‹ Autour du Tonkin (volume 2)Chapitre 25 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LUANG-PRABANG

Considératioiu générales sur ua État laotien; administration; population; mœurs; religion. — La ville; rives du fleuve; marché; les pagodes et le palais royal. — Fêtes du premier de l'an ; marché aux oiseaux ; processions religieuses ; danses ; chansons le soir ; cortège du roi . — Environs ; histoire naturelle; noahot; flore; géologie. — Mouvement commercial; exportation, importation ; rôle des chinois ; avenir du commerce français; Tourane; conclusion.

Luang-Prabang, ou mieux Muong-Luang-Prabang, littéralement € ville royale du Prabang », ainsi nommée à cause d'une idole très vénérée. — Muong — Luoung simplement pour les habitants de la région, sert de capitale et donne son nom à un petit État laotien ou shan (pour les Anglais). A ce propos, il est bon de remarquer que le centre même de Tlndo-Chine, et en particulier la région traversée par le cours supérieur du Mékong, se décompose en royaumes et en principautés, gêné-

378 AUTOUR DU TONRIN

ralement formés d'un même territoire qui entoure une ville, de tout temps en lutte entre eux» absorbés à tour de rôle par les États plus forts, et ne maintenant dans les intervalles leur indépendance, que grâce aux rivalités de leurs puissants voisins. Payant des tributs tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois des deux côtés à la fois, ces Etats laotiens ont pu souvent être aussi justement considérés comme birmans que comme annamites, ou plus tard comme siamois.

Parfois en guerre avec l'Annam, les Laotiens de cette i*égion conquirent ainsi le Tonkin il y a huit siècles. C'est pourtant encore avec la cour de Hué que Luang-Prabang garde les attaches les plus solides. Les chroniques de la ville, fort bien tenues, et sauvées des flammes par M. Pavie, font souvent foi de ces liens de dépendance ; dans ces annales bien complexes nous trouverions le rédt d'une invasion des troupes annamites au xvn* siècle, qui provoque le suicide du souverain de Luang-Prabang ^ Plus récemment des témoins

1 . La légende raecfate qae le roi, se voyant sur le point d'être pris, se fit attacher à la trompe d'un éléphant et donna Tordre qu'on conduisit Tanimal an fleuve. En Thonneur du ncyr une pagode fut élevée.

AUTODR DO TONKirr 379

noD» ont raconté l'expédition de Dec Van Tri à* la suite d'événements que j'ai rapportés ailleurs. — Le chef de Laï prétendait s'entendre avec le r»i de la part de l'empereur d'Ànnam.

Sans vouloir chercher à faire ici une œuvre historique qui serait trop longue, nous n'avons qu'à jeter un coup d'oeil sur le» anciennes cartes pour y trouver la justification de cette phrase de (lamier qui eût dû servir de point de départ à notre politique dans ces régions :

« il convenait donc, écrivait Garnier, de faire sentir au roi de Luang-Prabang que nous pourritins un jour nous substituer aux droits exe7xc% mr sa principauté par la cour de Hué redevenue aujmrd-kui notre vctssale. »

Malheureusement, les Siamois dont l'influence s'était étendue, après 1838* vers Luang-Pra-

1. D'après Halett (A thotuand milef on a éléphant) (p. 201), eo 1778 les États shans de Vienchaog et de Luang-Prabang deviennent tnbutaires du Siam. L'autorité siamoise, dans les États shans, conâisuit à arranger leurs affaires extérieares et à sanctionner la Domination de leurs chefs. En retour de la protection du Siam ^ntre les envahisseurs étrangers, ces États consentaient à envoyer Qn tribut triennal au Siam (boites d'or et d'argent, vases et colliers ciselés, ainsi que des arbres d'or et d'argent, valant de quinze i trente-einq livres chaque). A ces assertions d'Halett sur l'anciensetédes relations tributaires de Luang-Prabang par rapport au Siam^

bang, sont venus s'y établir définitivement, il y a quelques années, lorsqu'ils ont appris rapproche des Français du côté du Tonkin. Nous avons dit, à propos de Deo Van Tri, le guet-apens tendu à ses frères ; dans la circonstance, les officiers de Siam étaient accompagnés d'un Anglais, Mac Carthy; il vient, avec un autre de ses compatriotes, d'être nommé agent à Luang-Prabang. Nous avons relaté aussi la rencontre des troupes françaises et des Siamois dans la plaine de Theng, le recul de ceux-ci. Il ne nous fut pas permis de pousser plus loin ; le vieux roi de Luang-Prabang,

je répondrai que les chronique de Laang-Prabang, qai ont été entre les mains de M. Pavie, ne font mention des rapports avec le Siam que depuis un demi-siècle. La chronique de Lai dont j^ai parlé plus haut, à propos de Deo Van Tri, ne &it allusion qu*à la dépendance où se trouvait le roi de Luang-Prabang yispé-vis de VÂnnam.

M. Deschanel semblait déjà pressentir les vues exprimées à demi> mot sinon ouvertement par les Halett, les Colqhoun et les Lamington lorsqu'il écrivait en 1885 :

« Le jour où rAngleterre prendra la Birmanie, notre autorité dans la partie orientale de la presqu*IIe indo-chinoise subira une réelle atteinte. Si nous ne prenons pas nos précautions (dans le haut Laos), les Anglais, une fois établis à Xieng-Mai (Laos siamois), seront maître^, du moins moralement, de la vallée du Mékong et de l'importante position de Luang-Prabang qui étaii tributaire de VAnnam. Ainsi coupés du Grand-Fleuve, menacés devoir V Angleterre accaparer le jtroteciorat du Siam, notre situatioa en lado-Ghine sera bien diminuée, v (Cf. ci-dessus Garnier.)

qai avait eu un jour l'espoir d'être appuyé par nos armes, pressentit la politique d'abstention et de prudence exagérée qui serait commandée à nos oflSciers. Il comprit qu'aux vaillants champions de notre extension coloniale^ on liait les mains, qu'il ne fallait plus compter sur nous :

— Les Siamois montent, disait-il au docteur iNéis, nous sommes perdus.

Tandis que nous nous arrêtions, les Siamois avançaient, en effet : on comprend aisément la politique suivie par la cour de Bangkok : tant qu'on la laisse libre, elle va toujours de l'avant, occupe des postes, parfois avec sept ou huit miliciens seulement, mais tient au fait de Toccupation réelle. Sans le colonel Pennequin, il en eût été de Theng, comme il en est de tous les centres importants situés sur le Mékong jusqu'au Cambodge et de quelques villes entre la côte et le fleuve. Dans cette marche des troupes siamoises, on sent derrière elles l'appui moral, hinon effectif, de gens intelligents et hardis, sachant en imposer à leurs voisins par leurs paroles, habitués qu'ils sont à ne trouver d'autres obstacles à leurs conquêtes de la part des nations

382 AUTOllR DU TONKIN

européennes que des protestations diplomatiques sans effet.

Établis dans une position, les Siamois cherchenl aussitôt à combattre les influeciees rivales au profit de la leur propre ; ils gagnent du monde en dessous, effraient les populations qui^ ne voyant pas d'appui ailleurs sont bien forcées de les accepter. En 1872 ils entrent dans le Tra-Ninh et le dépeuplent en partie ; de Luang-Prabang ils envoient des agents sur notre territoire dans la région de Son-La ; ils ont amené des indigènes soumis à nous, du Song-Ma, en trente journées de maixihe pour leur faire boire en secret J'eau du serment, à une pagode située à quelque distance de la ville. Maintenant, pour ne parler que de la région où nous sommes, ils convoitent les riches plateaux des Pouôn; en i89i au mépris des traités, dix chefs annamites envoyés dans cette contrée par le résident de France à Vinh, avec des interprètes à notre service ont été arrêtés, et expédiés à Bangkok par les ordres dueoloael siamois conimandant à Luang-Prabang ; les interprètes ont été roués de coups, et notre drapeau déchiré. Il y a quelques jours encore, un officier affîdiait une proclamation dans la ville menaçant de mort

tous les amis des Français, et pour obtenir une réparaticMi du eolonel, et le châtiment du coupable, il faut que M. Massie en fasse une affaire personnelle et parle d'envoyer des témoins. Voilà où en sont nos agents I

Les jeunes rois, impuissants à défendre leur autonomie préfèrent s'abandonner à leurs nouveaux maîtres et se laisser mener par eux. Récemment, durant mon séjour, j'apprends que le roi a fait venir des Thaïs de Theng, c'est-à-<lire des sujets à nous S déportés dans les limites de Luang-^rabang, et leur a promis ée i'airgent pour cultiver la terre, s'ils s'engageaient à ne pas sortir de son royaume.

De oe que le Siam réussit dans l'œuvre d'extension de pouvoir et de spoliation de ses voisins qu'il a entreprise, il ne faut pas conclure que son pouvoir est bien vu de ses nouveaux sujets, loin de là. Ici, par exemple, le roi avait peut-être jadis moins d'autorité; les villages lui étaient soumis par des liens de vassalité, et, poussés par une

1. Ils sont, dit-on, ao nombre de quatre à cinq mille ; nous pourrions prendre leurs intérêts en mains, et, suivant ici la tactique adoptée par TAngleterre et la Russie, nous créer un noyau de protégés dont la défense donnerait à notre agent, vis-à-vis des autorités locales, une raison d'être sérieuse.

384 AUTOUR ou TONKItf

communauté d'intérêts se fédéraient autour de de la ville comme centre; Luang-Prabang donnait une milice, mais ne fournissait pas de corvées. Maintenant nous assistons à la naissance et à la formation d'un peuple, sinon d'un sentiment de nationalité ; le pouvoir s'affermit et devient presque autocratique ; à son profit se fait une centralisation administrative, sous le contrôle et la direction des Siamois. Les rois ont des relations avec Bangkok quand ils n'y ont pas été eux-mêmes ; ils apprennent à connaître et à désirer le luxe ; ils doivent armer leur milice à l'européenne, augmenter leurs propres troupes ; venir en aide à celles des envahisseurs. Pour parvenir à tous ces beaux résultats, que leur fait entrevoir l'avantage d'une civilisation nouvelle, il faut de l'aident, un trésor ; or si les dépenses du roi augmentent, il n'en est pas de même du gain du peuple. Gelui-ci trouve qu'on a oublié de le consulter lorsqu'on a imposé Topium < pour son bien», lorsqu'on a pris la ferme du tchoum-tchoum, lorsqu'on a créé l'impôt par tête de huit roupies par homme et six par femme. U est mécontent. Il ne peut plus payer ; les mandarins de tous côtés écrivent que les villageois veulent bien venir à la capitale

prêter le serment, mais les mains vides. L'année dernière, beaucoup ont dû vendre ce qu'ils possédaient ; maintenant ils cherchent à emprunter et murmurent contre ceux qui les ruinent ; les paysans courbent la tète parce qu'ils ne voient pas de libérateur. Mais il y a une belle place à prendre ; le premier qui viendra avec quelques armes, et une somme d'argent relativement minime, pour mettre les Siamois à la porte, est assuré de trouver dans la population un concours presque unanime et enthousiaste.

Quel beau rôle à jouer pour nous que de nous montrer les protecteurs des droits de l'Annam et les défenseurs de la liberté I Ce rôle, beaucoup de voyageurs, d'ardents coloniaux, l'ont compris ; je n'ai pas à redire ici les efforts de tous les explorateurs qui ont parcouru ces contrées, depuis la mission de Lagrée jusqu'à celle de Pavie, en passant par Harmand, Néïs, Taupin, Gauthier, et tant d'autres; pourquoi parler des encouragements donnés par M. Le Myre de Vilers, qui créa le viceconsulat de Luang-Prabang, des avertissements de monseigneur Pugénier, signalant les droits de TÂnnam et les menées du Siam sur les rives du Mékong ?

386 AOTOOR DU fON&IN

H me fàttcipait sigmilei* en même temps les impulsions diverses cpà o*t été dbâmées à notre politique extérieure ett Exfrême Oi»iewt, la fameuse devise néfeste et humiliante qui à' été imposée à nos reppésentattts : « Pas d'affâiVéê *.

Je devais montrer d'Otto cô«é e^r fcldo^hine des efforts indKvidUds, intelligente) courageux, persistants, parfois éttôotirt^agés pût des hautes personnalités, et d!e Pautre, à Pkrls, au quai d'Orsay, «ne timidité, une prudence, pour ne pas dire une apatMe insoucieuse, âinon ignorante.

Si je ne craignais de' fatiguer le lecteur en abusant dfes citations, je te renverrais urie fois de plus à l'ouvrage de GarAifer, dont les conclusions, après un espace de vingt âtiâ, sont enéofô si souvent vraies ; jfe ne veinL en retenir itti que ces quelques lignes, prisée à' la dernière pagfe, qui pourraient être inscrites ert' exergue sur VA porte du Ministère des Affaires étrangères :

« Malheureusement, nous avons àûbordonin jusqu'à présent notre politique k celle de l'Angleterre ; habitués à faire bon marché d^întérêl^ aussi lointains, nôtre diplomatie les a toujours sacrifiés aux nécessités de la cordiale eritente. Les

Page 1