DE HANOÏ A VAN-BOU
Départ de Hanoï. — Bagages. — La rivière Noire. — Clio-Bo (Excursion à Cao-Phong et à Thac-By). — En pirogues, — Le Doc Ngu. — Conte indigène. — Van-Yen. — Notre personnel : bateliers et boys. — Arrivée à Van-Bou.
L’hôtel Alexandre, je dirai le premier alors d’Hanoï, sans vouloir porter préjudice aux autres, est grand et propre; j’y descends pour la seconde fois, et les voyageurs ou les fonctionnaires encore non casés s’y arrêtent généralement. Les murs des chambres sont blanchis à la chaux ; on y voit bien courir quelques petits jekkos qui, de temps à autre, jettent leur cri plantif. Ils portent, diton, bonheur,- et puis, c’est de la couleur locale. Les fenêtres ferment mal, mais il ne fait pas froid;
tout le monde circule librement; on n’a qu’à placer ses valeurs eu sûreté, fermer sa porte à clé, et mettre la clé dans sa poche, et l’on n’a plus à s’occuper de rien. On [lent répéter avec Panglosse l’axiome que chaque voyageur devrait continuellement avoir présent à l’esprit, à savoir que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. En bas, une grande salle renferme deux billards et une quantité de petites tables autour desquelles se donne rendez-^'Ous l’élément français d’Hanoi pour déjeuner ou dîner, quand il n’est pas invité ailleurs ou qu’il ne va pas au cercle. On y prend surtout l’apéritif, qu’on joue en cinq sec, ou au domino à quatre, avec lin aller et retour. Rempli d’officiers, de résidents, de commerçants, le café n’est pas fréquenté par les hauts fonctionnaires, par l’aristocratie administrative d’IIanoï; car il y a ici une classe au-dessus des autres, co qui est inévitable, même en pays libre. Si elle tient son rang, la haute classe se fait pardonner d’aimer un peu le « panache » ; elle est aimable, condescendante. Généralement, on s’entend; les potins sont rares, les médisances peu écoutées; on n’en est pas encore aux fâcheux désaccords dont les derniers journaux venus de France se font les
échos; 011 ne parle pas de querelles de journalistes entre eux, de journalistes et de militaires, ni d’officiers et de civils. Le régime de favoritisme et la crainte de la presse chez le gouvernement n’ont pas encore allumé l’esprit de discorde dont nous déplorons maintenant chaque jour les effets.
Si tranquille qu’elle soit lors de mon passage, la société française du Tonkin serait bien curieuse à observer; une colonie est en effet comme un miroir réfléchissant la métropole, mais accentuant les traits, en rejetant les déguisements, en isolant les caractéristiques; en un mot, la colonie dégage et montre, en les grandissant encore chacun dans leur sens, les défauts comme les qualités. Rien n’est plus instructif que l’étude d’une colonisation, non seulement pour le bien apporté aux pays conquis, mais pour les rapports entre les nouveaux venus.
Mes observations sur ce sujet ne peuvent prendre place ici ni ailleurs ; des sentiments de reconnaissance et de simple convenance à l’égard des nombreuses personnalités qui m’ont fait un accueil cordial, m’interdisent d’en parler, même au titre de psychologue. Je m’aperçois d’ailleurs qu’en continuant sur ce chapitre.
j’aurais passé des mois et écrit au moins un infolio sans avoir même commencé mon voyage.
Voilà dix jours que je suis à Hanoï; il faut partir. Nos préparatifs sont faits; devant voyager d’abord par eau, nous ne sommes [)as obligés à trop nous restreindre. Sur le conseil de M. Pavie, nous avons de petites caisses en bois revêtues de toile, dont le poids, lorsqu’elles sont remplies, ne dépasse guère vingt à vingt-cinq kilogrammes. Cette division du bagage en petites jiarls est nécessaire en vue des transports à dos d’homme. Elles renferment :
Des conserves qui nous serviront plus souvent à faire quelques présents dans les postes qu’à notre propre consommation;
Des munitions : poudre, plomb et douilles de cartouches. Notre armement comprentl : une carabine 8, pour le cas où nous pourrions chasser l’éléphant; une carabine 450, deux Winchesters, deux fusils 12 et un calibre 28 pour les petits oiseaux;
Des présents destinés à être remis à des chefs indigènes et aussi à être emploj^és comme objets d’échange. Ce sont principalement des boîtes à musique, des photographies et des images, des couteaux, des montres, des réveils, ües aiguilles, des glaces : en
un mot, des articles de Paris pour la valeur d’un millier de francs.
Nos vêtements ne sont guère encombrants ; quelques chemises de flanelle, un habit de laine, des vestes et des pantalons de toile, des bottes en peau de marsouin. Je recommande ces dernières, imperméables, inusables et très souples. Nous portons généralement le casque.
A Hanoï, nous avons dû acheter quelques produits et des instruments indispensables ; le sucre, le thé, le café, la batterie de cuisine, si l’on peut donner ce nom à quelques casseroles et à deux bouillottes.
En réalité, pour ce qui concerne nos propres besoins, nous sommes réduits au strict nécessaire, et c’est fort peu de chose.
Mais mon intention étant de faire en route le plus de collections possible, nous avons dû, à cet effet, nous munir d’un matériel d’un tout autre ordre : instruments de préparation, savon arsenical, plâtre et alun pour les oiseaux; un tonneau de sel pour les mammifères; la saumure tanne mieux que toute autre chose, et on ne doit pas s’en priver lorsqu’on a les moyens d’en transporter. Sur la haute rivière Noire, je compte distri-
buer mon excédent de sel aux indigènes qui verront assurément cette aubaine d’un fort bon œil. Un second tonnelet vide et une provision d’acétate de soude nous permettront de rapporter quelques poissons; ce sel est préférable en voyage et offre moins d’inconvénients que l’alcool. De la sciure de bois et de la naphtaline conserveront les insectes. Le papier est en grande quantité pour envelopper les échantillons et pour les herbiers. Quelques pièges, de la strychnine, des cartouches de poudre de sûreté pour pêcher, des tubes d’alcool et des fdets de soie pour récolter dans les rivières, complètent le matériel relatif à l’iiistoire naturelle.
Quant à la question photographique, j’cm])orte deux appareils : l’un, un détective Nadar 13 X 18, qui a fait tout mon voyage au Tibet et dont je suis très satisfait pour ce qui regarde l’objectif et la solidité; le second, un peu jdus léger, est construit sur le même modèle; chaque pièce, chaque vis, chaque ressort de ces appareils peuvent être remplacés; j'ai tout pris en double; deux porterouleaux et douze châssis nous permettront d’avoir à la fois cent vingt exjiositions prêtes. Comme ailleurs, j'use de rouleaux américains
(Eastman film) dont les résultats, bons parfois, ont le grand inconvénient d’être trop irréguliers. Pour les châssis, nous avons des plaques en celluloïde qui m’ont toujours, malgré la chaleur ou l’humidité, fourni d’excellents clichés. Une fois exposés, les rouleaux, bien enveloppés, seront mis dans des tubes de fer-blanc, enduits de noir intérieurement. Ainsi préservés, ils pourront attendre au moins une année avant d’être développés h Pour ce qui est des manipulations à, faire en route, j’emporte quelques cuvettes et quelques produits,, mais je crains bien d’être contraint à y renoncer, faute de temps et de local convenable.
Tout l’argent du voyage doit être pris avec nous ; pas de banque en effet à rencontrer en route ; la monnaie usuelle sera la piastre qui, au besoin, peut être coupée et employée au poids de l’argent^. Cinq cents roupies touchées à Colombo pourront nous être utiles au cas où nous arriverions sur territoire soumis aux Anglais.
De Hanoï, je prends environ seize cents piastres,
1. Dans mon voyage à travers le Tibet, j’ai eu de bons résultats ae rouleaux développés treize mois après avoir été exposés.
2. L'usage des petites pièces de vingt et de cinquante centimes qui nous avait été recommandé n’est pas très pratique. Au delà d’une certaine limite, les indigènes ne les acceptent guère.
et par un arrangement avec la trésorerie, je pourrai en toucher quatre cents à Van-Bou. Une autorisation 'lu commissariat de la marine nous permettra d’acheter des provisions dans les postes.
Enfin, un passeport nous a été délivré par le gouverueur général, nous autorisant à voyager dans les provinces laotiennes et dans le Siam. Un certain nombre de ces papiers sont remis avec le nom du destinataire en blanc, par la cour de Bangkok an gouvernement à Saigon ; il paraît qu’en dépit des traités nous assurant la libre navigation du Mékong, un permis du Siam est nécessaire aux Français qui veulent parcourir la haute vallée du fleuve ou même ses afiïuenls de gauche. Pour moi, je suis résolu à me servir le moins possible de ma passe. Un employé des télégraphes, M. Guillaume, que je rencontre à Hanoï, s’est vu, tandis qu’il relevait le tracé possible de la ligue jusqu’à Luang-Prabang, opposer des difficultés de toutes sortes de la part du Siam, en dépit ou peut-être à cause du passeport en règle dont il était muni. J’ai déjà été i>ayé en Chine pour savoir ce que peuvent valoir des paj)iers réguliers chez les Orientaux, même chez ceux qui passent pour les plus civilisés ; je m’en défie.
Provisions, objets d’échanges, instruments de collection, monnaie de route, papiers, tout y est. Dans l’emballage nous avons eu soin de diviser et de répartir autant que possible de différents côtés ce qui concerne chaque chapitre ; de cette façon, si nous perdons quelques bagages, nulle part nous ne serons tout à fait privés.
Nous voilà parés, comme on dit en marine : notre personnel est engagé ; il comprend maintenant trois Annamites : Sao, chasseur d’aigrettes, bon tireur, selon son propre dire, et sachant préparer ; Thou se prétend expert dans tous les métiers, a déjà parcouru le Laos en compagnie de M. Macey, et se présente comme « maître d’hôtel » ; le troisième, Baptiste, vaquera aux soins de la cuisine.
Ces trois personnages se chargeront de se mieux faire connaître de nous en route, et souvent à nos dépens. Ils se contentent actuellement d’acquiescer à mes conditions, tout en faisant certaines réserves mentales. Ils doivent, en .effet, me croire légèrement fou, lorsque je leur annonce que chacun prendra part à tout, que Sao mettra les mains aux casseroles, Thou à la préparation, et Baptiste au sellage des chevaux, et que je n’entends pas
que, sous le beau prétexte de la division du travail, ici poussée à l’excès, l’un reste les bras croisés, tandis que l’autre aura le double d’ouvrage.
D’interprète point encore, mais on m’en promet un à Cho-Bo. Dans le Delta tout domestique peut, plus ou moins, faire œ’uvre d’interprète, mais lorsqu’on aborde les hautes régions où l’annamite est inconnu, il n’en est pas de même, et nous pourrons nous estimer heureux si nous arrivons à mettre la main sur un indigène comprenant le français et les dialectes muongs, quelque mauvais qu’il puisse être. Des amis avaient bien voulu me retenir, avec l’autorisation du gouvernement, un des traducteurs cambodgiens de la mission Pavie ; par une malchance incompréhensible, Camhoun, ainsi se nomme-t-il, nous avait croisés à Haï-Phong sans nous rencontrer , et s’était embarqué pour sa patrie. Pour moi ce hasard malheureux était moins accidentel qu’on ne pourrait croire , et (jui eût voulu remonter jusqu’aux causes premières, eût assurémenl derrière ce mystère découvert quelque influence féminine.
Tout en pestant contre la force du beau sexe, j’en suis réduit à me contenter de ce que j’ai ou
plutôt de ce que je n’ai pas, et à ne plus compter que sur l’avenir.
Nous sommes au 22 janvier. Le résident supérieur, M. Chavassieux, qui lui-même monte à Cho-Bo, nous offre de prendre place avec lui sur le Cho-Bo, steamer des Messageries fluviales, muni de deux roues à l’arrière ; ce bateau a fait récemment la montée du fleuve Rouge jusqu’à Lao-Kaï. Quelques dernières poignées de main aux amis qui nous accompagnent au quai, et maintenant en route I
Une nuit d’arrêt auprès de Viétry, et le lendemain dans la matinée nous atteignons le confluent de la rivière Noire. La couleur des eaux la distingue nettement du fleuve ; certains poissons de mer, nous dit-on, la sole par exemple, ne passeraient pas cette ligne; la raie, au contraire remonte jusqu’à quelques heures au-dessus de Cho-Bo. A droite, on aperçoit les maisons blanches d’Hong- Hoa, demi-cachées dans la verdure, et plus loin les collines auxquelles elles s’appuient.
Nous sommes encore dans le Delta, du moins en pays plat, mais la limite supérieure n’est pas éloignée. Devant nous le terrain se soulève de tous
AUTOUR DU TONIUN
côtés ; à gauche le Bavi énorme, déjà entrevu d’Hanoi ; sa silhouette enveloppée de brume me rappelle parfois le Fusi Yama, cette montagne si parfaite, si pure, qu’elle a été surnommée la perle du Japon. Le mont Bavi encore imparfaitement exploré étonne les savants par la puissance de sa flore, par la richesse de sa faune. Ses flancs nourrissent plus de vingt espèces de chênes. Quelques colons français qui avaient vonlu s’établir à ses pieds durent à leur imprudence d’être massacrés ; une famille fut assassinée par vengeance : le père, saigné comme un porc ; le fds eut la gorge coupée, mais ne fut ])as décapité ; en agissant ainsi, ses meurtriers indiquèrent qu’il parlait la langue du pays, mais en faisait mauvais usage; quant à la femme, on dut l’immoler pour faire disparaître un témoin gênant.
Entre le Bavi et la rivière, sur le bord même de celle-ci, se dressent pareils aux ruines de quelque cathédrale gothique qu’eussent envahies le lierre et les plantes sauvages, les rochers Notre- Dame. Un petit poste de miliciens établi sur une terrasse se trouve protégé par sa situation ; on ne peut l’atteindre que par une échelle, qui est retirée en cas de défense.
En élevant les rochers Notre-Dame, il semble que la nature ait voulu marquer d’une borne gigantesque la sortie du Delta. En effet, le pays change d’aspect ; les rives se resserrent pour ne plus laisser parfois entre elles qu’un courant de soixante à cent mètres ; elles se dressent en même temps, se couvrent de bois ou de buissons, formant ce qu’on appelle la brousse. Tantôt cette chevelure du rocher vient le cacher entièrement jusqu’à son pied ; nous sommes alors en présence de collines aux formes arrondies; tantôt elle ne se développe que sur le sommet et forme une sorte de toupet qui laisse les flancs entièrement dénudés, immenses parois grises marquées de larges bandes noires, ruisselantes d’humidité, sœur des falaises de la baie d’Halong, des formations du Dong-Trieu et des colosses que nous retrouverons jusqu’aux portes du Laos.
Jusqu’ici, notre steamer s’avançait lentement, cherchant à éviter les bancs de sable, les heurtant parfois, souvent obligé de revenir sur ses pas pour décrire un cercle complet. Des aigrettes, des oies, des hérons s’enlèvent au milieu des cris les plus discordants, fuyant les balles de nos Winchesters impuissantes à les atteindre. Un convoi
AUTOUR DU TONKIX
de pirogues, que nous croisons, s’éparpille des deux côtés comme une bande de canards ; nous comptons soixante-dix embarcations portant les indigènes d’un village qui émigre.
Plus loin, flottent de grands radeaux de bois et de bambous ; nous entrons dans un chenal profond où la navigation est plus aisée.
Malgré la sauvage grandeur du paysage, il nous tarde de sortir de ce couloir sombre, humide et qui a quelque chose d’effrayant. Un coude nous rejette en pleine lumière ; les murailles se ferment derrière nous ; la rivière, divisée en i)lusieurs bras, s’étend au fond d’une grande cuvette barrée en amont par un chaos de rochers gris, jetés pêle-mêle les uns sur les autres. Sur la rive gauche, au-dessus d’une plage de sable le long de laquelle nous stoppons, un monticule flanqué de cânhas indigènes est entouré, au sommet, de })alissades que surmonte un drapeau tricolore : nous sommes à Cho-Bo.
Tandis que nous jetons l’ancre et que les sifflets du steamer annoncent notre arrivée, une troupe (le soldats indigènes, portant le drapeau français et commandés par deux gardes civils, descendent le coteau. Un Français en habit noir
les précède, qui vient présenter au résident supérieur la garnison et les chefs du pays. Le commissaire du gouvernement, M. Vacle, est bien connu au Tonkin et surtout dans le haut pays ; sa réputation y est grande, car iLa vécu plusieurs années auprès des rochers Notre-Dame, dans une des régions considérées comme les plus dangereuses, sans jamais avoir été attaqué par les pirates. Loin de l’inquiéter, les indigènes, dont il est très aimé, l’ont souvent pris comme arbitre dans leurs contestations. Promu, après avoir fait partie de la mission Pavie, aux fonctions qu’il occupe actuellement à Cho-Bo, M. Vacle est appelé, par sa grande expérience et sa notoriété, à rendre d’importants services au gouvernement.
L’hospitalité nous est offerte dans le poste où nous allons nous établir le lendemain, après le départ du steamer et de ses passagers. Ce n’est pas sans un certain sentiment de plaisir que je vois se rompre le dernier lien nous attachant au monde soi-disant civilisé. Il va falloir, avant de pouvoir remonter la rivière Noire, faire ici un arrêt de quelques jours. L’endroit est plaisant, malsain, nous dit-on, mais dans une autre saison. Le thermomètre varie maintenant de -|- ^0° à
-|- 25", un printemps de France. L’ennemi, le plus redouté des quelques Européens que leurs emplois de receveur des postes, de télégraphiste, de représentant de la ferme d’opium, etc., retiennent à Cho-Bo, n’est d’ailleurs pas le soleil, pas même la fièvre, on craint avant tout le Doc Ngu h La garnison est insuffisante, et on se trouve à la merci d’un coiqi de main du terriWe chef pirate encore invaincu, dont les bandes parcourent la boucle formée par la rivière Noire et le fleuve Rouge. Le souvenir du drame sanglant dont Cho- Bo a été le théâtre il y a plus d’un an, est vivant, et les ruines encore debout de l’ancienne résidence sont des témoins qu’on ne peut faire taire. Le résident M. Roiigerie, décapité, une parlie de la garnison massacrée, plus de trente mille cartouches et un grand nombre de fusils à tir rapide saisis : tels ont été les résultats de la surprise due à l’inexpérience, à l’imprévoyance et à l’entêtement du fonctionnaire français. Les avertissements ne lui avaient pourtant pas été ménagés ; le gouverneur général, M. Piquet, avait été prévenu par M. Pavie de ce qui allait se passer;