Chef de service de la voirie de la province d’Hanoi
mince filet d’eau, on éviterait d’inonder les villages, sis sur des terrains plus élevés, et l’on déposerait, chaque année, une couche d’alluvions sur les terres basses ; trois millions d’hectares de terrains improductifs seraient ainsi fertilisés. Le procédé exposé mérite d’ètre étudié, il rappelle l’œuvre accomplie chaque année depuis des siècles par le Nil, en Égypte.
Au delà de la plaine uniforme, la vue s’arrête à gauche sur une bosse naturelle qu’on aperçoit durant presque tout le trajet d'Hanoï à Haï-Phong: c'est la montagne de l’Éléphant, ainsi nommée à cause de sa forme.
On se lasse vite de contempler ce dôme toujours le même, et qui semble toujours aussi éloigné ; la rive du fleuve olïre plus d’intérêt au voyageur. Des buffles gris ou roses la parcourent lentement, s’arrêtent et regardent passer le vapeur, d’un air stupide de brutes résignées ne s’étonnant plus de rien ; les gamins qui les montent sautent à terre pour courir le long de la berge ; ces petits êtres bronzés, nus de la tête aux pieds, au ventre gonflé, emmanchés de jambes trop grêles, font l’effet de gnomes ou de lutins de légende. Dans l’espoir de quelques
sapèques, ils exécutent force culbutes, se relèvent au milieu des cris les plus discordants, ou se frappent sur la bouche pour indiquer qu’ils ont faim.
A mi-chemin, à droite, un gros village, presque une ville, Hung-Yen. Quelques maisons blanches, une résidence de plâtre, avec deux tigres pour gardiens, un bureau de poste et un cabaret, c’est tout ce que nous pouvons voir en un quart d’heure. L’appontement est adossé à des éboulements de sable; la berge s’écroule rongée par le fleuve. La rive a perdu de ce côté plus de vingt mètres en quatre ans, aucun travail n’ayant été fait pour arrêter les empiètements du courant, car les résidents changent trop souvent pour oser rien entreprendre. On en compte une moyenne de cinq par an ; il est impossible, dans ces conditions, de rien faire de continu, tout au plus peuvent-ils maintenir le staiu quo. La région est heureusement tranquille.
A partir de Hung-Yen plus de village important jusqu’à Hanoï, où nous nous arrêtons dans la nuit.
Fondée au viiF siècle de notre ère, par un mandarin chinois. Hanoï porte le nom officiel de Tham-lang-Than (Cité du dragon rouge). On l’ap-
pelle aussi Keclio (Grand marché), Bac-Thanh (Citadelle du Nord), et Dong-Kinh (capitale de l’Est).
Le territoire de la ville proprement dite, portant plus de cent mille âmes, a la forme d’un triangle; deux des côtés en sont formés par la rive du fleuve Rouge et par la citadelle, venant presque se toucher à l’extrémité en angle aigu.
En débarquant, on met le pied sur la concession, c’est ainsi qu’on nomme l’ensemble des terrains originairement cédés à la France par le traité de 1874. Au lieu d’un consulat, on y trouve maintenant les demeures du gouverneur général, du général, de l’état-major, de^ l’amiral, toutes sises devant le fleuve, au milieu de vastes jardins. Des bâtiments militaires et des casernes contribuent à faire de cette campagne une sorte de faubourg de la ville.
Une route, longeant des mares et traversant un espace non bâti, mène, en quelques centaines de mètres, à la rue Paul-Bert, centre du quartier français. Cette rue est l’axe autour duquel gravite forcément le colon ou le fonctionnaire; c’est là qu’il vit, qu’il achète, qu’il cause, qu’il se promène.
Lorsque nous colonisons, nous faisons souvent preuve de beaucoup d'inexpérience, d’impré-
voyance, de légèreté; mais à côté de ces défauts, certaines qualités ne nous quittent jamais si loin que nous allions, et restent en quelque sorte nos attributs incontestables. Et d’abord nous avons le chic pour nettoyer une ville indigène, et pour construire à côté quelque chose de propre, d’élégant, en tirant parti du moindre détail pour en faire ressortir le côté qui plaît à la vue; avec des riens nous obtenons un résultat joli ; le goût de la grisette du faubourg Montmartre se retrouve dans l’œuvre du pionnier de Californie ou du sous-officier de Cochinchine. Ce je ne sais quoi de subtil, d’insaisissable qui tient à notre tempérament, à notre essence même, fait qu’avec peu d’argent nous avons déblayé, remis à neuf et en partie construit deux des plus jolies villes d’Extrême Orient, Saigon et Hanoï. Allez ensuite chez nos voisins" les Anglais, voyez aux Indes, Bombay et Calcutta, ou en Chine, Hong-Kong, vous y trouverez des bâtiments grands, solides, des indices de force, de puissance, mais aussi de lourdeur; dans nos colonies toujours un petit signe de parenté avec Paris, moins la grandeur pourtant. Suivez ici la rue Paul-Bert; une enfilade de maisons blanches, propres, à deux ou trois
étages avec d’élégantes boutiques ou des cafés au rez-de-chaussée, que masquent en partie des arbres, régulièrement plantés, tranchent par leur A'erdure, sur la blancheur du reste; au milieu, sur la chaussée, va, court, s’agite un monde de pousse-pousse ; des Annamites au teint bronzé traînent d’un même petit trot régulier des colons en blanc, le casque indien sur la tête, des officiers que leurs boutons de cuivre, et leurs galons distinguent seuls des colons, des civils, parfois un indigène d’un certain rang, un interprète drapé dans sa robe violette attachée de côté à la chinoise, les cheveux serrés dans un turban de même couleur. Le pousse-pousse est le mode de locomotion le plus usité; il va vite et l’on passe partout; leur emploi n’exclut pourtant pas celui des voitures. Mais celles-ci sont réservées aux hauts fonctionnaires, aux représentants de la Banque ou de la ferme d’opium, aux colons riches, s’il est permis de prononcer ce mot dans un pays où tout se trouve sauf le capital : ce sont des victorias légères, attelées de deux petits chevaux du pays qui semblent faits exprès pour la taille du cocher et du groom indigènes. Vient à passer un mababar, une sorte de coucou, pareil à un cercueil posé sur quatre
roues; c’est le véhicule propre à l’Extrême Orient depuis les Indes jusqu’à la Chine; des Annamites caracolent autour, fiers de chevaucher sur des selles européennes. La voiture s’arrête, un indigène en descend; ses vêtements ne A'arient pas de forme avec ceux de ses suivants ; ils sont peutêtre plus riches; sur la poitrine s’étale la croix de grand-officier de la Légion d’honneur. Plus grand que ses serviteurs, il a ce teint pâle qui dénote ici l’aristocratie ; sa figure est intelligente et dure ; un pli sur le front indique les réflexions profondes auxquelles il se livre ; sa bouche, ornée aux commissures de ces quelques poils rares que les Mogols prennent pour une barbe, sait s’entr’ouvrir en un sourire qui veut être aimable; il porte en même temps en avant, pour protester de ses bonnes intentions, les deux mains, des mains toutes petites, maigres, fines, blanches, à rendre jalouse une Espagnole, comme n’eût pas manqué de dire Musset. Intelligence, ténacité et souplesse, roilà tout le personnage du Kinh-Luoc, représentant au Tonkin de Sa Majesté l’Empereur d’ Annam. Pour moi c’est une ancienne connaissance; en 1890, il nous a offert le Kin-Kam, décoration indigène dont l’insigne est un triangle de cuivre,
d’or ou de jade suivant le degré, et qu’on porte au cou suspendu à un fd de soie.
A cent mètres au delà du principal café, sur la droite de la rue, s’ouvre une grande place, gaie, fleurie, ombragée, flanquée de quatre bâtiments semblables, réservés à de hauts fonctionnaires ou à des administrations de l’État ; c’est la place du Gouvernement. Au milieu, un kiosque abrite, le jeudi et le dimanche, la musique militaire, autour de laquelle tout le beau monde vient se promener. Une statue de bronze représente Paul Bert appuyé sur un Annamite; les quarante mille francs qn'a coûté le monument ont été réunis en grande partie par petites souscriptions faites en Indo-Chine. — L’ancien gouverneur contemple le lac qui s’étend à ses pieds. L’îlot portant une petite pagode, le pont de bois primitif qui le traverse vers l’extrémité droite, la place du Gouvernement et ses bâtiments d’un côté, les maisons basses à toit recourbé de la ville indigène plus loin, et de l’autre côté les ombrages dans lesquels est cachée la banque d’Indo- Chine, ne laissant apercevoir derrière elle que les tours de la cathédrale élevée par monseigneur Pugénier : tout contribue à faire du lac d’IIanoï
un des coins les plus riants, les plus jolis, les plus pittoresques d’Extrême Orient. Une route, qui l’entoure, est pour les Européens la promenade la plus agréable de la ville. Ce lac réveille des souvenirs chers aux Annamites, ceux de l’indépendance conquise par leur victoire sur les Chinois ; au hoan-Kiem-ho (lac de la grande épée) une légende se rattache : en 1418, alors que l’Annam gémit sous la domination de ses célestes voisins, un pêcheur, Lé-loi, ayant jeté ses fdets dans le lac, en retire une grande épée. 11 comprend que l’objet est un présage du ciel et fort de cet avertissement, il organise un soulèvement contre les Chinois qui, après dix ans de luttes, abandonnent l’Annam. — Le libérateur, proclamé roi par ses compagnons, décide qu’un grand sacri- "fice sera fait pour remercier les dieux de leur appui. Les apprêts terminés, l’épée qui les a guidés à la victoire est apportée en grande pompe sur la rive ; mais à peine la cérémonie est-elle ^ commencée, que le glaive sortant de lui-même de son fourreau, se change en un dragon, qui se précipite dans les eaux pour ne plus reparaître. — Le génie du lac est reconnu à ce prodige et une pagode est élevée en son honneur.
Le lac sert pour ainsi dire de délimitation à la ville indigène qui s’étend entre la citadelle et le fleuve. Les Annamites bâtissent comme les Chinois, ont la même disposition dans les boutiques, et ont aussi des rues occupées par un même corps de métier ; devant les façades de grands écriteaux rouges portent des noms d’or en caractères chinois. Mais les rues sont ici plus larges, plus ouvertes qu’en Chine; malgré le chiffre considérable de la population, on peut circuler aisément en poussepousse. Les jours de marché l’affluence est grande et le spectacle curieux : de longues rangées de femmes passent, portant leur niurchandise dans des paniers aux deux extrémités d’un bambou posé sur l’épaule; elles ont un turban, et sont généralement vêtues d’un long sarrau. D’aucunes portent le pantalon, jadis ordonné par Minh- Mang qui, dit-on méchamment, voulait ainsi mettre le frein à un libertinage trop éhonté, l'édit fut mal pris et amena une révolte sanglante. Jalouses de leurs droits et de leur costume, les femmes annamites ont un caractère à part facilement reconnaissable. On ne voit que chez elles la démarche indolente qu’elles affectent, les cuisses écartées obliquement, les hanches
remuées comme en une danse. Cette attitude naturelle, due surtout à leur conformation, est peut-être une des caractéristiques les plus nettement marquées encore de la race des Giao-Chi, bien distincte des Chinois. — Le buste est élégant, le visage plairait souvent si l’on pouvait cacher la bouche ; mais le nouveau venu s’étonne de voir ces lèvres grosses, boursouflées, fendillées, s’entr’ouvrir pour montrer quelque chose de noir, de souvent rongé, baigné de salive sanguinolente. Il s’étonne encore plus lorsque ce four s’entr’ouvre pour laisser tomber du riz déjà mâché dans la bouche de quelque marmot. — Ce spectacle n’a pourtant rien que de naturel : le noir provient de la coutume de laquer les dents; le rouge est dû à la chique de bétel ; et quant à la mastication préalable pour les petits enfants, j’ai entendu des médecins dire que c’était une fort bonne chose. — Au bout de quelques mois on s’habitue à tout; ces dames supportent bien nos dents blanches, nos dents de chien, comme elles disent. Qu’elles me pardonnent mes réflexions, je tâcherai ailleurs d’être plus respectueux à leur égard.
Après le marché, il nous faut jeter un coup
d’œil sur la citadelle ; une enceinte carrée de hautes murailles grises prenant pied dans des douves actuellement demi-desséchées, en constitue la défense; elle mesure un kilomètre dé côté. A la forme(systèmeVauban)etau mode de construction on reconnaît aisément qu’elle n’est pas l’œuvre d’Asiatiques seuls ; et, en effet, elle fut bâtie au siècle dernier, sous la direction et d’après les plans du colonel Olivier, envoyé par Louis XVI à Nguyen-Anh, après la signature du premier traité entre la France et l’Annam. D’origine française, cette forteresse devait être appelée, presque un siècle plus tard, à devenir le théâtre d’exploits si extraordinaires qu’ils tiennent presque du roman, de la part d’une poignée de Français, commandés ])ar des héros. Je n’ai pas à rappeler ici la prise de la citadelle d’Hanoi, en 1873, par Garnier et Dupuis, à la tête de deux cents hommes. En élevant ces murailles, Olivier ne se doutait pas qu’un Français serait appelé à les raser : mais l’œuvre du commandant Rivière ne s'est pas achevée et dans la suite les murs se sont relevés. J’apprends que, de nouveau, on parle de la destruction de la forteresse pour donner des terrains à l’extension de la ville annamite.
Au delà de la citadelle, il nous resterait à visiter des pagodes fort intéressantes : celles du Grand-Bouddha et des Corbeaux, par exemple. La description m’en paraît inutile ici , mon désir étant, non de faire œuvre de guide, mais d’exposer en quelques lignes le plan sommaire de la ville, où je suis forcé de m’arrêter au moins huit jours. D’une part, j’ai à faire les préparatifs nécessaires pour continuer mon voyage, et de l’autre, je vais essayer, pendant ce séjour, de me rendre compte sur place de ce qu’on peut dire de différents côtés sur notre situation actuelle au Tonkin.
C’est le résumé des renseignements qui m’ont été fournis en abondance, des avis qu’on m’a donnés aussi bien que de mes propres impressions et des documents recueillis de ci de là de visu, que je viens exposer ici. Il est difficile de chercher en peu de pages à faire une œuvre compliquée qui suffirait à remplir des volumes entiers ; ma prétention ne va pas jusque - là ; je me bornerai à résumer en quelques notes, appuyées sur des exemples, les opinions des gens qui m’ont semblé le plus compétents, et à mon-
AUTOUR DU TONICIN
trer par là ce qui a été déjà fait, ce qu’on a négligé, et ce qu’on pourrait encore entreprendre au Tonkin. Lecteur, si tu le veux, nous allons regarder partout ensemble, cherchant le mal autant que le bien, sans préjugés, sans fausse honte ; les plaies que nous aurons pu rencontrer, nous les étalerons au grand jour, comme le ferait un chirurgien, afin de découvrir toute la cause du mal, et trouver le remède convenable. Nous sommes tranquilles, car personne ne doutera de notre sincérité. Avant toutefois de nous mettre à l’œuvre, un devoir nous reste à accomplir ; nous devons remercier ceux qui nous aideront dans notre besogne, qui, ne voyant que le but que nous poursuivons, nous faciliteront la recherche de la vérité.
Je profite ici de l’occasion qui m’est offerte pour dire à tous les Français que j’ai rencontrés au Tonkin, fonctionnaires, officiers, colons, journalistes, combien je leur suis reconnaissant de l’accueil qui m’a été fait. Ils m’ont considéré comme un simple voyageur, comme un compatriote désireux de les aider de son mieux, en défendant de la plume, à son retour, la cause généreuse autour de laquelle doivent se grouper.
sans distinction de parti, tous les coloniaux : celle de l’extension de la France au delà des mers. A tous, du fond du cœur, j’adresse mes remercîments sincères.