‹ Autour du TonkinChapitre 3 sur 84 · Ainsi se nomme la concession · texte numérisé non relu

Ainsi se nomme la concession

rapports qu’ils ont avec eux, n’aiment guère les « diables d’étrangers »; et ceux-ci doivent avoir dans chacune de leurs maisons un certain nombre de carabines; ce qui n’empêchera probablement pas la population de brûler de nouveau quelques maisons comme après les événements de d884, ni les consuls de ne demander qu’une réparation presque dérisoire.

Actuellement la haine que les étrangers inspirent n’empêche pas l’accès de la ville indigène; en une journée on en prend connaissance aussi bien par le nez que par les yeux. Qu’on ne s’étonne pas si je parle ici de l’odorat; pour moi il joue en voyage un rôle bien plus important qu’on ne le suppose. Je crois, en effet, qu’à l’instar de certains animaux, les races humaines ont une odeur caractéristique , venue d’elles-mêmes , de leurs parfums, de leur nourriture, de leurs animaux, de leurs plantes; c’est une sorte d’extrait dont les éléments sont pris de tous côtés. Tout voyageur doit forcément se familiariser avec un de ces relents; pour ma part, je suis convaincu que transporté subitement, les yeux bandés, dans le bazar d’Aden, a Colombo, ou à Canton, je reconnaîtrais la localité rien qu’à l’odorat. Après tout,

DEVANT BOCCA-TiGRis. (Entrée de la rivière de Canton.)

peut-être en est-il de même de nous; et les Chinois, qui nous heurtent nous traitant de « diables, de fils de prostituées, de porcs » et autres aménités aussi douces, que les sinophiles pardonnent si facilement, trouvent probablement que nous sentons fort mauvais. Quoi qu’il en soit, Canton empeste, et n’a pas que cela de comimm avec les autres villes chinoises; les rues y sont aussi serrées, aussi étroites; souvent on n’y peut marcher deux de front; on sent une population trop nombreuse, grouillante, se pressant tant bien que mal. Les membres d’une famille y sont assis les uns sur les autres, et les familles se gênent entre elles. Il en est à peu près de même dans tous les grands centres de la Chine proprement dite.

Comme dans tout l’Orient, comme au moyen âge chez nous, les métiers sont répartis par rues : quartiers des corroyeurs, quartiers des chaudronniers, quartiers des bouchers, etc. Les étalages de ceux-ci étonnent mes compagnons encore peu au courant des goûts chinois; toutefois un coup d’œil suffit : chiens, chats, canards ouverts en deux et tapés, petits cochons cirés coupés par la moitié, rien ne nous tente ici. Nous nous laissons de préférence entraîner chez les antiquaires, les marchands de

curios, ainsi qu’on les nomme dans l’affreux patois parlé sur la côte de Chine; mais hélas! il y a peu de découvertes à faire, trop d’Européens sont à l’affût des raretés. La connaissance et l’achat d’une belle pièce demandant des semaines et parfois des mois, il nous faut renoncer aux atlaires, et, de brocanteurs, nous résigner à passer au rang de simples touristes. Aussi, bien qu’à mon avis la simple promenade dans les rues et l’inspection des boutiques en apprennent bien long à qui veut regarder, ne me laisse-t-on pas quitte avec les curiosités marquées dans les guides. Le mot monument est un bien grand mot pour l’art chinois ; c’est leur faire trop d’honneur que de donner à ces sanctuaires un titre impliquant quelque chose d’artistique. Le Temple des cinq cents génies n’est qu’une pagode remplie de bouddhas dorés, alignés les uns à côté des autres le long du mur, comme les moines desséchés du couvent des capucins à Palerme. Devant chaque idole monte légère la fumée bleuâtre d’un petit bâton odorant. Au milieu de ces génies, le guide fait remarquer une statue, dorée comme les autres, mais coiffée d’un chapeau noir de pèlerin. C’est l’illustre Marco Polo : l’artiste qui l’a représenté a eu soin

de lui faire des yeux ronds pour le distinguer des gens de sa nation.

Ailleurs, le temple des Horreurs représente grossièrement les supplices de l’enfer. Si je ne craignais d'être irrévérencieux pour l’art du Céleste-Empire, je dirais volontiers que ces sculptures me rappellent en moins bien les scènes de l’Inquisition, telles qu’on les figure dans les baraques de foire.

Une horloge à eau qui fonctionne depuis six cents ans, la ''place des exécutions, le champ d’un potier, où s'étalent de grandes jarres prêtes à recevoir les tètes des décapités, et de nombreuses, de trop nombreuses pagodes resteraient encore à visiter. La ville est grande et, dans les rues étroites souvent encombrées, on n’avance pas vite; il fait déjà nuit, nous devons nous presser afin de rentrer à bord avant la fermeture des i»ortes.

Notre excursion n’est pourtant pas terminée; hors de l’enceinte même, il nous faut jeter un coup d'œil sur la ville flottante, et l’obscurité est favorable à cette visite. Nous essaierons en effet de lever un coin du voile qui cache les jilaisirs des Chinois. En voyage tout est à voir; le monde qui s'amuse n’est pas moins digne de re-

marque que le monde qui travaille, et pourtant, petites Chinoises, sous votre masque blanc taché de sang aux lèvres, et de noir sur les yeux, si vous pouviez me comprendre, vous me trouveriez bien impudent de venir parler de vos personnes; vous auriez à bon droit peur de perdre à mes descriptions ; pour plaire chez nous vous auriez besoin d’être rapprochées de nous, comme vos sœurs Aziyadé, madame Chrysanthème ou Rarahu, par les verres colorés de l’imagination d’un Loti. Un malheureux voyageur qui s’escrime avec sa plume à reproduire le cri simple et impressionnant du nomade rappelant au coucher du soleil ses chevaux qui paissent dans la steppe, ou qui se battra avec son pinceau pour lui faire grandir encore les neiges imposantes du Thibet, sera bien inhabile à faire goûter les charmes des bateaux de fleurs. 11 cherchera, qu’on me passe le mot, à faire delà psychologie; et il disséquera comme un naturaliste le spectacle auquel il assiste.

Pour reporter les détails à l’ensemble et être frappé du tout, il lui manquera le cadre de la nature ; dans le jour le rayon de soleil qui fait les chefs-d’œuvre, et dans la nuit, la majesté du calme que rien ne trouble.

Ici nous irons de bateaux en bateaux, l)utant contre les planches, marchant mal sur ces terrains mobiles, risquant souvent de tomber à l’eau, pour passer devant des auberges tlottantes où la jeunesse dorée fait la fête.

Entrons dans l’une d’elles.

La salle est grande, ornée de bois sculptés et dorés ; des soieries brodées, accrochées à droite et à gauche, sont disposées comme les décors d’un théâtre ; des kakémonos se déroulent portant des oiseaux ou des paysages au crayon ; des sentences en lettres d'or, tirées des principaux philosophes, sont pendues aux parois ; du plafond descend une suspension européenne avec des lustres à verres bleus ; elle vient "éclairer de petites tables en marbre veiné du Yunnan. Autour, de jeunes Chinois sont assis sur des fauteuils en bois rouge portant de petits tapis avec des phénix brodés ; des deux côtés, sur des bancs, sont couchés les fumeurs d’opium, masses presque inertes, qui sont laissés à leur pipe et à leur lampe. Les assistants qui ne fument pas jouent aux cartes avec de petites fiches en ivoire qu’ils tiennent en éventail, ou aux dominos, en les frappant l'un contre l'autre avec le plus de bruit possible.

D’autres se contentent de prendre le thé et des friandises ; des petites femmes les servent. A leur figure blanche, peinte en rouge sous la lèvre inférieure, à leurs cheveux noirs, vernis d’huile, couronnés de fleurs ou ramenés des deux côtés de la tête en forme de corne de béliers, on reconnaît aisément des courtisanes. Malgré leurs boucles d’oreille de jade, ce ne sont pas toujours des femmes de première classe, car je vois quelques grands pieds.

Contrairement à l’usage de leurs compatriotes, qui est de regarder ici les étrangers comme des trouble-fête, deux gros Chinois, venus, peut-être de Hong-Kong, nous offrent le thé. Nous échangeons des cigares, et une conversation s’établit,., par gestes qui ne semble pas plaire aux dames ; elles craignent, si elles sont vues en compagnie d’Européens, d’être dépréciées. Nos hôtes ont vite fait de leur imposer silence Nous devons leur inspirer confiance ; grâce à eux nous voilà admis à écouter le concert.

La musique est rythmée et monotone, moins discordante que de coutume ; une sorte de tamiscen ‘ dont les cordes passent sur une peau de

Page 1