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MAISON DU CHEF, A MAI-SON

AUTOUR DU TON Kl N

aussitôt offert à titre de présents. Je n’ai d’autres ressources que de promettre d’envoj^er un souvenir de Van-Bou; le moindre bibelot fera plaisir. Le commerce est en effet peu développé ici ; le Delta n’expédie que du sel qui est vendu cinq piastres le picul (contre argent), ou sept piastres représentées par une valeur de marchandises, et les allumettes valent ici quinze à vingt sous les dix boîtes; à Hanoï, quatre sous.

Le soir, nous entrons dans une superbe plaine de un à trois kilomètres de large, sur vingt de long, presque entièrement cultivée en rizières; une rivière serpente au milieu, coupée (de nombreux barrages de pèche et bordée de roues de bambous à godets de six à huit mètres de diamètre, à l'aide desquelles l’eau est élevée pour l’irrigation. Les villages sont très nombreux, par groupes de cinq à quinze maisons, répandus environ tous les deux à trois cents mètres, des deux côtés de la vallée. Ban-Co, où nous couchons, est situé en face de Son-La, l’emplacement de l’ancien poste. La position, comme je l’ai dit, était plus saine et plus agréable que celle de Yan-Bou, mais moins centrale surtout au point de vue des communications

De l’ancien poste au nouveau, on met une bonne journée, et le trajet inverse est difficile à faire dans le même délai. En effet, environ

une heure et demie après avoir quitté Ban-

Go, nous atteignons la limite de la plaine et pénétrons dans les bois pour descendre ensuite, la plus grande partie de la journée, par un chemin bon maintenant, mais fatigant. Je remarque des veines de marbre rose superbe.

Une halte au village de Muong-Bou, et nous

retrouvons le chemin déjà pris à l’aller, dans la vallée du Nam-Mou.

Plusieurs petits chefs nous accompagnent, entre autres le fils de celui de Maï-Son; le colonel Pennequin l’a mené à Hanoi, il y a deux ans. Aussi a-t-il cru devoir faire quelques concessions aux modes européennes : il porte des brodequins de cuir rouge, a une montre en or et tient à la main un jonc à pomme d’argent. Sa figure est énergique; il comprend quelques mots de français. Nos présents, des chromolithographies et des étoffes de Paris, sont fort bien reçus de lui ; une partie sera remise à son père.

Rien de nouveau à Van-Bou; le colonel est redescendu à Hanoï; on n’a pas entendu parler

de nouvelle attaque de pirates. Des pirogues sont arrivées de Laï-Chau; nous pouvons repartir ; c’est ce que nous faisons après un jour d’arrêt.

En quittant Yan-Bou, je ne saurais assez remercier le colonel Pennequin, les officiers et sousoflficiers du bon accueil qu’ils nous ont fait, des renseignements qu’ils nous ont fournis, des facilités qu’ils nous ont données pour nos excursions et le reste de notre voyage. Le soir de notre départ, les sous-officiers nous ont invités à trinquer avec eux ; on a bu joyeusement au succès des uns et des autres, et à la France avant tout ! J’ai été frappé de la bonne humeur, de la gaieté, de la cordialité qui dominaient, et, en même temps, lorsqu’il s’agissait de former une colonne, du véritable enthousiasme avec lequel chacun se disputait l’honneur de partir. Et quel honneur? Celui non pas toujours d’avancer en grade ou de gagner une décoration, mais de s’exposer à une balle tirée par derrière, au travers a'un buisson, à la maladie, à la fièvre, au risque de tomber inconnu, sans récompense ni gloire. Il ne m’a malheureusement pas été permis de fréquenter nos sous-oflficiers à la caserne, en France; mais je les ai vus à l’œuvre bien loin

de la patrie, et partout où j’ai été, au Tonkin, j’ai trouvé en eux des hommes solides, dévoués, courageux, en un mot, des braves gens; je tiens à le dire bien haut

23 février.

Nos nouvelles pirogues sont plus petites que celles avec lesquelles nous sommes venus; mais les bateliers sont aussi bons. A mesure que nous montons, le paysage devient plus sauvage ; nous ne voyons plus de villages. La rivière, très sinueuse, a une largeur moyenne de cent mètres; elle reçoit à gauche un affluent le Nam-Mou ; les rives sont souvent formées d’une petite plage de sable, bordée de roseaux. Les traces d’animaux de toutes espèces se croisent en grand nombre : tigres (j’en vois des empreintes très larges), cerfs, paons, etc; nous tirons un coq de jungle, et de loin, sans pouvoir les atteindre, une bande de grands gibbons noirs ; ils étaient assis sur un rocher, immobiles comme des statues, et à nos décharges ils s’enfuient dans le bois sans crier.

AUTOUR DU ÏONKIN

24 février.

Au-dessus de la rivière flotte, au réveil, une vapeur blanchâtre, qui paraît glisser et courir à la surface; le soleil levé vient bientôt la dorer de ses premiers rayons et on dirait alors nn grand voile de gaze ténu, mis par coquetterie.

Les paons font entendre, se répondant d’une colline à l’antre, leurs cris rauques; mais on ne peut les voir. Des chasseurs indigènes ont été plus heureux que nous; sur une pirogue que nous croisons, sèche la peau d’un jeune tigre tué, il y a quelques jours. ,

Aujourd’hui comme toujours beaucoup de rapides, mais quelques-uns plus diflîciles que de coutume ; l’un d’eux, Ilat-Méo, est coupé en deux par un banc de galets ; on est embarrassé pour l’aborder. Après pas mal de discussions, les bateliers se mettent tous à l’eau pour faire avancer la pirogue à gauche, mais le courant plus fort la repousse, la saisit, l’entraîne; les hommes n’ont eu que le temps de sauter à bord ; nous redescendons avec une vitesse vertigineuse; le limo-

nier cherche inutilement à donner une direction. Tl n’y a rien à faire, et je vois le moment où nous allons donner à toute force contre un gros rocher, nous n’en sommes plus qu’à un mètre; l’embarcation va se briser ou pour le moins se remplir d’eau : Gare !... Un léger choc, toutefois suffisant pour réveiller en sursaut notre paresseux interprète, et c’est tout; par un prodige d’nabileté, un des bateliers a trouvé le moyen de bondir sur le rochér, d’y devancer la pirogue et, s’arc-boutant le dos à la pierre, d’amortir le choc avec ses pieds ; une corde ou plutôt deux sont aussitôt déroulées et tout le monde se met à tirer. Bien nous en prend d’avoir doublé les câbles, car l’un se casse aussitôt. Enfin, après bien des efforts, nous sortons de ce redoutable rapide; nous avons avancé d’environ quatre-vingts mètres en une heure et demie.

Nos hommes n’ont pas volé leur dîner; le riz constitue toujours le principal élément de leur repas ; deux pois de terre placés l’un sur l’autre et cimentés leur servent de casserole; le fond du vase supérieur est percé de petits trous, l’eau est au-dessous, et la vapeur qui se dégage traverse et fait cuire le riz. On trouve quelques assaison-

nements dans le bois : des gousses acidulées (tamarix?) et des boutons de bananes qui donnent, nous dit-on, un goût excellent au poisson.

Nos boys eux-mêmes, bien que n’ayant joué que le rôle de spectateurs, semblent avoir à se reposer des émotions de la journée. Thou a un moment d’expansion ; il me confesse qu’il a beaucoup gagné à Van-Bou; mais il ne jouera plus, et, pour ne pas être tenté, me prie de changer vingt piastres qu’il possède contre un billet; je ne crois guère à son serment d’ivrogne. Son jeu favori se fait avec quatre sapèques ; on parie pour pile ou face, ici noir ou blanc : « Les Congaïs, avoue Thou, aiment beaucoup jouer et ont une grande considération pour les gagnants. «

Je profite des bonnes dispositions du jeune Annamite pour le questionner sur ses croyances. « Yen a, me dit-il, Thou mort devenir une petite feuille au haut d’un arbre ». Et il regarde avec mélancolie le feuillage que le vent fait trembler. Mais ce sujet de conversation ne lui plaît guère ; il préfère me parler de Luang- Prabang et des belles femmes.

25 février.

Toujours la même fiiontée lente, mais non ennuyeuse pour qui veut bien regarder à droite et à gauche; les notes à prendre, les oiseaux à préparer, les photographies à faire, le déjeuner, un tour de chasse au passage des rapides, un peu de Dêche. les distractions ne manquent pas.

Il fait beau ; nous avons des minima de plus quinze degrés, et des maxima de plus trente degrés à l’ombre dans l’après-midi. Pas d’ennuis, à condition d’être patient; une grande tranquillité est obligatoire, c’est presque de la vie contemplative, et qui a du bon... à condition de n’en pas abuser.

Pendant la halte de l’après-midi, nos bateliers coupent des branchages, les lient et les jettent à . l’eau avec des pierres pour les maintenir au foud ; ils les enlèvent en partant et en retirent des crevettes d’eau douce qui s’y sont logées et qui leur permettront de faire le soir un repas fin.

En fait de chasse nous ne sommes pas heureux ; des loutres, désignées par nos hommes

MONTÉE d’un rapide SUR LA RIVIÈRE NOIRE

AUTOUR DU TON Kl N

SOUS le nom de « chiens qui vont à l’eau », des singes et un magnifique paon, sont également manqués ; notre maladresse a une excuse : nous tirons à la carabine, de loin et en marche. Nos hommes capturent une tortue d'eau; la carapace, moins dure que chez ses congénères terrestres, est aplatie, le bec est pointu, les pattes palmées forment nageoires; c’est une jeune, elle n'a que trente centimètres de long et on en voit dont la taille dépasse un mètre. Thon, qui, en sa qualité de voyageur, fait souvent le cicerone, l’appelle : tirte ou bête à cinq pattes; il nous apprend que la chair en est mortelle pour les gens atteints de syphilis.

26 février.

Dans l’après-midi, les collines s’abaissent ; elles sont généralement déboisées sur les sommets ; on commence à rencontrer du monde ; nous approchons d’un gros village, Quin-IIaï‘, chef-lieu do province. Une vingtaine de cases sont disséminées au milieu des arbres; on voit des pal-

1. C'est le nom annamite donné au chau par un roi du Tonkin , en langue thaï, Quin-Haï s’appelle Muong-Tien.

miers superbes ; sur la plage, des hommes entretiennent un feu sous un tronc d’arbre creusé; on construit une pirogue d’une seule pièce et il faut redresser les côtés. Je remarque une grande affluence de^ gens ; le chef marie un de ses fils et donne un grand festin ; des hommes et des femmes y sont convoqués de tous côtés ; ces dernières portent un petit cache-seins attaché par des agrafes d’argent d’un travail assez fin ; elles ont un fichu à bouts brodés arrangé sur la tète comme chez les Bretonnes ; des fleurs sont piquées de côté dans les cheveux. Une partie des invités viennent des collines des environs ou du village d’en face ; ils passent la rivière sur de longues embarcations que deux hommes, debout à l’avant et à l’arrière, dirigent à la pagaie. On nous vend quelques provisions et on nous donne des renseignements ; une pirogue a chaviré il y a cinq jours, un peu au-dessus d’ici ; elle était montée par des Chinois qui descendaient de l’opium à Van-Yen ; un des passagers a été noyé, il n’y a pas de quoi nous effrayer. Nos bateliers sont bons et nous avons confiance en eux . Aussi repartons-nous sans crainte.

27 février.

Quelques villages encore dans la matinée, puis nous entrons dans une région boisée moins peuplée; nous croisons quelques pêcheurs; l’un d’eux s’est construit, sur une petite plage sableuse, un abri en bambous et en feuilles de bananiers ; sa pirogue est amarrée devant. 11 a deux fusils à pierre européens ; ses provisions sont renfermées dans de petits paniers de bambous tressés ; il pêche avec des éperviers garnis de lames de plomb et avec des lignes de fond ; les hameçons sont grossiers et mal aiguisés.

Plus loin, les berges se resserrent et nous pénétrons dans un long couloir aux parois calcaires très hautes, semblable à celui f[ue nous avons traversé avant Van-Yen. Nous campons le soir sur un petit banc de sable ; des indigènes, redescendant du Nam-Ma, s’arrêtent auprès de nous; ils ont été vendre des œufs, des poulets et des canards, et n’ont qu’un bouc de reste qu’ils offrent de nous céder pour quatre piastres ; nous n’avons qu’en faire.

11 est trop tard pour essayer de chasser ; à l’étonnement des boys, je m’asseois auprès de nos bateliers; ils se poussent aussitôt pour me faire une place du côté opposé à la fumée de leurs feux. Ils sont toujours aussi gais, à leur menu habituel ils ont ajouté les feuilles tendres d’un petit arbuste appelé pacneu; c’est, dit-on, en même temps qu’un bon assaisonnement un excellent remède contre les maux de ventre.

Ayant terminé leur repas, ils s’amusent entre eux et organisent des jeux ; les apprêts en sont simples, le sable sert de table, un rectangle est tracé et divisé en petits carrés.

C’est le camp ; des deux côtés sont dessinés des cercles représentant la montagne, au centre de ceux-ci, en A et en B, une fiche de bambou recourbée, est le tigre; vingt-deux petites fiches tout autour du rectangle, marquent les cochons ; cochons et tigres ont le droit d’aller en avant ou en arrière, d’une intersection à l’autre, les tigres peuvent prendre un de leurs adversaires en sautant certaines lignes, les cochons n’ont pas le droit de prendre, mais peuvent acculer les tigres en occupant les positions

AUTOUR DU TON Kl N

devant le cercle. J’ai toujours vu ces derniers perdre.

Dans un autre jeu, deux hommes se placent l'un en face de l’autre, ils lèvent chacun une main, et la baissent brusquement et en môme temps, la fermant sauf un doigt; c’est une devinette, chaque partenaire cherche à deviner quels doigts l’autre a fermés, le gain est établi sur certaines règles dépendant de la rencontre du pouce et de l’index ou d’un des deux avec le petit doigt.

Autour des joueurs le re'ste de la troupe fait cercle, on discute, on apprécie les coups et surtout on rit. Ce sont de vrais enfants.

28 février.

Encore de grands rochers; je vois, sur certains d’eux, des marques rouges que je prends pour des points de repère artificiels; les bateliers me détrompent et me disent que ce sont les œufs d’un insecte.

Dans la matinée, nous dépassons, sur la rive gauche, l’embouchure du Nam-Ma, qui vient se jeter dans la rivière Noire, après avoir glissé

sur un fort banc de galets; des cormorans nombreux sont occupés à y pêcher.

Un banc de sable où nous déjeunons est couvert de papillons, nos hommes se joignent à Thou pour les chasser.

Un tour que je fais dans le bois ne me donne pas grands résultats, mais la végétation est curieuse. Je pénètre dans une véritable forêt de bananiers dont quelques-uns atteignent sept à huit mètres de haut. On se promène à l’ombre et à l’aise dessous, mais tout est silencieux et la vie animale semble avoir fui ces parages; aux troncs sont encore suspendues les feuilles mortes retombées qui leur font comme une robe bizarre, l’aspect est étrange, et on se figure ainsi un paysage antédiluvien. Quant à moi, je me lasse de ce calme et de cette solitude, et préfère redescendre le long de la rivière.

Le soir, un autre spectacle nous attend, grandiose et effrayant à la fois : l’incendie est allumé dans la montagne. Un crépitement, que nous entendons jusque sur la rive, annonce le fléau ; on voit d’abord des colonnes de fumée épaisse, puis une grande lueur rouge; une bande de feu vient lécher les crêtes et embrasse les collines,

les entourant d’un ruban éclatant; un col est contourné par les flammes et se dessine sur le ciel en un gigantesque V étincelant; la rivière est tranquille ici et reflète la guirlande ardente comme le feraient les eaux d’un lac tranquille.

Je me reporte instinctivement aux illuminations qu’on fait dans nos villes les jours de fêtes, aux lampions dont sont ornés nos monuments. Que c’est mesquin, comparé à l’éclairage qui nous est offert ici !

La scène est si sauvage, si grande, que je me demande si elle ne peut être fixée autrement que dans notre mémoire. Mon appareil est dressé. Hélas ! il ne servira de rien, le spectacle dont nous sommes témoins est un de ceux qui fivappent la vue, mais ne peuvent être transmis par des moyens pratiques; la science est parfois impuissante à rendre ce qui est grand en soi ; en précisant la perception, elle rapetisse, et mieux vaut, dans ce cas, se contenter de l’impression reçue, quitte à la transmettre au retour le moins mal possible.

En même temps que nous sommes étonnés et éblouis, un autre sentiment, pénible celui-là, s'empare de moi ; j’aime les arbres, j’aime les

forêts, j’ai un culte, une sorte de respect pour les bois, et, quelque belle qu’elle soit, je ne puis me défendre d’un serrement de cœur en voyant l’œuvre de destruction à laquelle travaillent des peuplades sauvages qui veulent jouir du présent sans se rendre compte du lendemain. Ceux qui ont mis le feu n’ont cédé qu’au besoin de se nourrir; ils déblaient un espace pour cultiver le riz et, la récolte faite, iront exercer leurs ravages ailleurs, les espaces ne leur manquent pas. La terre porte la vie et la végétation est puissante sous ces climats; la brousse ne tardera pas à envahir la friche; mais combien d’années ne faudra-t-il pas au ficus géant pour élever de nouveau à une centaine de pieds son tronc blanc, cloisonné, droit, élégant et fort? Après tout, l'imprévoyance de l’avenir n’est-elle limitée qu’aux pauvres Méos? n’est-elle l’apanage que des races dites sauvages? Et les incendiaires des forêts de l’Esterel, des pins des Alpes ou des Pyrénées, ne doivent-ils pas être considérés comme autrement coupables en raison de la civilisation qui devrait les instruire? Avant de jeter la pierre au loin, regardons autour de nous, peut-être deviendronsnous plus indulgents

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