droit féodal. H ne semble pas qu'on s*en plaigne. Encore maintenant des provisions sont portées chaque jour aux mânes du mort. Son tombeau est renfermé dans une hutte en bambous, entourée d'une palissade, et ornée de petits drapeaux; l'échafaudage que nous avons aperçu en arrivant est sur une plate-forme au-dessus du rocher qui domine, au confluent des deux rivières, la vallée du Song- '- Bo; Deo Van Seng ne manquera de rien dans l'autre vie. A l'intérieur de la cabane sont disposés les objets dont il se servait de son vivant; ses vêtements, sa pipe, une provision d'opium.

une petite pirogue; Thou me dit qu'on a renfermé dans sa tombe beaucoup d'or; et notre boy dans son matérialisme songe que toute cette monnaie ferait un meilleur effet dans sa propn* poche ; il pourrait perdre beaucoup plus au jeu. En arrivant nous entendions, le soir au lever de la lune, sortir do l'enceinte funci'airedes cris plaintifs succédant à des hurlements étranges. Le Thao y a coupé court en enfermant l'auteur, une de ses sœurs, veuve, et désespérée d'être réduite par la rigueur du rite à attendre trois ans avant de pouvoir se donner à un nouvel époux.

Comme le lecteur voit, nous ne manquons pas, en restante Laï-Chau, d'observations, d'études intéressantes à faire, de notes à prendre. Mais ici, pas plus qu'ailleurs, nous ne pouvons séjourner longtemps; il faut nous occuper du moyen de continuer notre vovage. J'expose à Deo Van Tri le projet que je caressais en montant la rivière Noire: former une caravane pour aller à Xieng-Hong, de là chercher à gagner la Birmanie, Bhamo, ManJalay.

La première partie de l'itinéraire est très faisable, les membres de la mission Pavie ont parcouru la route passant par Pou-Fang; mais

elle est fort mauvaise et demande beaucoup plus de temps que je ne pensais, au moins trente à quarante jours. Un autre chemin meilleur, mais deux fois plus long, prend par Yunnan.

A Xieng-Hongy il y a eu des troubles : la reine vient d'être détrônée. Néanmoins, Deo Van Tri m'assure qu'avec une recommandation je passerai partout et que, sans sa protection, je serais arrêté dès Pou-Fang. Il ne reste qu'à nous assurer des moyens de transport ; les mulets du ihef sont à Ibang, où ils cherchent du thé; ils ne viendront que dans une quinzaine de jours; dès qu'ils seront arrivés, il en mettra une quarantaine à notre disposition, nous ne devrons payer que les hommes. « Vous êtes Tami de Vacle, ajoute l)eo Van Tri ; je vous prête mes mulets; vous les u'arderez tant que vous voudrez, jusqu'au Tibet, jusqu'à la mer si cela vous convient; quand vous en aurez assez, vous n'aurez qu'à les renvoyer. »

On ne peut faire de pro|)ositions plus aimables; nous attendrons l'arrivée des bêtes de somme et utiliserons ce retard forcé en faisant une excursion sur les hauts plateaux qui s'étendent au-dessus de Laï-Chau.

Un cousin de Deo Van Tri nous accompagne et

nous sert de guide; Gam^Koui, lituong de Lai, ancien compagnon de route de H. Pavie jusqu'à Mang-Hao et Lao-Ka!, est un beau garçon, de haute taille, au visage franc et ouvert. Vêtu de blanc à la chinoise, coiffé d'un turban, il porte la queue ; aimable et débrouillard, il comprend vite et sait quelques mots de français; nous n*avons qu'à nous louer de ses services.

Nous avons quatre petits chevaux; trois ont été payés quarante piastres pièce; les prix sont élevés en raison d'une épidémie survenue l'année dernière. Un m'a été donné par Deo Van Tri ; c'esl un cob blanc de Mong-Tse appartenant à cette race du Yunnan, bien bâtie, à poitrine lai^e, à encolure forte et tête petite, qui est si adroite et si solide dans la montagne ; celui-ci seul est fem^

Douze coolies portent nos bagages ; les Thaïs récusent cette besogne qu'ils considèrent comme inférieure à eux, ils la laissent aux Méos et aux Sas. Les Sas, Xas, Chas, Tchas, Kas, que nous retrouverons encore ailleurs, appartiennent à la race la plus misérable dlndo-Chine ; leur nom signifierait valets ou esclaves; et de fait, ils sont toujours traités comme tels par les autres, peutêtre parce qu'ils ont été conquis. On les regarde

généralement, avec leurs frères les Penomhs, les Stiengs, etc., comme autochtones, cousins de la race noire d'Australasie, des Négritos et des Papouans. Je parlerai d'eux ailleurs et plus longuement. Certaines de leurs coutumes sont bizarres ; une de leurs tribus, située sur la rive droite de la rivière Noire, fabrique avec du poisson, du piment et d^autres condiments, un ferment très fort qu'elle met dans de petits tubes de bambous et elle boit la liqueur en reniflant par le nez.

Ces échantillons humains que nous avons devant nous sont fort laids, et semblent mal bâtis; Tirn d'eux a un gottre ; les jambes, petites avec des mollets disproportionnés, souvent entourés de bandes de toile, me rappellent celles des traîneurs de djirinkshas au Japon. Quelques-uns ont, peintes autour de la bouche, des lignes droites vertes. Ceux qui sont ornés de ces dessins appartiennent, me dit le lituong, à la tribu de Tchasheus^ se distinguant encore des autres par des diil'ërences dans le dialecte.

D'apparence misérable, ces porteurs sont pourtant de fort bons marcheurs ; l'étape est vite parcourue ; il est vrai qu'aujourd'hui elle n'est pas très dure. En sortant du poste de Lai le çhe-

290 AUTOUR DU TONKIir

min serpente sur la colline, pour suivre ensuite la ligne de faite entre le Song'-Bo et le Song^Na; la contrée est boisée. J'aperçois, presque au sommet d'un ficus, un bananier dont les racines soat prises dans une des fourches de Tarbre; le cas est curieux. Nous redescendons dans la yallée du Song-Na que nous traversons en pirogue pour aller coucher à Tchin-Noua (prononcez Tieane- Neu). Le village était la résidence et la capitale du grand-père de Deo Van Tri, c'est Deo Van Seng qui se transporta à Laî-Chau.

5 mars.

Une rude journée! Étant sortis des bois au bout d'une heure et demie de marche, nous commeoçons à monter par une série de raidillons sou* vent très durs. Les collines, entièrement déboisées, portent encore les traces de l'incendie, sous forme de grandes plaques noires ; ailleurs, des roseaux cachent la nudité des flancs. Jusque vers deux heures nous ne cessons pas de monter; avonsnous atteint une crête que nous en découvrons aussitôt une seconde plus haute, et on en vient à se demander où cette excursion fatigante prendra fin. Il semble que nous soyons les jouets d'une

AUTOUR DU TOlfKIH 29t

illusion et que les ooilioes montent en même temps que noiis. Enfin, voici une petite terrasse qui paraît marquer le rebord du plateau ; la vue sur la vallée est superbe, mon baromètre marque mille sept cent quarante mètres. Les bois recommenœnt, et avec eux des essences nouvelles, inconnues en bas; c'est ainsi que je vois de splendides fougères arborescentes dont quelques-unes ont jusqu'à cinq ou six mètres de haut. Plus loin nous entrons dans une contrée assez semblable au pays de Gao^Phong ou de Mo-Lou. Depuis Laï nous avions trouvé des terrains ardoisiers, ici les calcaires reprennent et avec eux les grandes cuvettes naturelles. On se représente, il y a quelques milliers d'années, la mer couvrant la région, et des atolls circulaires, dépassant la surface comme on en voit encore en Océanie. Le phénomène est sembable, seulement ici nous sommes à dix-sept cents mètres plus haut.

Les villages sont rares ; de ci de là quelques cases basses habitées par des Méos ou des Yaos. Le maïs vient bien ici ; on le cultive comme chez nous en amassant de la terre autour du pied; mais on en réunit deux ou trois ensemble ; le sol est riche; les tiges atteignent trois mètres de haut;

292 AUTOUR DU TONKIll

Charles, un franc-comtois, me déclare qu'il n'a rien vu de si beau chez lui. Des tombeaux s'étagent par endroits sur les collines; ils sont construits à la chinoise : c'est toujours une petite terrasse appuyée sur un mur en terre qui dessine un fer à cheval.

Les Méos que nous rencontrons semblent vigoureux ; ils portent tous comme au-dessus de Van- Bon un collier d'argent. Les caractères chinois gravés sur la plaque qui le forme, représentent, nous dit-on, des prières, des invocations contre les mauvais esprits, et non, ainsi qu'on Ta écrit, le nom du possesseur. Les Chinois exploitent la naïveté des montagnards, leur persuadant que ces inscriptions leur assurent une longue vie et en les faisant payer très cher en nature, moyennant des sacs de riz.

Quelques indigènes ont déjà le costume du Yunnan : le chapeau de paille pointu, de petites culottes blanches, des bandes au bas des jambes; ils sont chaussés de sandales maintenues par une lanière passant entre lorteil et le second doigt.

Le long des sentiers sont déposés de loin en loin des bancs élevés permettant aux porteurs de se reposer en appuyant leur chaîne.

Aux bifurcations des piquets fendus en haut

en forme d'étoile défendent le passant contre rinfluence des mauvais génies.

Tout en suivant notre route de cuvettes en cuvettes et de plaines en plaines nous nous laissons surprendre par la nuit. Heureusement la lune se lève et vient éclairer pour nous deux ou trois maisons basses précédées d'un hangar, aux poteaux duquel une dizaine de chevaux ^nt attachés. Ils appartiennent à une caravane venue du Yunnan et qui apporte ici du sucre et quelques cotonnades; elle prendra au retour un chargement de coton brut. L*aubei^e est sale et remplie de Chinois demi-endormis dans les vapeurs de l'opium. A la stupéfaction des coolies et (les boys je déclare préférer passer la nuit à la belle étoile. En cinq minutes les bagages sont rangés en fer à cheval ; un abri est établi ; • un feu allumé; un morceau de lard, quelques œufs et de Teau feront un dîner excellent, et nous dormirons avec le ciel comme toit, plus heureux et plus tranquilles que des rois.

La nuit a été fraîche; nous avons eu un minimum de quatre degrés au-dessus de zéro; le climat est tempéré. Je remarque des plantes d'Europe que je n'ai pas vues en bas : des iris, des

294 AUTOUR DU TONRIH

églantiers. Les habitants me disent que le pays est sain; il y a peu de maladies; on a, en été, la même température qu'à Laî-Ghau en hiver; le mais, le coton, le blé poussent bien. Si le plateau pouvait être atteint plus facilement, si seulement Lao-Kai était desservi par une ligne de steamers réguliers ou par un chemin de fer, on pourrait créer un admirable sanatorium pour nos troupes et nos fonctionnaires épuisés. Nous avons au Tonkin, à une altitude moins élevée, l'équivalent de ce que les Anglais trouvent aux Indes à Simlah ou à Darjeling, Pour le moment les seuls habitants de ces hautes plaines sont des tribus yunnanaises disséminées par petits villages de trois ou quatre cases. A un quart d'heure de notre campement, nous visitons des familles de Yaos; elles occupent quatre villages, dont le nom, Tafine, est paiement donné à tout le plateau Les maisons sont faites de planches directement dressées sur le sol. Les chevaux sont enfern)és devant dans une sorte de cage surélevée garnie d'un râtelier ; on leur donne du maïs. La population est aimable et nous accueille bien ; on nou> offre même un repas à la chinoise. Les hommes sont grands ; ils ont le type montagnard, éner-

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giqae et ouvert, avec le front grand, les pommettes saillantes, les yeux légèrement fendus; ils rappellent les Méos. Leurs costumes n'offrent rien de particulier. Il n'en est pas de même de celui des femmes : elles ont de petites culottes larges, noires, avec des dessins blancs, un tablier et une veste terminée par deux larges pans et coupée à la façon d'un habit à la Robespierre. Sur le dos sont cousus des cauries ou des perles blanches, et par devant de longues franges de soie. Je n'ai vu cette tenue bizarre nulle part ailleurs; généralement elles sont coiffées d'un gros turban, mais dans les jours de cérémonie elles mettent un chapeau fait d'une sorte de toile cirée noire qui forme une visière énorme; le chignon est alors ciré, durci et ramassé en un petit piton sur lequel s'emmanche la coiffure étrange ; deux tiges partant de l'extrémité de la visière viennent s'appuyer sur le front ; elles ont dçs chaussures à la chinoise.

Leur dialecte, avons-nous dit, est tout à fait différent de la langue des Méos. On les distingue en Lam Tin Yaos et Tin pan Yaos^ les premiers portant les cheveux à l'annamite, les seconds ayant la queue.

Les gens de Tafine nous disent être venus il y a quatre-vingts ans du Kouang-Toung ; le plateau était très peuplé il y a quelques années; mais les habitants ont pris peur quand ils ont appris la venue des Français et se sont enfuis; ils commencent à revenir. Ils vivent ici de culture et de commerce. Nos hôtes ont six mulets, leurs caravanes cherchent le coton auNam Ma, pour le porter au Yunnan où ils prennent des barres de fer, des casseroles et de Topium (le fer se vend cinq piastres le picul à Mong-Tse).

Nous devons à la présence du lituong de pouvoir acheter sans difficulté des costumes complets. Quant aux manuscrits ou pang-pas tels que ceux que M. Bourne a envoyés à Londres, et M. Yacle à Técole des langues orientales, impossible d'en dénicher; tout au plus puis-je me rendre acquéreur d'un livre en caractères chinoi^ qu'on nous dit remonter à deux cents ans.

Dans l'après-midi nous revenons à notre gîte de la nuit à Tai-Su-Kiao. Avant d'en repartir, j'usurpe la fonction de médecin pour donner une consultation à un chef du pays ; celui-ci se plaignant de coliques depuis plusieurs jours demande du taila; je lui explique à son plus grand re-

gret, que Teau-de-vie est très mauvaise dans son cas, et lui donne des pilules de bismuth ; le bonhomme me remercie non sans faire triste mine.

£q gagnant Textrémité du plateau, je songe au magnifique champ de courses qui pourrait y être créé ; une butte semble placée exprès pour qu'on y adosse les tribunes ; je dispose des teri*ains ; remplacement du pesage est marqué ; rien n'y manque ; une ville peut être fondée ici. Dans l'antiquité, avant de s établir quelque part, on installait les dieux Lares, protecteurs du foyer ; eu Asie on élève une mosquée, une pagode, ou bien un simple abri où des bâtonnets odorants seront brûlés. Nous autres, gens civilisés et du progrès, nous cherchons d'abord un terrain de courses ; à Hanoi les tribunes ont été construites avant Thôpital. Après tout, peut-^tre les Anglais out-ils répandu T usage des courses pour mieux faire connaître leur langue; pas une partie du monde maintenant, pas une côte qui n'ait ses races. De là une population de chevaux répandus sur tous les points du globe, aux oreilles desquelles résonnent les mots anglais, puisqu'il est admis qu'ils ne comprennent pas d'autre idiome !

Le soir nous commençons à redescendre dans

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une immense vallée qui s'ouvre devant nous comme un abîme dont le fond voilé par la brume reste inconnu. Nous nous arrêtons au milieu des bois au village de Sa-Kosan (littéral San montagne de Sako, cardamone).

Nous sommes encore chez des Yaos ; des femmes sont occupées à teindre les étoffes dans des entonnoirs creusés en terre et remplis d'indigo. Sur une terrasse dominant la vallée, sept poteaux de quatre à cinq mètres terminés par sept cercles, comme certains monuments du Tibet, soutiennent à mi hauteur des planches en estrade. Une fois par an, me dit-on, on vient faire sur ces échafaudages de la musique en l'honneur des esprits.

Les indigènes semblent d'ailleurs ici assez préoccupés des croyances religieuses. Dans la maison où nous allons passer la nuit un vieillard est occupé à prier, nous n'avons garde de le déranj^er. Assis sur un tabouret, il récite ses prières devant un petit meuble qui sert d'autel ; à mesure qu'il parle, il dépose des feuillets de papier blanc qu'il tient à la main, en feignant de lire, il les brûle ensuite, se lève et récite des litanies en agitant d'une main un bâton terminé par de> anneaux qui s'entrechoquent; de l'autre, il prend

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une coupe d'eau, la porte à sa bouche et crache sur l'autel ; puis il s'accroupit de nouveau, fait résonner ses anneaux, avec Textrémité du bâton jelte de l'eau et finit par répandre le reste ; il termine la cérémonie en brûlant de nouveau du papier. Devant la chapelle, cinq godets renfer^ ment de Tean et du safran; sur une coupe est posé un poulet plumé non cuit ; on l'enlève après le départ de l'aïeul.

7 mars.

Nous oantinuons à descendre au milieu des bois; force nous est de faire la route à pied. L'étape nous mène à un village de quelques cases habitées par des Yans. Ceux-ci cousins des Thaïs (les dialectes se ressemblent), sont vêtus à la chinoise ; les femmes ont un turban bleu qui se croise par devant et rappelle le nœud des Alsaciennes. On b&tit comme chez les Yaos directement sur le sol. Je remarque des papiers, des inscriptions, des caractères en chinois; la plupart comprennent cette langue que leur parle Cam*Koui : ils sont venus, nous disent-ils, ici depuis deux ou trois ans de Phong-Tho (dans la province de Lao-Kai). Quelques-uns ont sur le

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front un cercle rouge, marqué par les ventouses qu'on emploie contre les maux de tête.

Leur principale industrie est la pêche. Je vois accrochés aux murs des éperviers, des épuisetlcs et de petites nasses. Us ont des jardins, entourés de palissades ; on y cultive surtout du fenouil, de l'ail, des choux, des navets, des radis blancs, et une plante à larges feuilles qu'on donne à manger aux cochons.

Tandis que nous nous installons, passe une caravane de dix-huit mulets ; leur charge est sur une petite selle en bois, posée sur un bât sans sangle; c'est le mode de chargement employé au Yunnan et au Su-Tchuen ; chaque animal porte un picul de coton, acheté sur le Nam-Ma, et envoyé à Mong-Tse.

Dans la soirée, notre attention est attirée par une série de détonations qui semblent partir d'une colline voisine ; elles sont trop fréquentes pour pouvoir être attribuées à des chasseurs, et je me demande si par hasard on serait en guerre par ici ; mais les indigènes nous renseignent vite, et nous donnent la cause de tout ce bruit ; ce sont des bois qui brûlent, et les bambous éclatent; il n'y a pas de quoi s'émouvoir.

8 mars.

Quelques minutes après le départ nous passons devant un échafaudage de bois rappelant les toros de pierre placés à l'entrée des temples japonais. Ici, deux poutres verticales ornées de treillis de bambous en supportent une horizontale. L'assemblage marque la limite du terrain du village ; il est interdit de la franchir à tous autres que les habitants, pendant un jour de Tannée consacré à l'invocation des esprits ; dans les centres, cette fête se répète deux fois l'an.

Bien que les villages soient rares, la route est assez fréquentée; nous croisons encore des caravanes de sel et de coton; la plante est cultivée dans la région par les Yaos. Nous voyons des indigènes en train de retourner, avec des pioches, le sol débarrassé par l'incendie de ses bois.

Dans la matinée, nous traversons un petit village Yao; les habitants se prétendent originaires du Kouy-Tcheou; ils auraient quitté cette province, il y a une vingtaine d'années.

Beaucoup d*engins de pêche chez eux. Près de l'autel domestique une lance avec un drap rouge, des plumes de coq et des queues d'écureuil ; dans

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le bois, quelques tombeaux, ce sont des tertres en terre remuée ; un piquet les surmonte, portant un chiflbn; à une des extrémités du tombeau trois i>ierres plates forment une niche; dans l'une je vois une paire de pantoufles chinoises.

Encore quelques heures de marche à travers la même région montueuse où le sentier doit faire des zigzags continuels pour contourner les blocs calcaires qui semblent jetés là au hasard, et nous arrivons sur la rive du Nam-Ma. Large de trente à quarante mètres, ralHuent de gauche du Song- Bo roule sans bruit sur un lit de galets une eau très claire; on peut le traverser presque partout à gué. Des gens pèchent à la ligne; ils se tiennent à la tète d'un courant et donnent à leur canne un mouvement de va^et-vient qui me fait songer aux })êcbeurs de truites chez nous.

Nous suivons la rivière tantôt d'un côté, tantôt de l'autre jusqu'au village du Nam-Ma où nous faisons halte. Bien déchu de son ancienne opulence, le centre commercial, jadis marché important, fait de maisons en briques, ne comprend plus qu'une rue; une douzaine de cases chinoises et quelques constructions muongs. Les Pavillons Noirs et Jaunes ont passé par ici, refoulés par les

Français, et en partant ont fait tomber la prospérité de la bourgade.

Les caravanes de Chine ne viennent que trois ou quatre fois par an et parcourent les villages Yaos des environs; ceux-ci possèdent une quarantaine de mulets, et font le commerce pendant trois ou quatre mois, lorsqu'il n'y a pas trop (l'eau dans les torrents. L'opium vaut ici deux piastres cinquante les dix tens ; le picul de coton s'échange contre soixante-dix tens d'opium. Le sel vient d'Hanoï et est vendu quatre piastres à quatre piastres cinquante le picul.

En dehors des opérations commerciales et des cultures, on pèche. La rivière est très poissonneuse; nous nous en rendons compte nous- même en jetant une cartouche de poudre Favié ; en un clin d'oeil nous avons rempli plus de cinq paniers de poissons; je remarque des carpes superbes, semblables à celles de nos contrées.

A quelques centaines de mètres au delà du village, le Nam-Ma se jette dans le Song-Bo. Au confluent des deux rivières trois pirogues nous attendent, envoyées par Deo Van Tri; nous congédions nos coolies après les avoir payés (douze cents par homme et par jour, plus trois cents

pour la nourriture). Nos chevaux seront ramenés par terre; nous-mêmes nous embarquons pour recommencer pendant un jour et demi le trajet déjà suivi jusqu'à Laï-Ghau; nos pirogues sont très petites, mal chaînées; nous ne pouvons pas nous asseoir; le moindre mouvement les fait tourner. C'est avec plaisir que je vois apparaître le promontoire de Laî. La grande carcasse en bambou qui ornait le tombeau de Deo Van Seng est par terre; un coup de vent l'a renversée. Un des frères de Deo Van Tri, Gam-Houng, s'est cassé la jambe à la chasse; pour la raccommoder on a, nous raconte-t-on, mis l'os à nu, on a appliqué dessus une bouillie de poussins nouvellement éclos et écrasés, le tout a été bandé et mis dans un appareil et le malade croit la guérison prochaine.

La gazette nous apprend encore le passage de deux ofSciers français qui se sont rendus, à six heures d'ici, à Nam-Muong, ancienne résidence de Deo Van Tri, où celui-ci se trouve actuellement.

Ils reviennent le lendemain, 11 mars ; l'un est M. Massie, pharmacien major de l'armée, ancien membre de la mission Pavie, depuis cinq ans dans le Laos et les régions avoisinantes, agent de la France à Luang-Prabang. U revient d'une

tournée dans les Sibsongpannas ; le second est M. Gassouin, lieutenant commandant le poste de Dieo-Bien-Phu. Tous deux me déconseillent d'aller àXieng-Hong; nous sommes au milieu de mars; les mulets ne sont pas encore arrivés; nous ne |K)urrions atteindre Xieng-Hong avant la fin il avril, et alors, pour revenir par la Birmanie, nous serions pris par la saison des pluies.

M. Massie m'offre de partir avec lui par Tali- Fou (il y a une route qui, de La!, y mène en une cinquantaine de jours) et de là (en admettant que nous atteignions cette ville) de tenter de gagner le Kin-Gha-Kiang. J'avoue que l'idée est bien séduisante et que l'entreprise serait belle ; malheureusement, nous ne sommes en rien montés pour une telle expédition et nous manquons de temps ; d'ailleurs, en m'engageant en Ghine, je devrais renoncer au Laos, c'està-dire à un des buts de mon voyage ; tout bien considéré, discuté, pesé, nous nous résignons à nous diriger, par Dien-Bien-Ptiu, sur Luang- Prabang, où M. Massie nous précédera. Un interprète cambodgien sera envoyé au devant de nous. Je ne suis pas fâché de pouvoir remercier aussitôt le paresseux Gho-Ken, dont les rensei-

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gnements, quand il en fournit, laissent à désirer ; son ancien mattre, Deo Yan Tri, nous entendant causer de lui, secoue la tète en riant : cGho-Ken pas bon, faire divé Hanoï. (Je l'ai expédié à Hanoi.) >

En train d'épurer notre troupe, je n'hésite pas à la priver d'un antre de ses membres peu utiles; Baptiste est payé et content d'ailleurs. Il commençait à trouver le métier fatigant et avait entrevu une source de richesses, moins pénibles à gagner, en commerçant avec les Méos. Je lui souhaite bon retour et bonne chance ; nous nous passerons de son office. Thou se déclare aussi bon cuisinier que mattre d'hôtel; et pour les festins que nous allons faire, nous n^avons guère besoin d'un grand artiste culinaire.

Avant de repartir, nous prenons congé de Deo Van Tri. Nos rapports avec lui durant tout notre séjour à Laï-Ghau ont été très amicaux; il nous offre une collection de costumes complets de la contrée et, en retour, je lui donne une carabine gros calibre pour éléphants. M. Pavie m'avait dit que le chef en désirait depuis longtemps, et je constate que le présent n'est pas mal reçu. Grâce aux lettres que nous avions

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poar lui, aux recommandations de ses amis, nous avons trouvé chez le tao de Laî-Chau toute l'aide possible, il nous a fourni les renseignements désirés et s'est prêté, avec la plus grande complaisance, à nos interrogatoires.

Sur la faune de la province, on est bien ren- ^igné ; tout le monde ici est chasseur. Les éléphants, nous dit on, sont nombreux à une semaine de marche de Laî, du côté de Pou-Fang; les bœufs sauvages, à poils ras, jaunes*, sont très dangereux; Tannée dernière, deux chasseurs ont été tués par un de ces animaux. Les rhinocéros deviennent plus rares; il y a cinq ou six ans, on en tuait à quelques kilomètres de Laî; les cerfs, les tigres, les félins de petite taille, le grandes civettes à la queue annelée, les singes se trouvent en grande abondance; parmi ces derniers, on remarque les gibbons noirs aux bras démesurés. Un indigène me donne la dépouille d'un gibbon roux marqué d'une raie sur la tête. Au Muséum, Tespèce a semblé nouvelle; malheureusement, je n'ai eu qu'une peau plate, privée de deux pattes et sans crâne.

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