Autour du Tonkin
Introduction, préface, avertissement, quelque titre que portent les premières pages d’un livre, elles ont généralement la prétention de dévoiler au lecteur les desseins de Fauteur. Ici, le titre de l’ouvrage suOit amplement à indiquer mon intention : en contant le récit d’un court voyage du Tonkin au Siam, Je veux relater simplement ce que j’ai vu, comme je l’ai vu et en suivant l’ordre tout indiqué par mon itinéraire.
Un livre, si modeste qu’il soit, est en quelque sorte une création; le plan est le squelette sur lequel viennent se poser les muscles et les chairs ; ces dernières parties donnent la forme, la beauté, l’élégance, mais l’ossature n’est pas moins l’essence de l’œuvre, elle fait l’espèce. Dans le cas qui nous occupe, mon squelette est tout trouvé : il est fait des grandes lignes démon excursion; je n’en aurais pas parlé si je n’avais espéré, en demandant au lecteur son aide dans la construction, l’intéresser plus directement à l’achèvement. Peut-être, ayant édifié et étoffé son squelette lui-même, trouvera-t-il un
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plus grand plaisir à le contempler musclé et couvert ; ce sera un peu son oeuvre.
En partant de Paris à la fin de novembre 1891, j’avais un double but : d’abord, compléter dans le bas Tonkin des renseignements recueillis trop vite à la fin de notre précédent voyage, en amasser de nouveaux, examiner l’œuvre déjà aceomplie, chercher ce qui reste à faire, en un mot me livrer, dans la mesure du temps et des moyens dont je pourrais disposer, à une sorte d’enquête sur notre situation au Tonkin. Le travail pouvait se faire sur place, dans une contrée relativement civilisée ; il suffisait d’avoir les yeux et les oreilles ouverts et de faire œuvre d’observateur.
Mais, et j’arrive là à mon second but, il était difficile de se transporter aussi loin, sans en profiter pour faire un petit voyage, si eourt qu’il fût. M. Pavie m’avait fait entrevoir le Laos sous des couleurs si séduisantes, il m’y avait montré encore tant de collections à faire, tant de documents intéressants à glaner, même après sa belle exploration, que je me sentais malgré moi entraîné vers ces régions. Un voyage au Laos me donnerait en outre l’occasion d’étudier une des trois grandes voies commerciales du Tonkin, celle de la rivière Noire ; il me serait permis de faire une eomparaison entre celle-ci et le fleuve Rouge que nous avons descendu il y a deux ans. Je pourrais me faire une idée d’un des débouchés du Tonkin, dont on parle beaucoup maintenant et qui est encore peu connu. En revenant par le Siam je trouverais sur place de nouveaux documents relatifs aux facilités et aux prix de transport ; je serais ainsi à même d’établir, chiffres en
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mains, un parallèle entre les différentes voies qui donnent accès au Laos.
En indiquant mon but, je crois avoir ainsi montré au lecteur les divisions de mon récit ; dans une première partie je parlerai brièvement de mon arrivée à la côte de Chine, puis au Tonkin ; de mon séjour dans le bas pays, des cultures essayées, des mines exploitées, des industries naissantes. J’essaierai d’exposer, le plus simplement possible, le résultat de mon enquête.
La seconde partie, après avoir traité de la montée de la rivière Noire, sera consacrée à mon séjour dans le Laos. Malgré quelques documents d’ordre purement scientifique, peut-être le lecteur voudra-t-il se plaire à Luang-Prabang ; la contrée est jolie, le climat supportable, le peuple est gai et les femmes aimables ; on ne peut demander plus.
Ici, je m’attends à être qualifié de charlatan par celui qui jettera les yeux sur ces lignes ; je ne lui cacherai pas, en effet, qu’^n essayant de le séduire par les aspects riants et les couleurs enchanteresses des rives du Mékong, je ne cherche qu’à cacher à ses yeux la pilule contenue dans la troisième et dernière partie de mon livre ; ici pas de soleil, pas de verdure, pas de sourires ; rien que du noir, des chiffres, des tableaux comparés, des prix, des distances ; je quitte ma lyre et jette mon pinceau pour prendre l’équerre et la table à calculs ; plus de poésie alors, mais de sèches opérations, d’ingrates statistiques, d’arides évaluations ; il s’agit d’être le plus matériel, le plus pratique, le plus commerçant possible. En m’appuyant sur des chiffres, je veux plaider pour le meilleur débouché commercial du Tonkin,
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d’une colonie que nous avons prise pour nous assurer la route la plus courte et la plus directe vers les grands marchés de la Chine.
Voilà mon plan établi, et maintenant il me prend singulièrement envie d’en rester là, et de poser ma plume. Car pour qui écrire ? et comment contenter tout le monde ?
M’adresserai-je aux Tonkinois ? Parfois je ne serais pas assez bien informé, souvent, je n’en dirais pas assez; quelquefois, trop.
Aux gens de la Métropole? (comme on dit là-bas). Ils seront souvent ennuyés par des détails qui les intéressent peu, des noms difficiles, des questions arides. Dans mon embarras je ne vois qu’un parti à prendre : demander à chacun en particulier de croire que j’écris pour l’autre, et à tous les deux d’être persuadés que je m’adresse à tous les Français de cœur, de bonne volonté, c’est-à-dire, à tous ceux qui n’ont d’autre désir que de travailler à la grandeur de la Patrie !