CHAPITRE PREMIER
Arrivée à Hong-Kong. — Une visite à Canton. — Le Commerce. — La ville chinoise. — Les bateaux à fleurs. — Retour à Hong-Kong. — Essais faits sur les charbons du Tonkin.
En route, ma plume, creuse un sillon sur les océans toujours bleus, et arrète-nous avec toi devant la gigantesque momie chinoise, éternellement la même à travers les siècles.
Le Sidney vient de stopper en rade de Hong- Kong; devant nous, sombres dans un manteau de brume qui semble venir d’Angleterre, s’étayent ses hautes maisons sur le flanc du pic, marqué comme d’une large raie, par la voie du chemin de fer funiculaire.
Le vaisseau est envahi par une foule de coolies, hissés, au milieu des cris les plus bizarres, plus vite les uns que les autres, au-dessus des bastingages; de longs bambous terminés par des gaffes accrochées au bordage leur tiennent lieu d’escaliers.
On sent dans cette population de la graine de pirates ne demandant qu’à germer. Nous ne sommes pas loin des ladrones.
Dans le remous de la vapeur lâchée , les jonques s’entre-choquent, malgré les efforts des femmes, des terribles sam^anières ; les enfants qu’elles portent sur leur dos ne semblent guère les gêner dans leurs mouvements; armées de perches, elles cherchent à écarter les embarcations, tout en s’accablant entre elles des plus terribles malédictions.
C’est au milieu de ce brouhaha que le steamîaunch de l'hôtel nous met à terre. Notre troupe est encore petite, car elle ne comprend que Charles et moi. Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre aux Indes ont déjà fait connaissance avec le brave Charles, nouveau maître Jacques, précieux en voyage, n’ôtant sa veste de photographe que pour prendre le costume du collec-
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AUTOUR nu TONKIN
tionnenr ou du préparateur. Dévoué et content, compagnon et aide précieux, il me sera d’un grand secours pour regarder, voir, ramasser, noter, en un mot faire métier de voyageur. Je l’en remercie.
Revenu à Hong-Kong, je ne pense qu’à en repartir ; j’en suis, en effet, à mon troisième séjour dans la ville anglaise, et, n’eût été un peu de gros temps avant le cap Saint-Jacques, j’eusse pris une autre ligne, celle qui longe les côtes d’Annam, de Saigon à liai Phong. La longueur de cette traversée par un mauvais temps et sur de petits bateaux m’y avait fait renoncer.
Par Hong-Kong nous n’arriverons pas plus tôt auTonkin; mais nous aurons trois jours de moins de mer ; je ne crois pouvoir mieux les mettre à profit qu’en faisant une excursion à Canton.
Deux compagnies, l’une anglaise et l’autre chinoise, font le service de Hong-Kong à Canton et retour ; les steamers, de grands bateaux de rivière, de type américain, à plusieurs étages, partent tous les jours. Le plus clair des bénéfices se fait sur les marchandises, et sur les passagers indigènes, qui entassés dans le sous-pont, sont transportés à raison de cinq cents par tête;
un steamer en a parfois jusqu’à deux ou trois mille.
Le trajet est intéressant. En sortant de Hong- Kong, ayant doublé l’île de Lantao, on entre dans l’estuaire formé par la rivière de Canton, une des bouches du Si-Kiang ou rivière de l’Ouest. Au bout de quelques heures le golfe se resserre et nous pénétrons dans la passe de Bocca Tigris, dont le nom est devenu célèbre depuis la guerre de 1861. Les mamelons qui bordent le fleuve portent des deux côtés de petits fortins chinois. A mesure qu’on avance, cette série de hauteurs diminue pour faire place à des rives plates, très cultivées, surtout en rizières que dominent çà et là quelques bouquets d’arbres fruitiers.
Le paysage, comme dans toutes les contrées de rizières, est d’une monotonie effrayante ; il faut un spectacle étrange pour attirer notre attention. Mais voici qu’à notre gauche s’agite sur le bord une masse jaune, criarde, grouillante, qui mal distinguée semble une énorme vermine, produit étrange du limon: de plus près, nous reconnaissons d’immenses bandes de canards qu’on a menés pâturer ; il font ici l’objet d’un commerce important ; des bateaux plats qui sillonnent les
canaux en transportent jusqu’à dix mille; les bateliers transformés en bergers de ces troupeaux à plumes les lâchent dans la journée, pour les rappeler le soir à coups de trompettes.
Plus loin, nous dépassons une école navale du Céleste-Empire; les canonnières, montées par un équipage habillé à l’européenne, sont pavoisées; les élèves en grande tenue : veston bleu, culottes rouges et vertes, un chapeau à deux plumes sur la tête, sont alignés le long du bord ; on attend l’arrivée d’un mandarin inspecteur.
Au-dessus, quelques barrages en bois, anciennes constructions de défense, ont encore été partiellement conservés par les Chinois dans un esprit de crainte et de routine; ils espèrent rendre ainsi plus difficile à nos canonnières l’accès de la ville des Perles en cas de guerre.
Quelque chose d’uniformément gris ; des toits, rien que des toits, tous à môme hauteur, relevant leurs angles en corniche, comme pour chercher à empiéter l’un sur l’autre, et se poursuivant à perte de vue. Pas de vide, pas de rues apparentes, un tableau qui pourrait être fait d’un seul coup de pinceau large, avec une même teinte, et sur lequel de petits traits })lus foncés indique-
AUTOUR DU TONRIN
raient les démarcations produites par les ombres ; de ci, de là, quelques tours rondes, de la même teinte, semblables à de vieux donjons féodaux, et qui ici sont les monts-de-piété ; et, se détachant nettement, une église européenne, blanche, très simple, grandie encore de la petitesse, et majestueuse de l’indifférence du reste, la cathédrale catholique. A l’horizon quelques collines basses demi-cachées ; en amont de nous un bouquet de verdure masquant la concession européenne; et plus près placée, comme pour cacher la largeur du fleuve, entre la rive et le vapeur, une ville flottante : un monde de sampans, de pontons, de jonques, de maisons aquatiques, enchaînés, reliés tant bien que mal par de petits ponts, se poussant l’un l’autre.
Voilà tout Canton, à la première impression qu’elle nous donne, une immense fourmilière de un million d’âmes, demi-aquatique, demi-terrestre, tranchée à un même niveau, au-dessus de laquelle s’élèvent encore quelques témoins, laissés çà et là, il semble, pour attester sa grandeur déchue.
Formée par une île artificielle, la concession européenne est entourée de tous côtés de canaux; la partie française, qui n’a cornue étendue
AUTOUK DU TONKIN
qu’un tiers de ranglaise, est à peine bâtie; notre consulat même a préféré se loger chez nos voisins.
Parmi les cent trente ou cent cinquante Européens deSliamen ‘ nous retrouvons plusieurs compatriotes, et chez eux, comme en général chez tous les Erançais rencontrés au loin, l’accueil le plus cordial. Ce sont, pour la plupart, des représentants des grandes maisons de Lyon. La soie est en effet le principal objet d’échange à Canton. On en exporte, nous dit-on, pour six cents millions de francs par an. La moitié irait en France. Les intermédiaires allemands gagneraient au moins dix millions à la commission; car, en dehors des Français de la colonie, beaucoup de maisons allemandes et anglaises approvisionnent les usines de Lyon.
L’achat de la soie demande beaucoup d’habitude surtout lorsqu’on a affaire à des vendeurs comme les Chinois. Chaque écheveau doit être dévidé; la grosseur du fil est calculée au poids; il faut rechercher l'uniformité; il n’est pas de tricheries qui ne soient employées, dont la moindre est de mêler difierentes récoltes.
Fort commerçants, les Cantonnais, en dépit des