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AVENTURE DE KHOUNE LOU ET DE NANG IIOU

« Autrefois il y avait deux jeunes fdles, deux sœurs; elles furent appelées. Tune Kham Som, l’aînée, demeurant à Muong-Péang, et l’autre Nang Ngin Liéang, demeurant à côté, à Muong-Saï.

» C’était dans l’été, la chaleur était abominable; toutes deux se décidèrent à aller se baigner à la rivière. Le nommé Thène Fagna Ine (c’était un homme du ciel) aperçut les deux charmantes jeunes fdles se baignant. Il resta pensif un moment, cherchant le moyen de trouver un médicament de parfum exquis. Ce médicament n’était autre chose qu’un fruit de figue.

» Il le laissa aller au courant et passer devant les jeunes filles; celles-ci le coupèrent et mangèrent chacune la moitié.

» Ayant mangé, l’aînée accoucha d'un garçon

nommé Khoune Lou, et la cadette eut une fille, appelée Nang Hou.

» Khoune Lou et Nang Hou s’aimèrent depuis leur naissance, et se promirent de se marier l’un à l’autre. Mais Nang Ngin Liéang ne voulut pas que sa fille épousât Khoune Lou ; elle pensa que cela ferait honte au monde, les fiancés étant des parents aussi proches. Alors elle chercha pour sa fille le premier venu, et la donna à Khoune Chaï, qui habitait à Muong-Mou, et qui avait demandé la jeune fille en mariage. Nang Hou ne put pas aimer Khoune Chaï ; elle disait que si elle ne pouvait être femme de Khoune Lou, elle mourrait. La pauvre fille avait le cœur enflammé; elle se sauva dans la forêt, et là se serra elle-même la gorge, tant qu’elle mourut. Khoune Lou avait les mêmes sentiments ; il quitta sa demeure, et marcha un couteau à la main jusqu’à la place où Nang Hou était morte; là il se donna un coup de couteau et tomba mort.

» Les mères de ces pauvres enfants partirent pour prendre les corps et les portèrent chez elles pour les brûler; elles firent diverses cérémonies et construisirent une pyramide pour y conserver le reste des os. »

Notre personnel.

17 mars.

Nous repartons avec de nouveaux coolies; le recrutement s'est fait sans difficultés et ne nous retarde pas; le chef a assemblé les hommes la veille au soir.

Nous traversons encore des bois en remontant une partie de la journée la vallée du Nam-Meuc. A l’entrée du village’ où nous couchons, Muong- Poun, je remarque une porte en bois comme nous en avons déjà vu ; près de là une planchette, élevée sur des poteaux de bambous, porte de minuscules paniers renfermant du riz et des provisions offertes aux esprits; alentour de petites chapelles en paillottes abritent des bâtons odorants; dans l’une d’elles je vois une croix romaine en bambous.

Avant de dîner nous faisons notre tour de chasse habituel; et tandis que nous nous promenons le long de la rivière, nous sommes surpris d'apercevoir, à un détour du sentier, deux indigènes de petite taille, au teint bronzé, vêtus de blanc, à l'européenne, portant pantalon, veste à

boutons de cuivre, casque et pantoufles. Notre étonnement ne fait qu’augmenter lorsque nous nous entendons saluer en bon français ; la conversation s’engage aussitôt et tout s’explique. Nous venons de rencontrer deux des interprètes cambodgiens de Luang-Prabang, envoyés de Dien- Bien-Phu au-devant de nous par M. Massie; mais nous n’en gardons qu’un, Takiate. L’autre, Tchioume, est souffrant, et va se faire soigner à Van-Bou ; il se plaint d’étouffements ; je lui donne des cigarettes anti-asthmatiques qui le soulagent. Takiate nous apporte, avec une lettre de M. Massie, de bonnes nouvelles pour la suite de notre voyage; des embarcations ont été demandées à notre intention sur le Nam-Ou. Nous avons chance de ne pas perdre trop de temps.

Il mars.

Après quelques heures de marche dans les bois, nous descendons pour venir déboucher dans une immense plaine découverte , non boisée, s’étendant à perte de vue; des collines basses l’entourent au loin d’une ligne bleuâtre, basse, qui dépasse peu l’horizon. La plaine de

AUTOUR DU TOXKIN

Theng a une trentaine de kilomètres de long; fertile et jadis bien cultivée, elle nourrissait une population nombreuse (cent mille âmes, au dire de Deo Van Tri). Ce chiffre est peut-être exagéré; mais il est certain que le pays a été complètement dépeuplé par les Siamois; suivant la tactique employée par eux ailleurs, ils ont déporté les habitants des régions éloignées de la Ménam, ruinant celles-ci au profit de leur jiropre royaume. A Theng , ils ont pris douze mille Thaïs qu’ils ont dirigés sur Bangkok; beaucoup sont restés en route, et leur rapatriement est une des œuvres utiles à laquelle se consacre M. Massie, en y faisant passer une partie de ses propres appointements. En un an il a plus que quadruplé la population de la plaine ; de quatre ou cinq cases que comptait le village de Theng, il s’est élevé au chiffre de vingt-sept.

La dépopulation et, à sa suite, l’état de friche où sont laissées la plupart des bonnes terres, suffiraient à nous rappeler les ravages des Siamois, s’ils n’avaient laissé d’autres traces de leur passage. La partie méridionale de la plaine est hérissée de petits monticules arrondis, dont le plus haut peut à peine atteindre une cinquantaine de mètres.

Vues de loin, ces grandes taupinières ne paraissent dépasser qu’à peine le niveau général, elles ne nuisent en rien à l’harmonie de l’ensemble. Lorsqu’on se rapproche, certaines offrent des particularités qui frappent le voyageur; et d’abord, c’est au sommet d’un de ces tertres, demi-cachées dans les hautes herbes, une série de statues de bronze. Voici la première trace de religion bouddhique que nous trouvons depuis Hanoï, en allant à l’ouest; car les personnages sont des Bouddhas; au nombre de huit, ils ne dépassent guère un mètre de hauteur; des briques disposées à l’entour, et des débris d’escalier sur le monticule voisin, indiquent les restes d’une pagode. Il faut probablement voir là l’œuvre de Siamois ou de Laotiens du Mékong; les dieux ont tous (ou plutôt avaient, car ils paraissent très négligés) la même position. Leur grande figure, qui a quelque chose d’assyrien, avec le nez busqué, les sourcils marqués, les lèvres grosses, ironiquement plissées, est la même que nous retrouvons sur tous les autels du Laos. La coiffure forme de petites pointes que surmonte l’une, plus haute, sur le sommet de la tête. Ses jambes sont croisées. Sur les pieds, on

AUTOUR DU TONKKN

a dessiné une étoile ou une croix grecque dans un cercle; en bandoulière, un cordon; les statues étaient jadis dorées; on devait, à en juger par les cendres que je trouve, brûler des parfums à l’intérienr; actuellement, les divinités sont abandonnées; on ne leur rend aucun hommage; leurs membres tombent au vent et à la pluie; je restitue à plusieurs leur tète; tournés à l’est, les Bouddhas continuent à regarder, impassibles, dans la même position, le soleil se lever, jusqu’à ce qu’un j^euple plus religieux vienne les tirer de leur abandon, et les redorant, leur restitue leur ancienne splendeur... ou que quelque voyageur vandale, nn Karl Bocli quelconque, transporte leurs tètes en Occident, tandis que leurs corps continueront à rester sur le sol natal.

Plus loin, auprès de Tlieng, un monticule est surmonté de débris de murs, restes des fortifications siamoises. En face, le drapeau français flotte au milieu de notre poste le plus éloigné sur la frontière nord occidentale du ïonkin. Occupée, il y a quelque cinq ou six ans, par le colonel Pennequin, à la tète d’une compagnie,

la plaine de Theng était alors parcourne par des troupes siamoises; devant nous, elles se sont retirées prudemment, leur chef invoquant comme prétexte à sa venue le désir de préparer des embarcations pour M. Pavie et de lui faire une escorte; nous nous sommes d’abord établis à quelques kilomètres plus bas dans un bas-fond, au milieu d’un ancienne forteresse; c’est avec raison qu’on nous a maintenant fait revenir sur le sommet le plus élevé d’où l’on domine la plaine ; une cinquantaine d’hommes commandés par le lieutenant Gassouin et deux sous-officiers de l’infanterie de marine forment la garnison ; elle est logée dans deux ou trois cases sur pilotis et une construction en briques; une palissade entoure l’ensemble. Au milieu de celle-ci un réduit a été fait de gros bambous serrés et percés de meurtrières; les fusils sont déposés dans ce blockhaus sur lequel veillent constamment des gardiens, et où l’on pourrait se réfugier en cas d’attaque.

Un arbre se dresse dans l’enceinte; les indigènes le considèrent comme sacré, et on est convenu de le respecter pour ne pas offenser leurs croyances.

Le poste qui sur les cartes porte le nom de Dien-Bien-Pliu ' (dénomination annamite) a une plus grande importance au point de vue politique et administratif que stratégique. L’oflicier commandant fait avant tout fonction d'administrateur; M. Gassouin, de fait, est quancliau avec deux caïtuongs sous ses ordres ; Deo Van Tri n’est pas aimé des habitants, son autorité a été écartée, mais l'influence siamoise se fait sentir jusqu’ici. Des quanchau placés sous nos ordres ont été prêter serment en territoire voisin ; l’officier a d’autant moins de moyens d’imposer son pouvoir, qu’il est arrêté par des ordres supérieurs; ainsi, il doit faire escorter par des hommes les convois qui, vont jusqu’à Sop-Nao (premier poste siamois), mais il n'a pas le droit de les accompagner luimême; il est réduit à prier l’officier siamois, qui, lui, est plus libre, de venir jusqu’à Dien-Bien- Phu pour s’entendre au sujet des routes. Dans de telles conditions, il rencontre des difficultés pour administrer comme il voudrait; la seule ressource

1. Autrefois la région se divisait en deux chaus : Jluong-Theng et Ninh-Bien (actuellement Sop-Co). C'est peut-être de la réunion des deux noms en altérant le premier qu’on a fait l’appellation de Dien Bien Fou.

qui lui -reste est de tirer parti des divisions et des rivalités entre différents chefs. Les subsides sont insuffisants pour rétribuer les différents services, il faut pour combler les vides dans la caisse recourir aux amendes : un cochon pour deux choux volés; deux piculs de riz pour un incendie allumé sans permission, trop près du poste.

Les amendes transformées parfois en argent constituent une caisse noire nécessaire; on puise à celle-ci pour l’achat des pirogues, pour des distributions faites à des tirailleurs, pour des réquisitions de coolies. Avec le produit des amendes le poste a été construit, l’allocation avait été de vingt piastres (quatre-vingts francs) ■ et il avait fallu couper plus de trois mille bambous.

M. Gassouin s’efforce d’améliorer la situation des habitants ; la plaine est riche et peut beaucoup donner; des cultures diverses sont à introduire; le jardin du poste donne déjà de bons résultats; les choux sont superbes.

Quand la région sera plus peuplée, on pourra s’occuper du travail des mines; on trouve le minerai de fer, et le charbon, dit-on, n’y est pas inconnu^

1. J’ai vu des échantillons de charbon roulé, ramassé par M. Massie dans le lit du Nam-Lai.

POSTE DE TIIEMG. (Uien-Bien-Phu.)

’liSià

AUTOL'R DU TONKIN

Quant au commerce, il est insignifiant. Theng est trop éloigné des autres centres. M. Gassouin espère y créer un marché local où afflueront une fois par semaine les indigènes des environs. Durant notre séjour, une caravane d’une quarantaine de chevaux conduits par des Chinois campe au pied du poste, elle fait partie du convoi annuel de Yunnan qui passe par Laï-Chau. Les commerçants ont A’endu de l’opium et des étoffes au Laos et en rapportent quelques cotonnades, leurs marmites de fer n’ont pu être écoulées. Le lieutenant achète pour les tirailleurs une cotonnade d’une quarantaine de mètres de long, elle vient du Laos et porte des marques anglaises et chinoises; les allumettes ne se trouvent pas ici.

Les habitants de Theng font le commerce du bétail, ils viennent de ramener vingt-trois pièces du Laos (dont dix-sept bœufs) qu’ils iront vendre à Tuan-Giao et jusqu’à Van-Bou.

Quant aux productions du village, les indigènes cherchent à en tirer un parti exorbitani, en exploitant le poste; on en est réduit à afficher une mercuriale : quinze sous par poulet, un sou par œuf, deux francs quarante le picul de riz, et à rendre la vente à ce prix obligatoire.

Administrés avec justice, les indigènes commencent à trouver l’autorité de M. Gassouin plus avantageuse que celle d’un mandarin; ils vont même jusqu’à lui confier des enfants; un des sergents s’est transformé en professeur, il a maintenant cinq élèves; une école a été créée; avec des caisses on a fait les bancs et les pupitres, des tableaux noirs ont été taillés sur place. Une difficulté s’est alors présentée ; le sous-officier ne parlait pas la langue thaï. Ce qui eût pu sembler un obstacle insurmontable n’est rien pour lui (sans chercher à nous faire un compliment, j’ai toujours vu les Français au loin, particulièrement débrouillards).

Notre maître d’école montre à ses élèves des objets, puis leur apprend les noms; il les écrit, et leur enseigne les sjdlabes, puis les lettres. Les écoliers copient, retiennent, et finissent par comprendre ; quelques-uns savent déjà dire quelques mois. Pour écrire, ils ont eu de la peine à tenir la plume de côté, autrement qu’un pinceau, mais ils ont fini par s’en tirer. Ils sont plus assidus que chez nous ; quand le professeur sort, ils continuent à travailler sans s’interrompre. Dans les villages, ils jouent peu; on les voit assis impas-

sibles, les bras croisés, songeant, ou plutôt résignés avant l’âge; on pourrait croire que la fatalité les a marqués de son doigt dès leur enfance. Ici, le sergent leur a appris la balle, les quatre coins, et ils s’en amusent beaucoup ; mais, malgré l’éducation qui leur est donnée, ils gardent certains caractères héréditaires inhérents à leur race. Les élèves actuels sont fds de chefs; un jeune paysan fut introduit parmi eux, ou dut le renvoyer, ses camarades par sentiment aristocratique le gardaient en quarantaine.

Centre administratif et intellectuel, le poste de Dien-Bien-Phu sert encore à relier Luang-Prubang au Tonkin; c’est par lui que sont envoyées les piastres destinées aux appointements deM. Massie et du personnel du consulat, quelques provisious et le courrier; deux interprètes à tour de rôle font le trajet entre Dien-Bien et Luang-Prabang, et une escorte les accompagne jusqu’à la rivière.

Nous suivrons la même voie, mais seulement dans quelques jours ; il nous huit en effet attendre que nos coolies soient réunis. Notre retard n’est pas du temps perdu ; outre les notes à prendre nous avons affaire. Les journées se passent d’ailleurs vite entre Français réunis aussi

loin; les environs sont giboyeux; les paons sont nombreux; nous disposons des pièges sans en prendre; dans la soirée on devise de long en large, éclairés par la lune; des incendies illuminent la plaine au loin; je remonte des boîtes à musique que j’ai emportées, et, pour des gens depuis si longtemps éloignés de chez eux, les airs du pays font plaisir. Et puis un tram arrive avec des journaux ; le lieutenant s’assoit sur le devant d’une des cases, nous nous groupons en cercle autour de lui, avides d’entendre les nouvelles qu’il nous lit, nos cœurs battent à l’unisson et nos pensées s’en vont en commun bien loin de ïlieng en quelque coin du beau pays de France.

Avant notre départ, l’effectif diminue d’un homme; un tirailleur muong meurt d’un rhumatisme au cœur. On met le cadavre dans un cercueil, qu’on porte à une fosse creusée au pied du monticule; un des assistants prend une branche d’arbre et fait vers la tombe le geste que nous faisons pour jeter de l’eau bénite; le père du défunt dépose ensuite un peu de terre sur le cercueil, et les autres assistants suivent son exemple; on ferme alors la fosse. Dans deux

ans, on viendra retirer la bière pour la porter dans le village du mort; parfois, on pratique la crémation. Les tirailleurs malades du pays meurent d’ailleurs rarement au poste; ils demandent quand ils se sentent en danger à être transportés dans leur village pour faire tchimtchimhouddah (prier avec des cérémonies); souvent ils expirent en route.

' 23 mars.

Nos coolies arrivèrent tard. Nous nous contenterons d’aller coucher de l’autre côté de la plaine au village de Ban-Loun. M. Gassouin nous accompagne jusqu’au Nam-Kom que nous passons à gué. Un peu avant la rivière, on traverse un espace rectangulaire de deux cents mètres sur quatre cents environ de côté, dont les limites sont marquées par des débris de mur ; c’est l’ancien fort chinois au milieu duquel avait été établi le poste français; on avait là le désavantage d’être en contre-bas, exposé à une surprise, tandis que maintenant, au contraire, la nouvelle position commandant aux routes de Sop-Nao, de Lai et de Tuan-Giao, domine la plaine. Ban-

Loun ne comprend encore que quatre ou cinq cases ; il n’y a que cinq ans que les habitants sont venus s’y fixer. En dehors des cultures, ils tirent un revenu de l’élevage du ver à soie; on me montre de beaux cocons jaunes qui sont destinés à bouillir dans une grande marmite renfermant de l’eau chaude ; on les dévide ensuite ; la soie grosse et rêche est vendue à Luang-Prabang vingt-cinq fois son poids d’argent ; une qualité supérieure vaut dix sous les vingt grammes.

Les vers sont élevés avec soin ; on leur donne des feuilles de mûrier trois fois par jour; avec des procédés perfectionnés, l’industrie de la soie est appelée à devenir un jour pour la plaine de Dien-Bien-Phu une source de richesses considérables.

25 mars.

Dans les collines. La plus mauvaise route que j’aie encore suivie; bonne pour les pieds, ni trop boueuse, ni trop pierreuse, mais dangereuse pour la tête. On a mal débroussaillé; il faut marcher à pied, avec des montées continuelles.

parfois raides. A chaque instant on est obligé de se courber; des branches accrochent le chapeau, heurtent le fusil; des lianes doivent être écartées; les épines inattendues ensanglantent les mains; les places incendiées sont encore plus mauvaises; des branches sont tombées sur le sentier, des troncs d’arbres le barrent, et il faut sans cesse faire de nouveaux détours. Une rivière doit être traversée, le Nam Ngoua ; notre interprète nous mène au plus profond, et nous avons de l’eau jusqu’au genou; heureusement, le soleil est là qui réparera vite le mal.

La halte se fait à trois heures de l’après-midi ; les coolies refusent d’aller plus loin ; on ne trouverait pas d’eau, et il y a une grande montagne qu’on ne pourrait franchir avant la nuit; force nous est de nous rendre aux avis de nos hommes et de nous résigner à nous arrêter. Les abris sont dressés à côté les uns des autres sur une même ligne, regardant les ruisseaux comme les échoppes d’une foire ; sur un piquet a été attaché un polygone en lanières de bambou croisées pour écarter les esprits. De grands feux sont allumés; au risque d’être rôtis nous préférons nous en approcher et nous enfumer pour échap-

per aux guêpes, qui butinent les détritus laissés par des caravanes passées. Les coolies font cuire leur dîner dans des tubes de bambou ; de l’eau au fond, un cornet en feuille de laurier audessus, maintenant le riz, voilà tout l’appareil. Dans d’autres casseroles du même genre bouillent des boutons de bananes; sur des baguettes sont rôtis des morceaux de peau de cochon. Le dîner prêt, on enlève dans le sens de la longueur une lamelle de bambou d’un nœud à l’autre, et voilà une écuelle improvisée, où le repas est servi. Une poignée de sel que nous donnons est accueillie comme une gourmandise de luxe; ce produit est rare et coûte cher ici.

Avant la nuit, je fais un tour de chasse ; la jungle est si fourrée qu’on a peine à avancer. Je vois d’énormes paquets de crotte, qui me rappellent les argols des yaks sauvages ; ils ne peuvent être attribués qu’à des bisons ou à des rhinocéros. On me parle d’ours noirs assez fréquents dans ces montagnes ; je vois s’enfuir devant moi un animal que je prends pour un loup, sans pouvoir le tirer. Les traces de tigres sont nombreuses.

BOUDDHA?. (Auprès de lUen-Bien-riiu.)

25 mars.

Encore plus mauvais chemin qu'liier, la marche dans les bambous est particulièrement pénible ; on risque à chaque pas d’être éborgné ; lorsqu’on descend, ce sont des glissades continuelles ; ailleurs, il faut s’introduire dans de véritables boj^aux, des couloirs, enchevêtrés de lianes, souvent piquantes.

Nous éprouvons un vif sentiment de satisfaction en débouchant dans une route déblayée, de deux mètres de large. Tout est relatif, nous pouvons nous croire dans un grand chemin ; on lève la tête et on respire ; le territoire, à partir d’ici, est soumis à l’autorité du Siam.

Quelques déboisements sur les hauteurs ; nous entrons en pays moins sauvage ; une rivière coule à nos pieds, large d’une trentaine de mètres; en face, un village volant, fait de quelques cases, abrite des gens qui cultivent le riz.

Nons campons dans une clairière ; il pleut légèrement ; voilà longtemps que nous n’avons vu la pluie. Les feuilles de bananier des huttes improvisées nous protègent suffisamment.

Nos porteurs en ont assez de leur journée ; ils ont bien marché; ils appartiennent aux races Thaïs ou Sas ; l’un a trois cercles bleus tatoués sur la poitrine ; il les cache de sa main lorsqu’on s’approche pour les regarder; il me dit que ce dessin a été fait pour le guérir d’une maladie de poitrine.

. 26 mars.

En une heure de marche le long du Nam- Ngoua, nous atteignons le village de Sop-Nao. La route que nous avons suivie depuis Dien-Bien est celle que les courriers prennent aux basses eaux; pendant la saison des pluies, ils remontent en bateau jusqu'à Ban-Ken-Kout (à deux jours et » demi de Sop-Nao), et de là gagnent Dien-Bien en un jour, à pied.

Bien que la région appelée Laos n’ait pas, à proprement parler, de frontières nettement marquées, on peut dire que nous en avons franchi la limite orientale entre Dien-Bien et Sop-Nao. Le pays change ici ; il semble que nous entrons dans un monde plus civilisé ; les maisons sont encore

sur pilotis, mais mieux construites que chez les Thaïs ; elles sont alignées régulièrement des deux côtés d’une rue. A l’entrée, l’hôtellerie vide attend les voyageurs ; nous nous empressons d’y mettre nos bagages à l’abri, car il pleut, et laissons nos hommes en garde. Je me rends, accompagné de Takiate, au poste siamois ; il est formé par la réunion de cases plus grandes que les autres, entourées d’une palissade : pas de drapeau ; beaucoup de femmes et de chiens. La garnison est forte de douze hommes, vêtus d’habits de coutil à l’européenne et armés de remingtons. L’officier m’offre une chaise et une tasse de thé, et m'annonce que les embarcations sont prêtes; il nous promet une lettre pour le chef de Muong- Ngoï. Nous le quittons pour faire installer nos bagages à bord. En traversant la rue, je remarque déjà des différences entre les habitants et les Thaïs que nous venons de quitter; les hommes ont ici les cheveux rasés ne gardant qu’une calotte de cheveux en brosse sur le sommet de la tête. Les femmes n’ont pour vêtement qu’une jupe serrée à la taille. A première vue, le type me semble se distinguer du Thaï ; je lui trouve quelque chose de plus européen ; un air de parenté indo-

caucasique ; la figure est plus pâle et plus allongée, les pommettes moins saillantes, les yeux moins fendus que chez leurs frères de l’est. Je ne fais d’ailleurs qu’exprimer ici une première impression, qui a besoin d’être confirmée ; nous entrons définitivement au Laos et serons à même de vérifier nos observations. Ici, rien ne nous retient, nos coolies payés et congédiés, nous n’avons qu’à partir. Quatre pirogues nous suffiront ; plus étroites que celles de la rivière Noire, elles ont une dizaine de mètres de long; mais,^en revanche, les bâches sont plus hautes. Des bambous, liés des deux côtés des embarcations, rendent l’équilibre plus stable. Les hommes se servent de deux sortes de rames, qu’ils manient tantôt à l’aide d’un anneau de bambou, comme point d’appui, tantôt simplement avec les deux mains. L’une, faite d’une seule pièce, est petite; l’autre, plus grande, est terminée par une palette de bois, maintenue par de petites tiges de bambou ; l’aile d’un moulin à vent en donnerait assez exactement l’idée. Un timonier se sert d’une rame

semblable, maintenue à l’avant, pour diriger la pirogue dans les rapides.

Les bateliers portent le sampot, sorte de jupon

plié entre les cuisses, et se transformant en culottes bouffantes ; l’iin d’eux a les jambes tatouées de bleu jusqu’aux genoux; les dessins, des arcs de cercle enfermant des dragons, sont si serrés que de loin ils ont l'apparence de caleçons. Tout étant chargé et installé, on attache le drapeau tricolore à l’arrière et on se met en route; nous descendons le courant entre de grandes forêts ou des bois de bambous ; la rivière a environ quinze à vingt mètres de large, elle est peu profonde. Les rapides sont nombreux; au dernier, Hat-Si-Long, on est obligé de débarquer les caisses. Nous embarquons de l’eau; de plus, il pleut. Par en haut comme par en bas nous sommes trempés; aussi acceptons-nous l’invitation d'une famille Thaï campée sur un banc de sable, qui nous offre de nous réchauffer près de son feu. Nous engageons la conversation: nos hôtes sont des déportés de la plaine de Dien-Bien, qui, après dix ans d’absence, retournent chez eux. Ils ont une pirogue et un radeau fait de bambous liés ensemble qui portent leurs animaux, poulets et cochons. Ayant acheté quelques noix de coco qu’ils apportent du sud, nous les quittons. Un peu plus loin, leNam- Ngoua se jette dansleNam-Ou; la nouvelle rivière.

large d’une quarantaine de mètres ici, coule rapidement entre des coteaux couverts de bois ou de broussailles. Nous nous arrêtons un peu audessous du confluent à un petit banc de sable sur la rive droite. Il est préférable de dormir à terre pour faire sécher nos vêtements à la chaleur du feu; mais, malgré les abris improvisés, la nuit est mauvaise, la pluie est continuelle, et des myriades de petits moustiques, qui pour être silencieux n’en sont pas moins méchants, nous tiennent éveillés. Nos hommes s’étendent sur des nattes, ce qui prouve une civilisation plus avancée, que chez les Thaïs. Au milieu de la nuit ils se lèvent en sursaut, allument une lampe et se mettent à la recherche d’un animal qui doit s’enfuir, à juger de leurs mouvements, mais que je ne vois pas. Ils me mettent au courant de leurs manœuvres: l’un d’eux a aperçu un long mille-pattes ; il faut le détruire, c’est un insecte dangereux. Lorsqu’il marche sur la peau, il laisse, nous dit-on, comme trace de son passage, une traînée rouge, douloureuse et malsaine. Je ne sais ce que cette assertion a devrai; du moins semble-t-on craindre l’insecte.

27 mars.

Avani le départ, on attache de nouveaux bambous aux côtés de la pirogue ; à l'avant, on met une garniture de feuilles de palmier formant une petite haie. L’aspect est original, nous semblons porter un jardin devant nous. En dépit de ces précautions, on embarque quelques vagues au premier rapide ; il est considéré comme dangereux et de fait nous ne sommes pas fâchés de nous trouver de l'autre côté, car l’impression est tout autre à la descente qu’à la montée ; nous ne dépendons plus que du timonier placé à l’avant. L’homme doit être bien adroit ; car il s’agit de faire passer la pirogue lancée à toute vitesse, juste entre deux rochers; un coup de rame de trop la ferait infailliblement couler.

Une fois hors de danger, les bateliers remplacent la pipe à eau de la rivière Noire par la cigarette, qu’ils replacent, quelques bouffées tirées, derrière l’oreille. Ils chiquent aussi le bétel. Je remarque que la plupart ont au poignet droit un bracelet, fait de deux ficelles; c’est, nous diton, un talisman, une sorte de porte-bonheur qui

leur est donné quand ils quittent leur village, pour naviguer ou faire du commerce.

Dans la matinée, nous voyageons en pays boisé et giboyeux; je tue un macaque. Charles tire un cerf ; nous voyons beaucoup de coqs. Dans l’aprèsmidi, nous trouvons des villages; je descends à l’un d’eux, à Sop-Kin ; une vingtaine de cases, de ces maisons sur pilotis comme chez les Thaïs, mais plus élégantes, demi-cachées dans des bosquets d’arbres à fleurs, des bois d’orangers, de palmiers, de cocotiers, de bananiers. On cultive également le mûrier ici pour l’élevage des vers à soie. Les femmes sont moins sauvages que dans le Haut-Tonkin ; elles se baignent à la rivière sans s’occuper de nous. Une jeune fille a la figure jaunie par du safran ; on me dit que c’est par coquetterie. La plupart ont un petit chignon et y piquent souvent des fleurs. En général, les habitants semblent insouciants et paresseux ; ils n’ont probablement guère à travailler pour vivre. On fait surtout du commerce dans cette région ; je rencontre des marchands vendant du sel venu de Nong-Kaï par Luang-Prabang. La denrée est en petits paquets enveloppés dans des feuilles de bananier; on vend environ une roupie (deux francs)

THAÏS. (Auprès de Dien-Bien-Pbu .

les trois kilos ; en retour, on emporte principalement du riz et de la soie.

28 mai-s.

De hautes falaises calcaires, moins rapprochées que celles de la rivière Noire; dans la paroi de l’une, l’ouverture d’une grotte presque au niveau de la rivière; des dessins sur la muraille, tout autour; à l’intérieur, un simple boyau dans lequel on ne peut s’avancer ; les bateliers disent qu’aux hautes eaux le Nam-Ou le remplit,~ët qu’alors on y trouve beaucoup d’écrevisses (?).

Les collines s’abaissent, la rivière s’étale; nous arrivons à Muong-Ngoï, centre assez important. Le site est ravissant; à une vingtaine de mètres audessus de la rive s’élèvent les maisons en bambous tressés et blanchis ayant l’apparence de murailles. Les constructions ont deux étages; les toits sont très inclinés, des escaliers avec rampes, des balcons, des vérandas sont disposés à l’extérieur. On dirait de véritables chalets suisses avec quelque chose de plus léger, de plus original, de moins conventionnel; seule la pancarte en caractères eu-

ropéens : « Royal siamese post office », jette une note discordante dans l’ensemble.

Un lieutenant siamois, en veston de soie jaune, culotte blanche, pantoufles, les jambes nues, vient nous inviter à prendre le thé chez lui ; il nous demande nos noms, et nous promet de nouvelles pirogues pour continuer. Je profite de la visite pour jeter un coup d’œil sur l’armement du poste ; il comprend une douzaine de fusils de tous modèles ; à capsule, remington, thaï, laotien, etc.

En attendant que nos bagages soient portés d’une embarcation sur l’autre, je fais quelques photographies. Les maisons du village sont sur pilotis ; sur le devant, on remarque des cages circulaires renfermant des tourterelles ; une étoffe les enveloppe à demi, et les protège contre le soleil, leur donnant de loin l’aspect de lanternes chinoises.

Un monticule domine la vallée, le sommet est occupé par un remblai polygonal en terre rouge, dans lequel sont pratiquées des ouvertures; un mur au centre entoure un pâté maçonné de sept à huid mètres de diamètre portant lui-mème une cloche de plâtre blanc, avec des ornements dorés.

Au-dessus un cône fait de sept cercles dorés est surmonté d’une pointe; l’ensemble de ce monument peut avoir cinq mètres de haut. Je remarque de petits reliquaires, renfermant des statuettes grossières dont les figures sont à demi effacées. Les gens du pays que j’interroge me répondent que c’est un fort, et, de fait, quelques canons, de cette position, commanderaient facilement la vallée dans les deux sens ; mais pour le moment ils manquent. En tout cas, à mon avis, le monument a une origine religieuse ; il me rappelle des édifices analogues au Tibet; mais sur la date et le but de la construction, je n’arrive à obtenir aueune explication.

Je redescends le long de la rivière; l’animation est grande; des prisonniers vont et viennent, les jambes prises dans des anneaux reliés; ils ne semblent guère gênés. Ailleurs, on construit des radeaux ; on coupe des planches ; des hommes scient un arbre ; ils travaillent deux à deux horizontalement, mettant des coins à mesure qu’ils avancent. Des femmes cherchent de l’eau dans des seaux faits de tubes de bambou ; elles en profitent pour prendre un petit bain, sans paraître retenues par la moindre pudeur. Il est à ce sujet

une remarque curieuse à faire : chez les Thaïs de la rivière Noire, les hommes ne se gênent pas pour se déshabiller sans cesse, et se mettre à Teau, tandis que les femmes paraissent plus réservées; ici, au contraire, elles souf les premières à ne pas avoir de honte, alors que leurs époux semblent éviter de se dévêtir en notre présence. A quoi faut-il attribuer cette intervertion des sentiments? à une différence dans les civilisations, ou à un changement de mœurs dû à d’autres idées religieuses? Au psychologue de répondre. Je ne peux que noter ce que j’ai constaté.

Vers cinq heures nous repartons ; le soleil bas éclaire mieux le paysage et grandit les ombres ; les maisons siamoises paraissent riantes et donnent une note gaie au milieu de la verdure des palmiers; dans le fond, les montagnes boisées détachent sur l’horizon un profil déchiqueté et bizarre; on dirait de grandes ruines envahies par la brousse ; et au premier plan sur la rive un mouvement de va-et-vient d’hommes et de femmes vaquant à leurs travaux anime le paysage. Un coude, et le tableau s’évanouit comme par enchantement, laissant dans mon esprit un souvenir de fraîcheur, de gaieté, que je conserve longtemps.

La rivière au-dessous de Muong-Ngoï s’élargit, elle atteint de cent à cent cinquante mètres de la'rge ; dans les endroits plus resserrés on rencontre des barrages ; des séries de trois piquets sont attachés par le sommet, formant faisceau, et portent au centre un ‘panier rempli de pierres dont le poids les maintient. Entre un assemblage et l’autre est placé un filet triangulaire, la poiivteen avant ; un homme le relève de temps à antre au moyen d’une longue perche en levier; pour opérer, le pêcheur est accroupi, la tête en bas, sur une petite terrasse de bambous. Plusieurs ont la tète couverte d’un voile rouge, et leur position me rappelle celle des Musulmans à la prière; ici, ils regardent dans l’eau et lorsqu’un poisson est engagé, ils relèvent brusquement le filet; je compte parfois jusqu’à sept ou huit terrasses en travers de la rivière.

La pêche est une des principales ressources des habitants de la vallée deNam-Ou; ils doivent faire argent de tout, écrasés qu’ils sont par les impôts du Siam. Le village où nous nous arrêtons pour la nuit, sur la rive droite, est habité par des gens du Tra-Ninh, partis, nous disent-ils, de chez eux, il y a trois ans, à cause du cho-

léra; ils sont venus en cinq nuits à Luang- Prabang, et sont remontés ensuite jusqu’ici. Mais ils ne paraissent avoir guère gagné au changement de séjour; ils ont fui Charybde pour tomber en Scylla ; les nouveaux conquérants leur font payer huit roupies par an et par homme, comme impôt de capitation. Ils se souviennent du temps où ces taxes trop lourdes leur étaient inconnues, et maintenant ne peuvent arriver à satisfaire les exigences des agents des contributions. Beaucoup doivent vendre leurs biens.

Ils refusent au premier abord de nous céder des vivres ; comme nous n’avons pas de provisions, j’en suis réduit à recourir au moyen extrême. On m’affirme dans le village qu’il n’y a ni poulets ni œufs :

« Si vous n’élevez pas de volailles, leur dis-je, nous pourrons considérer celles que nous trouverons comme sauvages », et là-dessus je fais ouvrir par l’interprète un poulailler et prendre deux poulets ; j’en offre trente sous, que, bien entendu, on accepte.

Une fois que les propriétaires ont examiné les pièces, les ont fait sonner et les ont reconnues bonnes, ils prennent confiance, et nous apportent

des œufs. Leur défiance venait des procédés des soldats siamois qui en voyage réquisitionnent ce qu’il leur faut, sans rien payer; les habitants ont cru que nous agissions de même, mais maintenant reconnaissent que nous sommes de braves gens.

29 mars.

La rivière se rétrécit pour former un rapide qu’on considère comme assez dangereux; avant de l’aborder, le timonier ôte son turban et l’enroule autour de son buste; puis se lave le visage, s’agenouille à la musulmane, les mains jointes, et en se relevant frappe plusieurs fois de la main la pirogue ; il invoque le diable qui garde le rapide et le prie de laisser le passage libre. Cette prière est une coutume laotienne ; pour ma part, elle m’inspire moins de confiance que l’œil et le bras de nos hommes, qui nous font franchir le rapide sans encombre.

Arrêt pour déjeuner sur la rive droite au village de Ban-Sop-Houn ; les maisons forment une rue comme à Sop-Aao ; deux poteaux à l’entrée

portent chacun une pièce de bois sculpté ressemblant de loin à un canard ou à un poulet; des écharpes blanches y sont suspendues; elles doivent chasser les mauvais esprits.

Sous les maisons, les femmes se livrent à divers travaux ; des jeunes filles debout séparent le coton de sa graine. Elles ont un outil ingé- ■ nieux : un plateau est placé sur un support à hauteur de la taille; au-dessus, deux rouleaux, l’un de bois et l’autre de fer, tournent en sens inverse ; le coton est pris entre les deux et se dépouille des impuretés qui tombent d’un côté tandis que la matière textile va de l’autre. Les rouleaux sont mis en mouvement, l’un à la main par une simple manivelle, l’autre au pied par une pédale correspondant à une excentrique, garnie d’un volant (le tout en bois). Le coton nettoyé est mis dans des paniers, qui, remplis, sont vendus une roupie chaque. Les dimensions du récipient sont d’environ soixante centimètres de haut sur , vingt-cinq de large.

Ailleurs on teint le coton filé; d’autres femmes font une étoffe bleue, entre-croisée de fils jaunes; elles sont assises et se servent d’un métier à tisser garni de deux pédales ; elles ont deux navettes

MA PIROGUE A sop-ouNE. (SuF le Nain-Ou . ^

et trois planchettes; elles passent une navette après le mouvement de deux planchettes et l’autre après le troisième ; sur des bambous on sèche du tabac ; plus loin on dévide de la soie.

En somme, je trouve ici plus d’activité et surtout d’industrie que chez les habitants de la rivière Noire.

Les enfants ont souvent un collier d’argent au cou ; parfois un bracelet aux chevilles ; quelques mis sont tatoués jeunes ; sur la cuisse de l’iin, un cheval est représenté. Hommes, femmes et enfants viennent nous rendre visite pendant que nous mangeons. On nous apporte d’assez jolies étoffes à vendre ; on préfère l’argent aux paiements en nature. Les femmes trouvent notre pacotille bien jolie, mais ne sauraient en revendre. Elles acceptent à titre de présent des images (c’est un article facile à transporter et qui est très bien accueilli dans ces régions) ; mais leurs époux les reprennent en grande partie.

Une halte d’une heure est suffisante. Nous rentrons dans un pays plus sauvage ; à notre droite se dresse une falaise calcaire à pic, et une série de couches viennent affleurer verticalement à la surface: entre deux de celles-ci une fissure comme

nous en avons déjà observé du côté de Son. La marque l’entrée d’une grotte. Le Tham Pa Kouang (grotte du grand cerf) est célèbre et mérite une visite. Un escalier d’une vingtaine de mètres y conduit ; à droite s’appuie à la rocbe une case délabrée, qui sert parfois de demeure à des prêtres ; des deux côtés de l’entrée sont sculptés des diables rouges à grosses têtes, armés de sabres. La première salle est spacieuse ; elle a une c^uinzaine de mètres de haut ; les accidents naturels ont été respectés, on en a même tiré parti; les parois sont garnies de mousse verte ; le plafond est fait de grosses stalactites réunies et arrondies. Sur le sol, sur les marches, sur les pierres isolées, dans les creux, partout, se trouve logé ici au milieu du plus grand désordre un peuple de dieux de toutes formes et de toutes tailles. Des statuettes de un mètre jusqu’à trois ou quatre centimètres, en bois noir ou doré, en marbre, en bronze ou en cuivre ; dieux debout, les mains levées comme pour bénir ; gros bouddhas, la tête nue, accroupis, les bras croisés sur le ventre, les épaules souvent couvertes d’une pièce d’étoffe posée en manière de chape ; bonzes ; saints ; prophètes et leurs serviteurs, avec le type des idoles du Siam,

tout l’Olympe bouddhiste est réuni. On croit même, lorsqu’on examine les idoles de près, retrouver des traces de toutes les religions de tous les pays: ici quelque chose de grec, et là un souvenir de l’art égyptien, plus loin une tête en marbre ornée d’un diadème élevé, me rappelle les figures des monuments khmers. Elles gisent partout, ces divinités, tournées en tous sens, cachées ou tombées, souvent couvertes de poussière ; pas un trou qui n’ait son dieu ; des niches ont été souvent creusées de main d’homme et ornées de découpures en bois doré , pour abriter un saint plus vénéré. Des animaux même sont représentés ; dans un rocher sont découpés deux éléphants, teints en vert, et qui supportent chacun un personnage ; dans un coin se dresse un éléphant blanc, une des incarnations de Bouddha ; la carcasse, d’environ un mètre cinquante centimètres de haut, est de bois et d’étoffe, et le tout recouvert de coton. Devant l’animal sacré, de petits cônes en terre surmontés d’un bâton sont rangés, formant un jardinet, avec un escalier minuscule. Ils représentent, je crois, quelque chose d’analogue à nos ex-voto. Si je m’en rapporte aux explications de l'interprète, ces gâteaux

de terre sont édifiés par des malades qui remercient le ciel de leur avoir conservé la vie ; le nombre des cônes correspondrait à leur âge. La salle d’entrée qui au premier abord a l’aspect d’une boutique de bric à brac, est éclairée par la lumière du dehors ; elle donne accès à d’autres galeries, dans lesquelles nous nous engageons avec une lanterne. Les couloirs succèdent aux couloirs ; il semble que la grotte n’a pas de fin, et de fait elle doit se prolonger très loin ; la légende rapporte qu’elle communique avec Laï-Chau. Tantôt ce sont des boyaux où il faut ramper à plat ventre, tantôt des salles plus grandes où l’on se tient debout. Dans certaines, un lit de bambou atteste le séjour dé quelque pèlerin ou d’un pêcheur attardé. Une case à laquelle on accède par une entrée rectangulaire est remplie d’une multitude de petites divinités de même taille et de même forme ; ce doit être un stock de réserve; les murs sont tapissés d’un papier rouge

et doré Notre bougie diminue ; il faut songer

à retourner ; nous avons marché pendant prés de cinq minutes.

Nos pirogues redescendent entre des collines boisées et qui paraissent giboyeuses ; je tire des

singes noirs à longue queue (gibbons) et blesse un paon sans pouvoir le retrouver.

Le soir, des indigènes viennent nous prier de ne pas entrer dans le village près duquel nous sommes arrêtés : un homme est mort ; on fête son enterrement par un grand repas où l’on boit beaucoup de tchoumtchoum, et notre présence gênerait les convives.

Nous restons à la sala placée dehors ; nos bateliers se trouvent réunis autour de nous, -le cause avec eux ; ils sont engagés sur les pirogues pour le compte du propriétaire (ordinairement laotien) qui se tient au gouvernail. Une embarcation représente un gros capital pour eux ; celle sur laquelle je suis vaut soixante-sept roupies. — D’ordinaire, le patron fait le commerce ; une pirogue peut porter trente-six thengs environ (le theng étant de quinze kilos) . Les bateliers se louent surtout parmi les Kas. De petite taille, ils ont le teint très noir, portent les cheveux en brosse; le front est étroit, les yeux rapprochés, les pommettes peu saillantes. On les reconnaît facilement des Laotiens ; ils paraissent inférieurs et plus faibles, mais sont gais et avenants ; ils sont originaires de Ban-Lasa (près de Muong-

Ngoï) ; eux-mêmes se disent Khamouks et comptent sept tribus principales de Kas dont plusieurs ne se comprendraient pas entre eux :

Les Kasengs (dont la langue se rapprocherait de celle des Yaos) ;

Les Khakos ;

Les Khabits;

Les Khakaos ;

Les Kahoks (n’ont qu’un pagne pour tout vêtement ;

Les Khapaïs;

Les Khamouks.

De leur histoire ils disent ne rien connaître :

« les Laotiens, ajoutent-ils, sont leurs petits frères ; aussi les Kas ont- ils compassion d’eux et se retirent-ils sur la montagne, leur laissant la plaine et les jeunes pousses de bambous. »

Les'mariages se font facilement chez les Khamouks : les parents du garçon donnent à ceux de la jeune fdle une soixantaine de roupies; après le repas de noce, le marié couche une nuit chez ses beaux-parents et emmène ensuite son épouse chez lui.

Les morts sont enterrés, et non brûlés ; pas de prêtre, pas de cérémonies religieuses, mais le

maître de la maison égorge un poulet et les assistants se frottent les genoux de son sang.

Les hommes font généralement un stage dans les bonzeries. — Après quelques mois on est fetit bon::e ou Siang ; puis grand bonze ou Tit ; celui qui n’a pas fait le stage est BaK

Je ne sais si nos bateliers ont suivi des cours de religion, mais ils semblent peu préoccupés de Fau delà ; Fun d’eux me dit d’abord qu’il ne sait pas ce qui arrivera dans l’autre vie ; puis ajoute qu’il croit devoir revenir au monde après sa mort, comme homme, si de son vivant il a montré de la pitié, c’est-à-dire donné du riz aux chiens et aux chats, ou accompli tels autres actes charitables; sinon son âme passera dans le corps d''un animal.

La durée ne les inquiète pas non plus ; ils comptent les jours comme les Laotiens, ont une année de douze mois lunaires, de quatre semaines chacun, dont une de huit jours; au bout de quelques années, un mois est intercalé ; les dates leur échappent. « Les vieux, nous répondent-ils, les savent ».

1 . Je me demande si ces derniers renseignements ne s’appliquent pas plutôt aux Laotiens.

Je cherche à faire un lexique de leur langage; ils répondent, mais parfois on a peine à bien entendre ce qui est dit, et surtout à dégager les affixes ou suffixes dont ils peuvent entourer le mot même. Je remarque l’absence de noms génériques pour certaines classes de choses ; ils ne nomment pas le pain. Les noms de nombre sauf les quatre premiers sont empruntés aux Laotiens ; enfin mère, comme chez presque tous les peuples du monde, se dit ma, peut-être parce que c’est le premier son que produit instinctivement l’enfant demandant le sein.

A leur dire, ils n’ont pas de chants propres, mais se servent de musiques laotiennes. — '

L’écriture leur est inconnue; mais ils tiennent leurs comptes, ou envoient leurs messages à l’aide de petits morceaux de bambou, qu’ils marquent de coches plus ou moins rapprochées suivant la signification convenue. — C’est la baguette de nos boulangers h

Nos hommes fument une pipe en bois, em-

1. M. Harmand a trouvé chez des peuples du sud de l’Indo- Chine le même mode de correspondance, constaté chez des Lolos du Su-Tchouen par le père Crabouillet (Cf. Note sur l’écriture des Khas indo-chinois, par M. P. Lefèvre-Pontalis.

V Anthropologie . — Mars-avril 1892.

manchée d'un petit bambou, semblalde à celle de nos pays; ils l’allument avec un briquet et une mèche faite de fd^res de l’écorce d’un arbre. Ils fument aussi l’opium ; des caravanes chinoises le leur apportent non cuit, et ils le paient environ une roupie lesyingt grammes; ils le font cuire sur le feu dans un petit godet de cuivre. Trois Laotiens de Luang-Prabang qui se^trouvent dans la sala, se livrent au môme travail ; ce sont des commerçants qui viennent acheter du riz. Les appareils prêts et les lampes allumées, chacun s’étend, et nous allons nous coucher.

30 mars.

Le matin, Sao se plaint de coliques; il a bousculé un batelier hier soir, et se croit maintenant l’objet d’un sort. — Son cas n’est pas grave.

Dans la journée, le paysage s’étend; la rivière s’élargit ; elle est parsemée de nombreux îlots rocheux portant quelques arbustes; la végétation sur la rive semble se transformer et se rapprocher de celle de paj's plus méridionaux que le Ilaut-Tonkin ; je remarque des arbres-à-pain.

Les villages sont nombreux ; les indigènes portent des écharpes roses ou jaunes ; partout les habitants règlent les couleurs de leurs étoffes à la lumière qui les éclaire. En Asie comme en Europe, en Sibérie ou au Tonkirq- comme en Norvège ou en Italie, il est curieux de voir les hommes, dans des objets changeant au gré de leur caprice comme les vêtements, suivre la loi imposée par la nature aux animaux : celle de l’adaptation au milieu.

Rencontré quelques Kas : les hommes ont un morceau de bois ou un bouquet de fleurs dans le lobe de l’oreille qui ne forme plus qu’un anneau charnu. Ils sont tatoués sur les jambes; les femmes portent une petite veste brodée ; un turban gros bleu, avec des franges brodées, entoure un chignon orné de deux plaques d’argent circulaires, que réunit une chaînette; des chapelets de perles de verre transparentes les entourent. Les indigènes se laissent photographier.

Vers cinq heures la vallée entre dans l’ombre, c’est le meilleur moment de la journée. A part quelques rapides espacés, la rivière est tranquille; les animaux sortent de la brousse, et nous tirons sur les rives. Nos bateliers nous les

montrent de loin et s’intéressent à la chasse. Ils sont gais et causent d’une pirogue à l’autre, ou chantent en répondant à des femmes qui se baignent au bord. Ils leur demandent si elles sont mariées, et les engagent à les suivre au cas où leur cœur serait libre. Les chants, souvent improvisés, sont des thèmes sur des sujets d’amour. Ils essaient aussi de faire peur aux buffles qui demi-couchés dans l’eau ne montrent que leur dos et la tête tenue horizontalement, mais les gros animaux stupides ne tiennent aucun compte des cris, ils nous laissent passer en nous contemplant d’un air de résignation fataliste, et continuent à ne pas bouger.

Le soir, nos bateliers nous demandent la permission d’aller au village. Nous la leur accordons et les suivons ; quelques-uns d’entre eux restent d’ailleurs de garde auprès des pirogues.

Nous allons avoir ici un premier aperçu des mœurs du Laos, de cette contrée étrange où l’amour est tenu en si haut renom, qu’on pourrait la surnommer le royaume du tlirt. Entrons en effet sur la place publique, pour me servir d’un terme emphatique. Au milieu, une estrade carrée élevée sur quatre piquets; sur un foyer formé

de pierres que maintiennent des nattes tressées en cercles, quelques bûches jettent une faible lueur. Une jeune fdle est assise, une écharpe de soie orange nouée sur l’épaule, elle nettoie à la main du coton qu’elle sépare de la graine. Près d’elle un de nos bateliers, en petite veste de drap blanc garnie de boutons de cuivre européens, lui récite des compliments. Il lui tient une main, et enlève les fleurs qu’elle a dans les cheveux'; il se les passe dans le lobe de l’oreille. Plus loin, sur la terrasse d’une maison, une autre jeune fille cause avec son amoureux; une petite lampe les éclaire, et ils font la dînette, ou se préparent, l’un à l’autre, des chiques de bétel. Peut-être deviseront-ils ainsi la nuit pendant plusieurs mois, échangeant simplement leurs sentiments avant d’arriver à un dénouement; généralement, un mariage s’ensuit. Sur la place, un homme tient une de ces musiques laotiennes en bambou, ressemblant à un orgue; celle-ci a deux mètres de long^ et l’artiste en tire des sons graves et doux qui se mêlent à des chants plus faibles. Les assistants accompagnent la musique en frappant d’une main dans la paume de l’autre; au lieu de suivre un rythme à trois temps comme en Asie centrale et

AUTOUa DU TONKIN

chez les Musulmans, les battements se succèdent uniformément et régulièrement. C’est plus monotone.

On est tranquille, rien de bruyant, pas de cri, pas de danses, mais les étoiles semblent plus brillantes que jamais; l’air est embaumé, on se sent heureux de vivre, et, s’il ne fallait pas partir le lendemain de bonne heure, on resterait indéfiniment à rêver loin des nouvelles, loin des villes, loin de la civilisation, au pied des cocotiers de la vallée de Nam-Ou.

31 mars.

Dans la journée, quelques bons rapides dont nos timoniers se tirent avec le même succès; beaucoup d’îlots sur la rivière, certains portent un amas de troncs d’arbre qu’ils ont arrêtés aux hautes eaux.

Le soleil est chaud dans l’après-midi, il pénètre partout dans les pirogues, en dépit des paillotes, et nous sommes obligés de calfeutrer les interstices avec des mouchoirs et des couvertures. Les jours nous semblent courts dans nos embarca-

lions; avec la lecture, l’étude des cartes, les notes et les photographies on ne s’ennuie pas. D’ailleurs, la vue de nos bateliers sulfirait à nous occuper, ils sont intéressants à étudier; leur principale préoccupation est de nous montrer du gibier; dans ce but, ils fouillent littéralement la rive du regard ; le timonier en particulier paraît grand amateur de chasse, d’autant plus qu’ayant ses hommes à nourrir il n’est pas fâché de leur donner de la viande de singe ou quelques oiseaux qui ne lui coûtent rien.

Nous-mêmes serions heureux aussi de varier et d’allonger notre menu; car nous nous voyons menacés de manquer du nécessaire. A l’étape, les villageois refusent de nous rien vendre ; il faut employer les mêmes menaces que l’autre jour pour obtenir quelque chose de ces indigènes défiants.

Nos hommes ont pour leur part une ressource que je ne puis me décider à employer; ils ont ramassé sur le rivage une sorte de grillon qu’ils s’amusent à faire chanter, le tenant entre deux doigts, puis le jettent dans la casserole, et le mangent sauté.

Ce soir, on ne va pas au village : « ce n’est

AUTOUR DU TON Kl N

pas la peine; toutes les filles sont mariées; il n’y a rien à faire. »

On reste à causer dans la sala; des bougies ont été fabriquées avec de la cire jaune (vendue en disque) qu’on enroule autour de fils de coton en frottant le tout entre les mains; l’éclairage est bon. Au loin, les Conaïs poussent leurs bramements rauques, et l’on se sent bien à l’abri autour d’un bon feu, le ventre plein, la pipe à la bouche. On n’eu tend plus les hou hou hou se succédant crescendo de la grenouille géante, qui venaient nous endormir dans le Ilaut-Tonkin. Cette mélopée est remplacée par une musique d’un autre genre : au milieu de la nuit, on est réveillé subitement par une voix forte, qui part de l’angle de la pièce, du plafond, ou d’un arbre voisin : takô, takô... keu keu keu... ô, ô, suivis d’une sorte de gros rire. Au premier abord, on est étonné; on a peine à se rendormir; on cherche et puis on ne trouve rien. Au bout de quelque temps, on s’accoutume aux chants de l'hôte caché, qui parle la nuit dans toutes les maisons laotiennes. Les indigènes le connaissent bien; ils l’aperçoivent parfois et le montrent dans le jour; mais ils le respectent comme un être sacré.

comme un ami du foyer. A sa présence, dans une maison est attachée une idée de protection, une vénération quelque peu superstitieuse... Je m’aperçois qu’en parlant du chanteur que je connais, j’ai oublié le principal, à savoir, de le présenter au lecteur. Le takou (appelé ainsi par onomatopée) est tout bonnement un gros jecko vert, long d’une coudée, large de trois doigts, ocellé de belles taches d’un bleu azur, grand destructeur d’insectes et bien inoffensif pour l’homme dont il est regardé comme l’ami.

1" avril.

Nos bateliers enlèvent les feuillages qui garnissent l'avant de nos pirogues; nous en avons fini avec les rapides... du moins pour un temps. Le pays semble plus peuplé; les rives sont cultivées; je vois des plantations de tabac, qui paraissent bien entretenues; des palissades les entourent.

Sur la rivière, on rencontre toujours des barrages de pêche. Ici, les terrasses portent des huttes arrondies, ayant sur le devant une ouver-

KHAMOüKS. (Luang-Prabang.) (Face et profil.)

AUTO un DU TON K IX

ture rectangulaire; les bambous disposés en dessus présentent un angle au courant, de façon à ne pas arrêter les détritus qui pourraient s’accumuler. De loin, l’ensemble des constructions donne assez l’idée d’un village de castors agrandi; on se figure ainsi les habitations lacustres dont on retrouve les restes dans les lacs européens.

Nous dépassons des radeaux chargés de riz; au milieu, deux paillotes reliées par uu toit; à l’avant et à l’arrière une petite terrasse; l’ensemble a une quinzaine de mètres de long; les bateliers Kas descendent lentement à la rame.

Des falaises calcaires se dressent à noire droite; elles surplombent en partie la rivière; le lias est rongé par les eaux; des oiseaux s’échappent des fissures. La paroi à une dizaine de mètres de hauteur, est ornée d’inscriptions et de dessins primitifs en rouge.

Un peu plus loin, la vallée du Nam-Ou s’ouvre, et la rivière rencontre un cours d’eau de même largeur coulant tranquillement entre des bancs de rochers bas, que surmontent des collines peu élevées. La nouvelle eau ne nous est pas inconnue; nous sommes sur le Mékong. Voilà

la troisième fois que je vois le fleuve, l’artère puissante de la presqu’île indo-chinoise. J’éprouve un certain plaisir à retrouver ces flots descendant des montagnes du Tibet que nous avons traversés, il y a deux ans, au-dessus de Tsiamdo et qui iront se jeter dans l’Océan après avoir fertilisé le delta de la Cochinchine. Le Zatchou, plus bas Lang-Tsan-Kiang est appelé ici Nam-Kong ou Meh-Nam-Kong, les Européens en ont fait Mékong. Je ne puis prononcer le nom de Mékong sans y rattacher les noms de Doudart de Lagrée, de Garnier, plus récemment ceux des membres de la mission Pavie, de tous les dévouements, de tous les coui’ages qui, en risquant leur vie pour explorer le grand fleuve, ont cru travailler pour la France. De Lagrée n’aura-t-il donc succombé en Chine aux fatigues de son entreprise patriotique que pour permettre aux Siamois et aux Anglais de récolter le fruit de ses travaux? Et ne verrons-nous jamais le drapeau français flotter librement à l’arrière de canonnières remontant la vallée, du Cambodge aux Sibsongpannas?

Les souvenirs du passé et les espérances dans l’avenir me font oublier le présent; ce n’est qu’au bout de quelques minutes que mettant la main

dans l’eau, je m’aperçois de la fraîcheur du nouveau courant. La différence de température des eaux du Mékong et de celles de l\am-Ou est sensible; les premières paraissent avoir gardé une impression des neiges des hauts plateaux qui leur ont donné naissance.

A peine engagés sur le Mékong, nous nous arrêtons sur la rive gauche pour déjeuner, auprès d’un petit village dissimulé dans les cocotiers. Un chemin dallé le traverse et conduit à la pagode; les femmes travaillent le coton, le cardent avec une sorte d’arc, le fdent et le tissent; les enfants me frappent par la blancheur de leur teint; beaucoup ont des bracelets aux pieds. Dans la cour de la pagode je remarque une cloche faite d’un tronc d’arbre creusé et suspendu, d’au moins deux mètres de long, sur lequel on vient frapper matin et soir.

Tandis que nos hommes se reposent, nous nous faisons porter sur la rive droite du fleuve. Au milieu d’une falaise calcaire, s’ouvre une grotte garnie sur le devant d’une sorte de balustrade taillée dans la pierre; un escalier mène au sanctuaire célèbre de Pa-Kou, décrit jadis par Garnier; ici on ne trouve qu’une salle, et peu profonde ,

mais elle est remplie d’objets religieux, comme celles du Nam-Ou.

Nous ne savons où poser les pieds au milieu de ce champ de dieux, pour éviter d’en écraser à chaque mouvement. Je vois des bannières, les unes déployées, les autres roulées; presque toutes représentent deux divinités debout sur des fleurs de lotus; un petit coffret doré a la forme d’un tabernacle; plus haut, là cloche en plâtre doré, forme dérivée de la représentation du bouton de lotus; sur les côtés des dragons tout blancs, les crocs dehors, les yeux en billes, tout chinois de forme. Un homme (toujours en plâtre), les deux poings sur la hanche, se tient à cheval sur un socle; il a aussi des défenses, les yeux ronds, et des oreilles démesurées ; par terre, traînent, au milieu de débris, d’innombrables prières écrites en laotien sur des feuilles de palmier. Des statues portent des chasubles; quelques dieux sont à dos d’éléphant ; des chars sont aussi représentés ; ce sont de petits véhicules en bois, portés par quatre roues et garnis de pièces les dépassant comme des rostres. Sur des panneaux de bois de forme ogivale, reliés deux à deux, une série de petites divinités sont sculptées

chacune dans un médaillon. On ne saurait tout décrire. En tenant compte des moyens dont elle dispose, et du sens plus ou moins esthétique qui l’anime, je crois qu’on retrouverait ici tout ce que l’imagination d'un peuple peut inventer pour matérialiser des superstitions, pour donner un corps à des croyances, pour manifester sa religiosité. Et je ne puis m’empêcher de songer à certaines grottes de notre vieille Europe, aux statues, aux ex-voto, aux inscriptions, aux bannières, aux ogives qui les ornent, aux foules qui s’y pressent. Pa-Kou est un lieu de pèlerinage ; on y vient en grande pompe de~ Luang- Prabang plusieurs fois par an ; on y donne des régates ; on y fait des pique-nique et on y prie.

La grotte a pour nous un autre avantage que son intérêt religieux; elle nous procure une belle vue sur la vallée du Mékong ; mais on est au milieu de la journée : la lumière est si intense que les lointains se perdent dans une atmosphère tremblante de chaleur. Quand nous retournons aux pirogues, je trouve plus de cinquante-trois degrés au soleil, et mon thermomètre à alcool éclaté.

En dépit de cette température, on ne souffre pas trop ; on sue, mais sans être abattu ; d’ailleurs, nous redescendons, et le vent qui remonte la vallée, tout en ralentissant notre marche, ne tarde pas à nous procurer un peu d’air. Le fleuve a de trois à quatre cents mètres de large ; les berges sont basses; les villages nombreux, toujours entourés de petits bois; des hirondelles de mer tournoient et crient sur nos têtes. Nos embarcations vont lentement; les hommes ont attaché les deux pirogues l’une contre l’autre, et s’occupent ainsi que nos boys à se laver et à se faire beaux, pour entrer en ville.

A quatre heures, nous laissons à notre gauche la douane laotienne ; nous devons à notre drapeau de n’être pas arrêtés.

Voici Luang-Prabang : au premier abord, du bateau on ne voit rien, ou du moins pas grand’chose qui indique une ville. Pendant plusieurs centaines de mètres sur la rive gauche des constructions laotiennes, dont les toits sont à peine entrevus par des échappées entre les palmiers, les cocotiers et les bambous; puis la verdure diminue, et les maisons se pressent sur des rangs plus compacts. On sent un centre impor-

tant; un mamelon domine l’ensemble, surmonté d’une de ces cloches dorées, rappelant les coupoles des églises russes. Dans le fouillis des habitations de teinte jaunâtre, les pagodes se reconnaissent à leurs grandeurs, à leurs toits couverts de tuiles brunes montant les uns sur les autres, et relevés en corniche à la chinoise aux extrémités ; le palais a presque l’air d’une construction européenne. Plus bas, contre la berge même, des radeaux immenses, véritables maisons de trente à quarante mètres de long, portent des stocks de marchandises et de denrées empilées régulièrement les unes sur les autres ; des Chinois habitent ces quartiers flottants.

La berge n’est élevée que d’une quinzaine de mètres ; les eaux très basses cachent ù peine quelques bancs de sable ; et le fleuve calme et puissant roule encore - ses eaux limoneuses sur une largeur de plus de quatre cents mètres. Comme une haute montagne, comme un vieil arbre, géant séculaire des forêts, comme tout ce que la nature a fait de grand et de fort, il donne au voyageur une impression profonde qui se grave dans l’esprit et qui fait qu’on ne prononce son nom qu’avec une sorte de crainte respec-

tueuse. U semble qu’au Mékong large et tranquille se rattache une idée sacrée, qu’on retrouve en lui un frère du Nil, du Gange, du Niger ou du Mississipi, un des grands chemins suivis dans le passé par les peuples qui ont rempli l’histoire de l’humanité; dans l’avenir une des voies les plus larges et les plus profondes ouvertes à l’extension de la civilisation.

Nos bateliers nous arrêtent sur la rive droite, à un appontement de bambous ; un escalier pratiqué sur la berge mène à une construction bâtie sur pilotis, entourée de grands arbres. C’est une maison de bois solide, avec une galerie autour et précédée d’une sorte de kiosque ; les parois et les poteaux sont peints en vert et rouge, ou en vert et blanc; au milieu du toit couvert de chaume de bambou, domine le pavillon tricolore. Nous sommes au Consulat de France, qui renferme le comptoir du syndicat. M. Massie et son second M. Counillon habitent là; les maisons voisines sont occupées par des interprètes cambodgiens; nous sommes reçus à bras ouverts et logés au Consulat.

oROTTE DE PAK-ou. (Intérieur.)

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