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CHAPITRE VI

De Laï-Chau à Luang-Prabang. — (Départ de Laï-Chaii. — Muong Mouen. — Légendes. — Plaine de Theug (Dien-Bien-Phu). — Traces des Siamois. — Administration française. — Sop-Nao. — Premier poste siamois. — En pirogue. — Le Nam-Oii. — Muong Ngoi. — Grotte religieuse. — Détails sur les Khas. — Soirée laotienne. — Le Mékong, — Pak-Ou. — Arrivée à Luang-Prabang. — Le Consulat).

De Laï-Chau nous allons à Dien-Bien-Phu en cinq étapes; en réalité, le trajet peut être parcouru eu trois ; mais nous sommes retardés par nos coolies; dans la première journée, partis tard, nous n’avançons que d’une quinzaine de kilomètres. Jusqu’à Muong-Toung où nous nous arrêtons au pied des collines, le chemin côtoie la rive du Nam-Laï; les coteaux sont déboisés jusqu’à mi-côte ; plus haut, des arbres chargés de fleurs blanches leur donnent de loin l’aspect de

g;rands vergers. Au fond, la vallée est riche et cultivée ; les villages sont nombreux. L’itinéraire qu’on m’a donné au poste, indique deux cent soixante cases ; je croirais que le chiffre s’est augmenté ; il doit bien y avoir au moins deux mille habitants. On voit beaucoup de monde sur la route ; les femmes portent des hottes attachées avec des bretelles ou avec une lanière qui passe sur le front, elles se croisent alors les bras par derrière. Sur les mains je remarque souvent des tatouages, surtout des étoiles bleues. — La coiffure varie peu ; c’est toujours le même turban blanc et bleu dont les pans tombent des deux côtés de la tête, l’encadrant. Nous ne voyons d’ailleurs la plupart du temps que le dos, car, du plus loin qu’elles nous aperçoivent, elles se tournent pour nous cacher leur visage, et feignent souvent de ramasser du bois (probablement pour se donner une contenance). Elles se montrent moins timides dans les maisons. Thou s’efforce de les apprivoiser ; avec le lituong Kam-Koui qui nous accompagne encore. Celui-ci nous sert d’interprète, et, ma foi, ne se tire pas trop mal de ce nouveau métier ; il nous dit qu’il y a des malades dans le village où nous couchons; « mais leur gué-

rison, parait-il, est assurée; on a suspendu devant leurs cases des pièces de toile et du chanvre en fd ; on fera de la musique et les esprits qui les torturent seront 'certainement apaisés. »

15 mars.

Dans les collines au-dessus de la vallée du Nam-Laï; jusqu’au soir peu d’eau, partant peu de villages; seulement quelques cases méos ; un petit col à franchir d’où le point de vue est superbe. A nos pieds se déroulent le Aam-Laï et les champs qu'il arrose ; plus loin on aperçoit la grande trouée produite dans les collines par le confluent des rivières qui se réunissent au pied du promontoire de Laï-Chau, et au delà, des bois s’étendant à perte de vue couvrent les croupes arrondies des mamelons, passant du vert clair au vert sombre, du glauque au bleuâtre, et finissant par disparaître dans les brumes de l’horizon. Nous sommes assez haut, le baromètre marque onze cent quatre-vingts mètres, la température s’est abaissée ; il n’y a plus que quinze degrés. Sao grelotte et se fait un manteau d’une serviette. A mesure que nous redescendons nous

retrouvons la chaleur, et en même temps les grands arbres ; nous revoilà au milieu de la flore tropicale. Il semble que les arbres à fleurs des sommets, qui rappelaient les essences de nos contrées, ne soient que des avortons, des êtres rabougris à côté de leurs frères de la vallée. Avec la forêt vierge je revois ses habitants : des oiseaux au plumage varié. J’abats un superbe grand-duc, nos hommes en mangent la chair.

L’étape est marquée au bord d’un ruisseau par des restes d’abri ; l’emplacement est appelé Sah- Lang; il éveille de terribles souvenirs dans l’esprit du jeune Thou : « Yen a beaucoup tit (tigres) ici, nous dit-il tout en remplissant ses casseroles ; quand venu M. Macey, tit tuer un cheval, et en blesser un. » — Nous n’avons qu’à nous rapprocher les uns des autres ; avec des bambous et des feuilles de bananier les huttes sont vite construites, ouvertes d’un côté et se faisant face; on cuisine au milieu, on mange autour du feu, et on se couche tôt. — Malgré les dangers prévus, la nuit se passe sans incidents.

16 mars.

Une bonne partie de la journée se passe encore au milieu des bois ; la route moins accidentée qu’hier est bonne. Nous traversons des forêts de bambous ; les troncs deviennent gigantesques, de la grosseur d’une jambe d’homme ; ils s’élancent d’un seul pied, s’élevant assez haut, pour venir se courber comme sous leur propre poids et entrecroiser les extrémités; on pourrait se croire sous la voûte d’une cathédrale naturelle. Tous les genres d’architecture se retrouvent ; voici des piliers arrondis, et d’autres garnis d’arêtes; voilà l’ogive et plus loin le plein cintre, les traves et les architraves; des caveaux bas, sombres, humides, et des voûtes élevées, légères, hardies, en pleine lumière ; rien de ])lus étrange que cette charpente édifiée par la nature, pour porter un dôme de verdure, qui tamise au voyageur les rayons d’un soleil trop ardent. Maîtres du sol oû ils ont crû, les bambous semblent en avoir chassé les autres plantes ; le terrain se trouve déblayé, la marche est facile et agréable.

Plus loin des chênes et des arbres à fleurs roses, rappelant les arbres de Judée ; de grandes clairières s’ouvrent au milieu des bois ; en les traversant, nous avons occasion de faire une chasse abondante; les fleurs attirent les oiseaux qui volettent sur les branches à la recherche des insectes comme une nuée d’abeilles en quête de miel. La contrée est très giboyeuse ; partout des volcelest de cerf; quelques grands animaux s’enfuient à notre approche. Sao prend un Winchester, et a la chance de tuer un beau cerf (Rusa aristotelis) ; il est plus grand et plus gros que les cerfs de France; on s’arrête pour le dépecer sur place. Nous manquons de viande fraîche, et nous ne sommes pas fâchés de varier notre menu, toujours composé d’œufs et de poulets. Notre chef ayant mis quelques morceaux de côté, nos coolies se partagent le reste, enveloppant leur part dans une feuille de bananier pour la garder fraîche ; cette aubaine inattendue met la gaîté dans la troupe; on fait une ovation à Sao; et on repart avec entrain. — Nous couchons dans un village à Muong-Mouen ; les chefs nous accueillent toujours aussi bien. Je profite de leur bon vouloir, et de la lumière pour faire quelques

AUTOUR DU TONKIX

portraits; les femmes posent bien. L’une est célèbre ici ; elle passe pour une beauté ; son teint pâle, son nez busqué, ses lèvres fortes, et ses grands yeux noirs, me font songer au type juif. Quant aux coolies, ils ont peur ; comme jadis au Tibet, ils m'implorent à genoux; et, pour les décider à poser, je suis obligé d’ouvrir mon appareil, et de leur montrer qu’il n’y a rien de dangereux. — Le soir, nous faisons avec une aristonette une musique très goûtée de nos hôtes. Nous leur offrons des couteaux et des images, et à leur tour ils nous apportent des manuscrits ; ce sont des cahiers de chansons. J’en ai fait traduire deux à Luang-Prabang ; malgré le caractère naïf du sujet et des comparaisons, je crois intéressant de les reproduire ici. Le lecteur me pardonnera d’avoir négligé le style pour suivre aussi fidèlement que possible la version un peu simple de l'interprète.

« Un homme et une femme sont très amoureux l’un de l'autre. Mais le père et la mère de la fille ne veulent la donner au jeune homme qu’à une condition ; il faut qu’il fasse le métier de tisserand et qu’il apprenne à travailler; on lui donnera alors la jeune fille en mariage.

» L’amant fait ses adieux à ses futurs beauxparents pour aller faire du commerce à Muong- Noc-Fa; il gagne trente chevaux et trente buffles qu’il mène vendre jusqu’à Muong-Ho. Ayant un bénéfice de mille piastres, il retourne chez lui.

» En arrivant, il apprend que du consentement de ses parents la jeune fille est promise à un autre; portant un fusil et un couteau, il l’accompagne chez le nouvel époux.

» Là il quitte la jeune mariée après lui avoir » dit : « Si vous lavez les assiettes, vous les cas- » serez en plusieurs morceaux ; si vous faites » de la sauce, prenez la grande cuillère et cassez » les marmites. »

» De nombreux canards ravagent les rizières; le père et la mère envoient leur fille pour écarter les canards du matin au soir ; mais ceux-ci ne partent jamais. Accablée par la fatigue, la femme ne sait plus comment chasser les canards ; elle rentre à la maison ; tout le monde est servi ; il ne reste plus qu’elle; elle va à la cuisine pour chercher à manger; du poisson il n’y a plus que la tête et la queue, et du poulet, une des ailes et une patte.

» Le mari s’aperçoit que sa femme n’a pas une

bonne conduite; elle peigne tout à rebrousscpoil, en allant du bout vers la tête; elle brise toutes les vaisselles. Il la prend, et va la vendre à son ancien amant pour un paquet de feuilles de bananier seulement. Celui-ci, enchanté, la garde, et depuis elle est sa femme. »

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