Soixante kilogrammes
terre et analogue à la truffe, on tire une teinture brune ; c’est le faux gambier, appelé cunao en annamite; il fait en Annam l’objet d’un commerce important et se vend jusque sur le marché de Hong-Kong. Le bétail se nourrit bien dans les herbages ; on élève des cochons et des buffles ; ces derniers portent des clochettes en bois, faites d’un morceau de bamîBôii avec deux battants extérieurs.
Après Ban-Nahum jusqu’au soir le paysage varie peu; des ondulations couvertes d’herbes avec quelques petits chênes. De ci de là des monticules de terre atteignant deux et trois mètres de haut, boursouflant le terrain, comme de gigantesques taupinières, ce sont des constructions de termites.
Nous voici auprès de la mine Deloustal ; un beau point de vue découvre au loin les montagnes du Thanh-Hoa; un arrêt est obligatoire, pour regarder le spectacle, et en même temps pour jeter un coup d’oeil sur le gisement de cuivre. Dans un rocher porphyrique quelques trous ont été creusés sous la direction d’un avocat d’Hanoï qui a pris le périmètre; on n’a pas été à plus de quatre à cinq mètres de profondeur. Dans les déchets je vois
du sulfate de cuivre d’un beau vert qui s’effrite et s’écrase sous le doigt; les filons sont surmontés d’une calotte d’oxyde de fer qu’on appelle calotte de filon; ils s’appuient entre des terrains primitifs et des calcaires. On rencontre des caractères analogues dans les gisements de Nevada. Pourtant les Français qui sont venus ici n’ont jusqu’à présent pas trouvé de veine valant les dépenses de l’installation, de l’exploitation et du transport; la mine semble actuellement abandonnée.
On redescend vers une plaine cultivée en rizières au milieu de laquelle se dressent en forme de cylindres des hauteurs calcaires, entourées à leur base d’une baie de grands arbres. Nani-Xong où nous passerons la nuit est un gros village, formé d’une vingtaine de maisons.
On nous accueille toujours fort bien ; le chef vient au-devant de nous et nous installe dans un petit compartiment à l’extrémité de sa maison; on nous laisse volontiers aller, venir, regarder et causer dans la salle commune, ce qui à mon avis est beaucoup plus intéressant. Les femmes et les hommes sont accroupis autour de deux foyers rectangulaires. Généralement laides, les premières
ont ici comme au Tibet les traits moins fins, la figure plus pleine et plus arrondie que les seconds. Les jeunes filles portent leurs cheveux en chignon derrière la tête et les femmes mariées au-dessus, beaucoup ont un anneau d’argent enchâssé dans le lobe de l’oreille; elles y suspendent une boucle. Elles sont maintenant occupées à se laquer les dents; un morceau de bois spécial est exposé au-dessus du feu; lorsqu’il est couvert de noir de fumée, on le racle avec une spatule et on emploie l’enduit. Un jeune homme joue un air de musique très doux; son instrument est une lamelle de cuivre dans laquelle est découpée une languette ; aux deux extrémités sont fixés des cordons de soie, et les sons sont obtenus par la vibration du métal contre les dents ; il faut une grande habitude pour arriver à se servir de cet instrument.
Je puis faire quelques achats ici : des costumes, deux manuscrits (Thaïs noirs); ce sont des cahiers de chansons; ils sont difficiles à obtenir. On nous propose l’acquisition d’un singe, mais de l’espèce commune. Au dire des indigènes le gibier est nombreux dans les environs. Nous tâcherons d’ouvrir l’œil en route. Si les tigres ne se montrent
pas, ils se font du moins entendre; nous sommes en effet réveillés au milieu de la nuit par un vacarme épouvantable produit pa-r les animaux attachés sous la maison ; tout le monde est sur pied; les hommes sortent et allument de grands feux qu’ils entretiennent jusqu’au matin; un tigre est venu à une trentaine de mètres du village. Nous entendons près de nous sa respiration courte et saccadée, ses râles puissants qu’interrompent par moments de forts coups de gueule ; il se rapproche et semble parfois tout près. J’arme ma carabine; une fente dans la paroi de la maison, à l’angle où je suis couché, me servira de meurtrière; le clair de lune est superbe, et l'animal semble s’en défier, car il ne se décide pas à sortir de la brousse ; il se contente de nous tenir éveillés jusqu’au point du jour et s’éloigne alors lentement, continuant à rugir de distance en distance
18 février.
Le chemin devient mauvais dans l’après-midi; le guide qui nous précède nous indique, aux bifurcations, la bonne direction, en barrant les
autres par des branches qu’il brise. D’abord dans les hautes herbes, nous atteignons une région de rochers calcaires, entièrement semblables à ceux de la baie d’Halong. Désormais, il faut, pour contourner ces falaises, faire de continuels zigzags. Pendant plusieurs heures, nous suivons le lit d’un torrent, puis traversons une petite rivière, le Nam-Pan, dans laquelle mon cheval a la maladresse de se laisser tomber; j’en suis heureusement quitte pour avoir mes sacoches trempées, rien de perdu; le soleil réparera vite le malheur. Cette même rivière sort plus haut d’une montagne sous laquelle elle court pendant quelques kilomètres. Au point de vue géologique, cette région serait curieuse à étudier; elle est remuée, secouée, bouleversée comme par un formidable ébranlement; partout des chaos, des éboulis, des trous et des cavernes. A ces dernières, je dois de perdre une magnifique civette que nous tirons sur un arbre et voyons aussitôt tomber et disparaître en terre sans pouvoir la retrouver.
Nous nous arrêtons à Mo-Lou, qui est le but de notre excursion. Figurez-vous un cirque de cinq à six cents mètres de diamètre fermé par de
hautes murailles grises que cache à peine, par places, la brousse cramponnée aux flancs; au fond de la cuvette, des rizières entourant les maisons du A'illage. Celles-ci sont de construclion muong, sur pilotis, bien qu'habitées en partie [>ar des Chinois. Une sorte de mauvaise auberge sale, puant l’opium, rappelant les komkoing du Céleste Empire, est réservée aux voyageurs. En dépit des préférences de notre interprète pour les hôtels établis par ses congénères, nous aimons mieux un autre gîte. Les quatre miliciens qui nous accompagnent nous comprennent; le caï (caporal), homme alerte, actif, débrouillard, parlant quelques mots de français, se rend vite à notre pensée, et nous mène à la demeure du chef, où nous retrouvons l'hospitalité à laquelle nous sommes accoutumés.
Il fait encore jour, et je ne veux pas perdre de temps pour visiter l’exploitation aurifère; pendant que nos hommes s’installent j’exprime à l’entrepreneur mon désir de visiter les travaux. Malheureusement, nous est- il répondu, nous tombons mal; du chef- lieu de la région on vient d’ordonner trois jours de prières publiques, pour éloigner une maladie qui sévit sur les bestiaux;
la cessation de tout travail est nécessaire. Le chef est très embarrassé; il craint de nous déplaire, et ne veut pas non plus irriter ses supérieurs dont un messager est arrivé récemment. Quant à nous, nous voilà fort ennuyés; serons-nous obligés, après avoir fait trois étapes pour examiner les travaux de Mo-Lou, de repartir sans avoir rien vu, ou d’attendre trois jours encore que les dieux soient rendus favorables? Avec de la bonne volonté de part et d’autre, tout finit par s’arranger; nous paierons les ouvriers pour notre compte; ils nous donneront le produit de leurs recherches et ne bénéficiant qu’indirectement de leur travail, ils ne paraîtront pas rompre le repos obligatoire.
A une centaine de mètres du village, quatre puits sont creusés ; ils ont environ vingt mètres de profondeur sur un mètre carré de large ; audessus de chacun, un petit abri porte un treuil en bambou, mû par cabestan, sur lequel s’enroule une lanière de cuir. Leux coolies travaillent à chaque puits ; l’un descend au fond en écartant les jambes et les mains et en les arrêtant dans les encoches faites aux parois ; l’autre reste à l’orifice. Les galeries communiquent; on
LAVAGES AURIFERES A MO-LÛÜ
se sert de lampes en bois, garnies d’huile de sésame et d'une mèche de coton. On ne travaille que pendant les quatre mois d'hiver ; l’été, il fait trop chaud; on compte en moyenne dix paniers par jour et par homme (chaque panier étant de dix à vingt kilos). La terre est argileuse, de deux teintes, jaune ou brune, suivant le trou ; nous voyons trouver plus d’or dans la seconde ; je remarque, à côté de pierres arrondies, des fragments de quartz aux arêtes encore vives. Les ouvriers nous disent que le terrain aurifère a une direction et serpente comme le lit d’une rivière; on peut se demander si le gisement n’a pas été formé par la décomposition des schistes tourbillonnant au fond de la cuvette de Mo-Lou.
Les paniers remplis, on porte la terre non loin de là dans une boîte en planches d’environ un mètre carré, enchâssée dans le sol; le fond est en pente douce; sur le rebord supérieur, passe un mince filet d’eau qui s’écoule sous la cloison du bas; avec un râteau sans dents, un ouvrier pousse sans cesse en haut la terre descendue par l’eau ; peu à peu les grosses pierres, puis le gravier le plus fort se séparent du sable fin et sont enlevés; on pose alors le râteau et, à la main,
on étale doucement ce qui reste sur la planche raboteuse. Les pépites plus lourdes s’arrêtent, sont ramassées avec l’ongle et déposées sur un morceau de feuille de bananier. Quoi qu’en disent les indigènes, à ce système, on doit beaucoup perdre; ils ne connaissent pas l’emploi du mercure. Quant aux escaliers dont nous avons vu faire usage au Tibet, ils me disent s’en être servis sans trouver plus que maintenant. En somme, trente-deux paniers que nous voyons laver pendant notre arrêtàMo-Lou ne donnent que cinquante-deux centigrammes, soit un gramme et un dixième à la tonne.
L’extraction est faite maintenant au profit de deux métis de Thaïs et de Chinois. Les Chinois d’ici ne travaillent plus aux gisements ; ils cultivent les champs ou s’occupent de commerce ; les ouvriers employés ne sont pas payés, mais nourris; ils font en quelque sorte partie delà famille du patron ; leur entretien (nourriture et opium) peut être évalué, au maximum, à neuf sous par jour. L’or, à mesure qu’il est trouvé, est échangé aux Chinois contre diverses marchandises, l’opium d’abord. La drogue non cuite vient deMong-Tsepar Laï-Chau; dans la première
ville, elle vaut dix-huit piastres, à Laï-Chau trente piastres, et ici quarante les cent tens ; cette dernière quantité est paj^ée environ un ten et demi d’or.
Mais les Chinois profitent de la naïveté des Muongs pour leur fournir d’abord un peu plus qu’ils ne peuvent payer; ils leur font des avances, et à quel taux! de sorte que les malheureux indigènes ne sont jamais quittes et que forcément, jusqu’à leur mort, le produit de leur travail doit aller remplir les coffres de quelque négociant du Céleste Empire. Je retrouve ici ce que j’ai déjà vu dans une grande partie de l’Asie, au Turkestan, comme au Tibet, comme dans la péninsule malaise, les Chinois jouant, partout où ils s’infiltrent dans l’ancien continent, le rôle des Juifs en Europe. Mahométans, Turcs, Tibétains, indigènes des bords du Mékong depuis Saïgon jusqu’à Batang, sont pressurés, trompés, exploités par les uns comme les paysans russes l’étaient par les autres; c’est partout l’écrasement des naïfs par les habiles, la lutte du pot de terre contre le pot de fer. A quand la rencontre des deux frères, du sémite d’Occident et du sémite d'Orient ?
Le choc se produira-t-il? les loups se mangerontils entre eux? A l’avenir de résoudre la question. Jusqu’à présent, ils se sont laissé le champ libre, les uns ont tourné à droite, les autres à gauche voilà peut-être la meilleure explication de ce phénomène qui a intrigué beaucoup d’ethnographes, l’absence presque complète de l’élément juif dans la moitié de l’Ancien monde.
L’entrepreneur métis qui nous donne des renseignements sur l’exploitation me dit que son père chinois avait sept à huit cents ouvriers de ses congénères et gagnait beaucoup mais que la piraterie étant survenue il était parti avec son gain sans plus s’occuper de sa femme ni de son fils. Mon interlocuteur ajoute que s’il avait de l’argent il augmenterait ses travaux et gagnerait lui aussi beaucoup; que des Français devraient venir ici, qu’ils pourraient engager des coolies thaïs à raison de trois piastres par mois (la nourriture et l’opium étant fournis); mais il y aurait peutêtre plus à faire à Ye-Tong, à six kilomètres audessus de Van - Bou ; le gisement semble plus riche et a été complètement abandonné.
19 février.
Ayant fait exécuter quelques travaux dans la matinée, nous repartons de Mo-Lou après nos coolies. Le chemin que nous suivons, souvent sous bois, passant de monticules à monticules et de cirques en cirques par des montées et des descentes continuelles, est bien un des plus mauvais que j’aie encore suivi ; il serait même dangereux à parcourir la nuit ; le sol est percé de trous si fréquents en certains endroits qu’ils viennent mordre sur le sentier et qu’on a à peine la place de passer sans tomber au milieu de cette grande écumoire. Les orifices sont souvent demi-cachés par des ronces ou des herbes, et quelques-uns de ces puits, restes des travaux d’extractions aurifères de jadis, ont cinq à six mètres de profondeur; il faut faire attention.
Au sommet d’une petite colline, nous trouvons plusieurs hommes paraissant en train de commencer une nouvelle extraction ; un vieillard est occupé avec ses deux fils à creuser une excavation autour de racines de bambous ; mais.
nous dit-on, ce n’est pas l’or qu’ils cherchent ici. Un terrier a été découvert ; de gros rats l’habitent, qui atteignent jusqu’au poids de dix kilos; leur chair est excellente ; un feu de broussailles, allumé à l’orifice, les a enfumés; il ne s’agit que de creuser profondément pour découvrir les cadavres. Nous n’avons pas le temps d’assister à la capture.
Nous déjeunons au fond d’une cuvette plus circulaire et plus petite que celle de Mo-Lou, à Bo-Phien-Noï. Les deux ou trois familles qui y habitent extraient et lavent du sable aurifère, par le système déjà vu. On nous dit qu’après être restés quelque temps sans résultats, ils ne recommencent à trouver de l’or que depuis la construction d’une petite pagode ; les esprits les ont récompensés. Près des puits d’extraction, des pots renferment des bâtonnets odorants ; le métal se présente ici en poussière assez fine ; on ne trouve pas de pépites de la grosseur d’un grain de riz. Sao achète un peu d’or, prétendant que c’est un excellent remède contre les maladies.
Le reste de la journée, la route continue aussi accidentée que dans la matinée et finit par déboucher dans une large vallée, bordée d’un côté par une falaise calcaire de plus de deux
cents mètres de haut. C’est au pied de cette muraille que nous nous arrêtons, dans le village de Ban-Maï.
D’ici à Van-Bou, il ne faut que deux étapes; la première est coupée par le déjeuner et une courte halte à Maï-8on. C’est un gros bourg de dix-sept maisons, chef-lieu de la province; le chef, un gros vieux, portant une veste de soie à la chinoise, vient au-devant de nous avec quelques notables et nous engage à nous reposer chez lui. Sa demeure , bien propre et encore neuve, construite tout récemment, offre l’apparence d’une véritable arche de Noë. Qu’on juge des dimensions : soixante-dix mètres de long, trente de large et plus de dix mètres de haut pour le toit. Les parois sont en planches droites percées de petites fenêtres ; on voit même des volets. La charpente du toit est très curieuse ; les versants opposés se rejoignent aux extrémités par une sorte de demi-cône tranché dans le sens de la longueur, que supportent une série de bambous disposés en courbes horizontales et parallèles; une section plane, coupant entièrement le toit, donnerait ainsi sensiblement l’image d’une ellipse ; les feuilles qui le couvrent sont
superposées à l’extérieur comme les ardoises chez nous. L’intérieur est très propre ; une grande cloison de planches sépare entièrement du reste, le tiers de la demeure, réservé aux étrangers ; dans la partie occupée par le chef, des cloisons latérales forment des sortes de cabines qu’habitent les femmes ; une pièce, fermée par un grand store vert, renferme l’autel des ancêtres. Un râtelier reçoit les fusils des miliciens (il y en a une trentaine) ; à côté, de grandes ombrelles vertes sont des signes de commandement. Il en est de même de la chaise à porteur : elle consiste en un hamac, suspendu à un bambou et protégé contre le soleil par un toit doré et orné aux extrémités ; c’est très simple. Notre hôte paraît riche, il a même des objets européens, une lampe à suspension, un almanach, une table et des chaises et une pendule dont il paraît surtout très fier; à notre arrivée, il monte sur une chaise pour la faire sonner. Nous sommes chez un personnage généreux, trop généreux même à notre gré; je n’ose rien acheter; un costume de femme, des peaux de bêtes, des oiseaux vivants (une perdrix, entre autres, fort intéressante), tout ce que nous désirons nous est