MINES
A côté de la question de l’honneur engagé, l’appât qu’on avait d’abord montré à nos représentants pour les convaincre de la nécessité de la conquête du Tonkin, le profit le plus tangible était sans contredit celui des mines : les chiffres étaient là ; les gisements aurifères exploités payaient seuls à l’empereur d’Annam près de deux cents taëls, environ mille francs de redevance annuelle. Bien que conduits par des procédés primitifs, les travaux amenaient la découverte de grosses pépites ; quelques-unes furent montrées en France ; peut-être espérait-on déterminer chez nous cette fièvre de Vor qui a été le point de départ de la colonisation dans deux des pays les plus riches du monde ; la Californie et l’Australie. Maintenant ces illusions sont tombées ; ce qui frappe l’imagination populaire est devenu quantité presque négligeable, et l’on reconnaît non
seulement que pour l’exploitation de la richesse de la colonie, la question des mines n’est pas la seule, mais encore qu’elle n’entre peut-être pas en première ligne. Beaucoup de concessions de gisements minéraux ont pourtant été déjà demandées et obtenues ; les détenteurs les tiennent en réserve ; ils sont arrêtés par l’insuflisance des capitaux et le peu de sécurité, deux causes de retard pour le développement du pays, et dont nous serons obligés de parler bien souvent.
A ce sujet il importe de donner quelques détails. Nous avons visité les charbonnages de Ilong-IIai et de Kebao ; la couche, avons-nous dit, s’étend jusqu’au Yunnan; une société est en formation qui l’attaque à Quang-Yen ; plus de vingt périmètres viennent d’être concédés le long du haut lleuve entre Yen-Baï et Lao-Kaï. Leur heure est proche; le commerce avec le Yunnan d’un côté, de l’autre la culture du coton qui peut déterminer l'installation de filatures, en augmenteront l’importance.
En dehors des charbonnages, nous ne trouverons pas encore de grandes exploitations minérales : quelques gisements d’antimoine donnent
un minerai dont le prix a augmenté depuis qu’on fait entrer ce métal dans la composition des balles. A proximité de la mer, c’est-à-dire de dépôts de chlorure de sodium, le sulfure d’antimoine pourrait peut-être être utilisé avec plus d’avantages dans une fabrique de savons, de bougies et autres produits de cette nature; on en extrairait en effet l’acide sulfurique; une telle usine pourrait probablement réaliser sur la côte de Chine des bénéfices importants. Pour être mise en activité une entreprise semblable nécessiterait des fonds considérables.
Les mines d’argent payaient au trésor de Hué une redevance annuelle de près de six cent cinquante taëls, soit plus de trois mille francs. La galène est souvent fort riche en argent ; c’est le cas de la mine de Ngan-Son (Montagne d’argent) dans la province de Cao-Bang, non loin du lac Babé. Concédée en 1889 à MM. de Saint-Mathurin et Bédat, et baptisée mine Lucie, elle a été mise en exploitation par ces derniers; un matériel européen y a été transporté; malheureusement le manque de routes et l’insécurité rendent les bénéfices encore très problématiques. Jadis des Chinois y travaillaient; on trouve parmi eux de très bons mineurs, et sans
principes scientifiques ils sont devenus, par l’expérience, très habiles dans l’opération difficile de la coupellation; il faut pour obtenir un bon résultat un tour de main auquel ils sont familiers. Ici le patron faisait faire six chauffes pour lui, laissant le produit de la septième en paiement à ses ouvriers.
La richesse des sables aurifères a été exagérée; j'aurai l’occasion d’en parler plus longuement au cours de mon vo}"age; des concessions obtenues par des Européens ‘ semblent devoir être rétrocédées à des Chinois.
Les mines de cuivre, très abondantes et riches au Tonkin, rapportaient au trésor dix-huit cents livres environ de ce métal, donné en nature, plus quatre-vingts taëls d’argent, soit, en évaluant le kilo de cuivre à un franc quinze centimes, environ quinze cents francs.
Les exploitations de fer étaient taxées à six mille livres, soit environ douze cents francs. Les renseignements réunis par les missionnaires et les voyageurs, aussi bien que les cahiers pris à Hué en 1882, montrent que d’autres métaux ont été et pourront être extraits du sous-sol du pays ;