LA MISÈRE DES TROUPES
Je n’ai pas à redire ici ce qu’a été l’existence de nos soldats depuis l’occupation ; à d’autres appartiendra d’exposer les conditions d’insalu-
AUTOUR DU TONRIN
brité de logements, de nourriture, de vêtements, auxquelles ils ont été continuellement soumis ; on verra quels gaspillages ont été commis dans les ravitaillements ; on sentira le peu d’humanité apporté à adoucir la vie matérielle des pauvres pioupious et des courageux officiers ; on mettra en regard des dépenses faites pour les troupes, les frais inutiles, considérables, alloués aux déplacements et aux installations de bon nombre de fonctionnaires. Le public comprendra alors les véritables raisons qui ont valu chez nous au Tonkin, la mauvaise réputation climatérique dont il jouit généralement.
Je me souviens d’un poste où nous nous sommes arrêtés en 1889, sur la rive droite du fleuve Rouge; on avait décidé que les soldats, d’abord établis au milieu des marais, au fond d'une cuvette fiévreuse, seraient installés sur un monticule mieux exposé. Or, savez-vous quelle somme fut allouée par le protectorat pour subvenir aux frais de construction des nouveaux bâtiments?
quinze piastres, c’est-à-dire soixante francs. En dehors de cette somme, les militaires ne devaient compter que sur leurs propres ressources et sur leur travail.
Depuis cette époque, bien des réformes ont eu lieu; la condition de nos troupes a été sensiblement améliorée, et pourtant en 1892, elle n’est pas encore ce qu’elle devrait être :
Un bataillon d’infanterie de marine n’a pas reçu d’effets européens depuis 1889;
Dans certains postes, il y a moins de chaussures que d’hommes; les soldats ne peuvent sortir qu’à tour de rôle;
Ailleurs ils sont obligés de mettre à leurs uniformes d’anciens boutons de zéphyrs et de faire découper chez des Chinois des ancres en drap rouge qu’ils collent sur leurs collets.
Voilà où nous en sommes réduits; les protestations des officiers, celles mêmes du général sont impuissantes à amener une solution satisfaisante; l’état-major entasse rapports sur rapports, et les écrits, loin de produire le moindre effet, ne servent qu’à augmenter les tas de paperasses mises au rebut. Le gouverneur lui-même, en qu l’on croyait pouvoir avoir confiance, doit confesser que de promettre à tenir il y a loin.
Sur le chapitre des finances, tout est encore à faire, et, pour citer l’opinion émise par un conseiller colonial, M. Garcerie, dans son remarquable dis-
cours sur l’emprunt de cent millions : « Le remède à nos maux présents, à notre situation financière si compromise, réside en majeure partie dans la cessation de cette anarcliie qui règne du haut en bas de l’échelle administrative, dans les démarches continuelles de nos députés aux bureaux du quai d’Orsa}^ et de la rue Royale, pour placer leurs protégés... »
Qu'on le lise jusqu’au bout, ce discours écrit en 1888, cité par M. de Lanessan dans son ouvrage, vrai encore maintenant sur beaucoup de points. Il est très instructif, il montre un des aspects du tableau dont j’ai essayé, dans les lignes qui précèdent, de tracer au lecteur les principaux traits.
Le public doit comprendre la grande œuvre qui est échue à la France en Indo-Cbiiie; connaître les moyens employés jusqu’ici pour la mener à bien; juger les bommes; sentir les fautes commises; et de l’expérience acquise conclure aux remèdes qui s’imposent. Mais cet examen de la situation pourrait mener à un gros écueil qu'il est nécessaire d'indiquer. D'aucuns, en voyant les fautes commises, seraient tentés de })rendre la chose administrée pour l'administration elle-
même ; du résultat trop maigre encore atteint, ils concluraient que le Tonkin vaut peu et que sa conquête a été inutile. Une telle pensée ne serait pas exacte. De ce qu’un fermier administre mal sa ferme et n’en tire pas le parti qu’il pourrait, s’ensuit-il que la terre soit mauvaise? Non. Elle peut être de première qualité, et l’administrateur inférieur ou incompétent pour la besogne qu’il entreprend. Que doit faire le propriétaire qui ne touche pas les revenus dus? Vendre très bon marché une propriété qui lui a coûté très cher? Ce serait, il me semble, désavantageux ; à sa place, je préférerais conserver ce que j’ai acquis, mais je changerais le gérant et, s’il y a lieu, une partie de son personnel; j’aurais peut-être recours à un autre mode de direction, et je n’hésiterais pas à faire les frais nécessaires pour mettre ma terre en pleine valeur.
Avant tout, je consulterais les hommes d’expérience, je regarderais ce qu’ont fait mes voisins qui ont réussi, je tiendrais même compte des rapports de tous ceux qui ont visité mon bien.
Pour le cas présent, ceux qui auront essayé d’exposer au public toute la vérité, quelques erreurs qu’ils aient pu commettre, auront toujours
la conscience tranquille. Pour ma part, j’attends de pied ferme les réponses, les reproches, les critiques, les attaques. J’ai été là-bas deux fois, puis-je répondre. J’ai regardé, j’ai causé avec des fonctionnaires civils, des militaires, des colons ; voilà ce que j’ai vu, voilà ce que j’ai compris; j’ai été sincère et je le reste. En livrant à la connaissance de tous le résultat de mon enquête, je crois avoir travaillé à la cause qui a été et qui sera toujours mon seul but, en dépit des difficultés qu’on pourra m’opposer : la grandeur de mon pays.