ET RETOUR PAR LE NAM MA
prêter le serment, mais les mains vides. L’année dernière, beaucoup ont dû vendre ce qu’ils pos- > sédaient ; maintenant ils cherchent à emprunter et murmurent contre ceux qui les ruinent; les paysans courbent la tête parce qu’ils ne voient pas de libérateur. Mais il y a une belle place à prendre ; le premier qui viendra avec quelques armes, et une somme d’argent relativement minime, pour mettre le« Siamois à la porte, est assuré de trouver dans la population un concours presque unanime et enthousiaste.
Quel beau rôle à jouer pour nous que de nous montrer les protecteurs des droits de l’Annam et les défenseurs de la liberté ! Ce rôle, beaucoup de voyageurs, d’ardents coloniaux, l’ont compris ; je n’ai pas à redire ici les efforts de tous les explo*rateurs qui ont parcouru ces contrées, depuis la mission de Lagrée jusqu’à celle de Pavie, en passant par Harmand, Néïs, ïaupin. Gauthier, et tant d’autres; pourquoi parler des encouragements donnés par M. Le Myre de Vilers, qui créa le viceconsulat de Luang-Prabang, des avertissements de monseigneur Pugénier, signalant les droits de l'Annam et les menées du Siam sur les rives du Mékong ?
Il me faudrait signaler en même temps les impulsions diverses qui ont été données à notre politique extérieure en Extrême Orient, la fameuse devise néfaste et humiliante qui a été imposée à nos représentants : « Pas d’affaires ».
Je devrais montrer d’un côté en Indo-Ghine des efforts individuels, intelligents, courageux, persistants, parfois encouragés par des hautes personnalités, et de l’autre, à Paris, au quai d’Orsay, une timidité, une prudence, pour ne pas dire une apathie insoucieuse, sinon ignorante.
Si je ne craignais de fatiguer le lecteur en abusant des citations, je le renverrais une fois de plus à l’ouvrage de Garnier, dont les conclusions, après un espace de vingt ans, sont encore si souvent vraies ; je ne veux en retenir ici que ces quelques lignes, prises à la dernière page, qui pourraient être inscrites en exergue sur la porte du Ministère des Affaires étrangères :
« Malheureusement, nous avons subordonné jusqu’à présent notre politique à celle de l’Angleterre ; habitués à faire bon marché d’intérêts aussi lointains, notre diplomatie les a toujours .sacrifiés aux nécessités de la cordiale entente. Les
sacrifices ont été sans retour. Plus nous avons effacé notre politique devant celle de nos alliés, moins ils ont compté avec nous. A l’avenir, il faut suivre une ligne de conduite opposée. »
Pour en revenir à Luang-Prabang, nous y avons un vice-consul, ou plutôt un agent, car il n’a pas Vexequatur. Entouré d’une douzaine d’interprètes, avec les moyens dont il dispose, il arrive à des résultats étonnants ; mais, manquant la plupart du temps d’argent et obligé souvent d’emprunter aux Siamois pour payer le personnel, n’ayant pas d’appui supérieur, quel pouvoir a-t-il pour sauvegarder les intérêts des Français ? Tout au plus peut-il nous conserver dans le pa}^s quelques amis gagnés par sa bienveillance ou sa bonne grâce personnelle. Son titre d’agent français ne pèse presque pour rien dans la balance, à côté de sa propre personnalité ; aussi estil supporté, mais non craint ; on sait qu’il ne peut parler haut, que ses menaces seront sans effet, qu’il n’est pas soutenu, que le quai d’Orsay semble se désintéresser des affaires du Mékong. A notre manière de faire, comparons celle des Anglais dans un Etat laotien voisin de la Birmanie, Xieng-Mai, analogue jiar sa situation à celui de
Luang-Prabang : à Xieng-Maï est établi un consul, qui a Vexequatur, c’est-à-dire est reconnu du gouvernement indigène et du sien propre, bien payé, et appuyé par ceux qui l’ont envoyé ; il a sous ses ordres plusieurs milliers de protégés britanniques et joue sensiblement le même rôle que le commissaire siamois ici ; ce dernier est tout, et nous, rien.
Sous le contrôle du commissaire fonctionne le gouvernement indigène; à la tête, deux rois, l’un pour la paix, l’autre pour la guerre, régnant de concert. La royauté est héréditaire; la famille royale par suite de la polygamie est nombreuse, et alliée à toutes les familles de la ville. Les deux rois^ actuels portent les noms de Chao Kham Souck et Chao Bonne Khong (appelé maintenant par les Siamois : Chao Ratchapha Khinaï). Leur père Chao Houne Kham, après vingt années de règne, a abdiqué; âgé de quatre-vingt-deux ans,
î. Selon Halett (p. 32) les rois de Luang-Prabang, comme ceux de Lakon, Lapoon, Peh, Teru, n’ont que le titre de Chao Huang (grand prince), tandis que ceux de Xieng-Maï et de Nan seraient Chou Clie VVit (ortog. anglais) ou seigneur de vie (Lord of life).Les premiers ne pourraient tuer les criminels qu’en faisant percer le cœur avec une lance, tandis que les seconds auraient le droit de faire décapiter.
il est devenu maintenant un personnage sacré, une sorte de demi-dieu.
Au-dessous du trône, cinq ministres :
Premier ministre : Phya Muong Sène ;
Deuxième — Phya Muong Chane;
Troisième — Phya Maha Séna;
Quatrième — Phya Muong Koua;
Cinquième — Phya Muong Saï
nommés par les rois.
Auprès d’eux une Assemblée appelée Séna, dont font partie les membres de certaines familles, la dignité est héréditaire ; le roi peut créer de nouveaux membres, mais n’en révoque pas; le Séna est une sorte de Chambre des pairs qui a droit de lui faire des remontrances. Les actes du gouvernement portent : le Séna et le roi. (L’ordre est à remarquer.)
Les fonctionnaires administratifs, les juges, sont nommés par le roi (toute nomination devant toujours être approuvée par le commissaire siamois.)
La justice a recours aux jugements de Dieu : on prête serment sur une coupe d’argent et sur un sabre ; on boit l’eau sacrée ; si l'accusé s’est déclaré à tort innocent, l’eau l’empoisonnera, ou le glaive porté par un génie le frappera dans la nuit.
Il va sans dire que les juges ne se contentent pas de cette garantie, et qu’avant le jugement, ils ont bien soin de s’enquérir de la fortune de l’inculpé et se laissent, dit-on, facilement influencer par les pots-de-vin.
Les punitions sont les amendes, les coups de rotin, les travaux forcés, et l’enchaînement; la torture n’est pas pratiquée.
A côté des corvées ont été établis, avons-nous dit, l’impôt de capitation, la taxe de l’opium, Ja ferme du tchoum tchoum ; celle des jeux, source de grands revenus dans le Siam même, a été supprimée ici, nous raconte-t-on, par les Siamois.. comme immorale. Il en est de même de la spéculation sur la monnaie, qui n’est pas encore pratiquée à Luang-Prabang. Dans la vallée de la Ménam en particulier on se sert de jetons en faïence, dont le cours est suspendu ou la valeur changée par un décret du gouvernement, réalisant ainsi à la faveur de l’arbitraire d’importants bénéfices. Une autre source de rapports pour le trésor de Luang-Prabang est le produit des douanes : trois pour cent de taxe sur les marchandises et un panier de sel par pirogue venant du sud, chargée de cette denrée.
L’armée laotienne est entretenue à peu de frais : en dehors des troupes du Siam, il n’y a qu’une milice royale habillée à l’européenne et armée de fusils à tir rapide; les autres hommes, en cas de guerre, sont fournis par les villages avec leur propre armement indigène. De longtemps ils ne seront pas dangereux; la fuite générale des habitants de Luang-Prabang devant les soldats de Deo Van Tri a prouvé le peu de valeur guerrière des premiers ; l’effectif, quoique minime, est difficile à calculer.
Le territoire n’est pas grand. Bien que ses frontières se trouvent souvent imparfaitement marquées, on peut les fixer approximativement ainsi : à l’est on entre dans l’État de Luang- Prabang, lorsqu’on redescend le Nam-Ou, environ trois ou quatre jours avant le continent de cette rivière avec le Mékong ; le grand fleuve audessous de la ville coule trois jours au sud dans son territoire, et au-dessus en remontant on trouverait la limite à six journées, séparant Luang- Prabang de l’Etat de Xieng-Sen; à l’ouest elle est plus rapprochée et se confond sensiblement avec la ligne de partage des eaux du Mékong et de la Ménam, bordant la principauté de Nan. Si nous
évaluons les distances sur les cartes, je crois qü’en représentant le royaume de Luang-Prabang par un carré dont le côté serait de cent dix à cent trente kilomètres, on ne ferait pas une erreur grave sur la superficie totale.
La population de la ville elle-même évaluée par Mac Leod à cinq mille âmes, d’après les renseignements reçus en 1836, par Pallegoix à quatrevingt mille, par Mouhot à sept ou huit mille, par Garnier à quinze mille, me semble se rapprocher de ce dernier chiffre. Voici comment je suis arrivé à une évaluation approximative : du haut de la colline qui domine la ville, je l’ai partagée mentalement, en prenant des points de repère en douze ou quatorze carrés à peu près semblables; or, dans un de ces carrés, j’ai compté près de cent dix maisons ; en donnant à chacune une moyenne de huit habitants, on n’arrive pour toute la ville qu’à un maximum de douze mille âmes. Nous ne devons pas être loin du chiffre exact, car le colonel siamois, d’après les listes des contribuables, nous indique onze mille habitants.
Quanfâ la population totale de l’État estimée par Mac Leod à cinquante mille, elle a été évaluée par Garnier au triple, il semble que le
chiffre de cent cinquante mille doive être le plus près de la vérité.
Les habitants sont Kas, Laotiens, Lus, Méos ; on compte quelques Chinois commerçants. Les Kas répartis en sept tribus d’après les renseignements de Holt Halett, et ceux antérieurs de Néis, sont quatre fois plus nombreux que les Laotiens.
Généralement de petite taille* les Kas ont le teint très foncé, et la m.cme coloration sur tout le corps ; les jambes sont grêles et le ventre généralement gonllé ; le nez est large et épaté; les yeux assez fendus ; les lèvres grosses ; la mâchoire avance, tandis que le front étroit est fuyant; l’angle facial semble indiquer une race inférieure, et en réalité ils ont l’air de sauvages à côté des Laotiens ; les Kas ont les cheveux plats et longs tombant sur le front, parfois serrés par une bandelette, ou séparés par une raie sur la tête et réunis derrière en chignon. Les hommes ont un large anneau percé dans le lobe de l’oreille et bouchent le trou avec un morceau de bois ou un bonquet de fleurs. Leur costume la plupart du
1. Ceux que nous mesurons ont une taille moyenne de un mètre cinquante-cinq centimètres ; les femmes sont plus petites.
temps ne se compose que d’un pagne, c’est-à-dire d’une pièce d’étoffe gros bleu passée entre les jambes et serrée autour de la taille ; les femmes ont une sorte de turban, une veste flottante è1> une petite jupe. Les Kas de Luang-Prabang paraissent timides ; ils ne peuvent se résoudre, malgré les récompenses promises, à venir poser devant mon appareil; pour les y déterminer il faut un ordre du colonel siamois ; et lorsqu’ils sont devant nous, ils sont si intimidés que nous trouvons à leur pouls plus de quatre-vingts pulsations. Dans les rues ils s’avancent avec défiance et semblent craindre qu’on leur fasse mal ; moins instruits mais plus laborieux que les Laotiens, ils sont utilisés par ces derniers pour travailler les métaux, garder les bestiaux, cultiver la terre; aussi jouent-ils un peu ici le rôle des ilotes de Lacédémone, moins durement traités que ceux-ci, mais pourtant exploités.
Jadis les hommes de la race conquérante faisaient des incursions dans les villages Kas, et opéraient de véritables razzias pour prendre des esclaves; les mâles étaient de meilleure prise que les femelles, tandis que chez les populations de la plaine c’était l’inverse.
Maintenant le roi a aboli l’esclavage, en théorie du moins, car de fait il subsiste encore’, mais les rafles à main armée sont plus rares; ici. à l’instar de certaines nations européennes, qui sur la côte d’Afrique prétendent lutter pour la liberté, à l’esclavage même on substitue l’engagement forcé ; le terme est moins dur, le résultat est identique. Je suis loin de vouloir critiquer les sentiments généreux que les idées humanitaires font naître contre l’esclavage; mais je me demande si, tout bien considéré, cette condition n’est pas souvent préférable, pour des gens de race inférieure, à la liberté sans moyen de travail.
J’ai causé avec un jeune esclave acheté par la belle-mère d'un de nos interprètes ; il ne semblait guère manifester le désir d’être afl'ranchi; ses parents, trop pauvres pour le garder, l’avaient vendu; il était bien nourri et heureux chez ses maîtres, et ne demandait rien de plus.
A côté des Kas, avons-nous dit, les Laotiens
1. L’esclavage pratiqué à l’égard des Kas existe légalement chez Jes Laotiens mêmes; un père pauvre et chargé d’une trop nombreuse famille vend souvent un ou deux de ses fds, à raison de quinze roupies par tête s’ils sont jeunes, de vingt à quarante roupies pour les adultes; on lesempdoie alors comme bateliers.
représentent la race supérieure; plus grands en effet que les premiers, le teint plus clair, les hommes n’ont pas dans les épaules et la poitrine la pureté de lignes, l’élégance de formes, qu’on retrouve chez les sauvages ; ils sont généralement tête nue, les cheveux en brosse, vêtus d’un simple sampot. Les femmes^ n’ont qu’une petite jupe; une écharpe de soie jaune ou rouge leur sert parfois à cacher leurs seins ; leur poitrine est ordinairement bien faite; les cheveux, ramei^és en arrière, sont maintenus en un petit chignon; malgré un nez légèrement épaté, une bouche trop grande, quelques jeunes filles paraissent jolies. Comme dans le midi et dans l’orient, elles vieillissent de bonne heure; elles aiment les bijoux et portent généralement des boucles d’oreilles en forme d’un long clou d’or rouge et des bracelets de la même matière.
Dans leur manière de faire, de parler, de vivre, les Laotiens de Luang-Prabang me donnent assez l’idée de ce que pouvaient être jadis les citoyens d’une petite république grecque; je me figure ainsi, le sentiment esthétique à part, les Athéniens paresseux, bavards, flânant avec plaisir, aimant les fleurs, les femmes et la musique.
AUTOUR DU ÏONRIN
Ici les hommes travaillent peu ; les métiers de forgerons et la culture de la terre sont laissés aux Kas. En ville, on se livre à peine à quelrpie industrie artisticpie, telle que la confection des bijoux ou la ciselure de l’argent; encore ceux qui ont une besogne s’y livrent-ils rarement plus de de sept heures par jour; les femmes font vivre le ménage, tissent la soie, confectionnent des étoffes, vont au marché, sans toutefois se fatiguer outre mesure. Quand on est à bout de ressources dans un ménage, les hommes deviennent bateliers, et ils sont très adroits; ils font le grand commerce, allant s’établir pour un ou deux mois, au débouché d’une vallée, ils vendent ou échangent contre d’autres produits leur pacotille aux Kas, puis reviennent chez eux ayant assez gagné pour pouvoir se reposer pendant un an. A ce compte-là, me direz-vous, peu doivent s’enrichir; c'est vrai. Les fortunes sont sensiblement égales, mais les habitants ayant de quoi se loger, se vêtir, se nourrir, préfèrent encore la liberté et la tranquillité à un excès de travail qui n’aurait pour but que de procurer le superflu. Ont-ils d’ailleurs acquis ou épargné une somme respectable qu’ils vont aussitôt la dépensera la pagode;
ils acquittent un vœu ou paient une fête religieuse ; c’est leur seul luxe, encore n’est-il pas inutile à leurs yeux puisqu’ils comptent en tirer profit dans l’autre monde.
Les ouvriers auraient peu à faire ici, on ne s’en sert pas ; on compte plutôt sur l’aide mutuelle payée en nature. Une famille veut-elle bâtir une maison ? elle achète et réunit peu à peu les matériaux nécessaires; tout étant prêt, on convoque les voisins et on élève la construction en un jour; la crémaillère est pendue le soir même; tous ceux qui ont travaillé prennent part au festin et à la fête.
Ainsi les Laotiens sont paresseux, n’ont pas de métier, travaillent peu; que font-ils donc de leur temps? Question facile à résoudre : deux genres d’occupation surtout prennent la majeure partie de leurs journées et même de leurs nuits : la cour aux jeunes fdles ou le service dans les pagodes.
Jadis une loi dispensait les jeunes gens du service militaire et de l’impôt, alléguant qu’ils se devaient avant tout aux jeunes filles ; cet article, maintenant aboli de droit, sert pourtant encore de règle à la conduite des hommes ; il révèle l’état d’esprit du peuple.
Les hommes causent avec les filles, leur donnent des fleurs, leur font de la musique, leur récitent des vers, leur disent des chansons, ils jouent avec elles aux cartes, mais ne dansent jamais. Hommes et femmes se promènent en chantant dans les rues, par bandes où les sexes sont séparés, ou s’asseoient les uns en face des autres à l’entrée des pagodes. Nous aurons occasion d’assister à ces entretiens amoureux et d’en reparler. Généralement, au rebours de ce que j’ai vu en Orient, ce sont les jeunes filles qui mènent les hommes par le bout du nez, qui feignent de les battre, au besoin, qui daignent leur décocher une œillade ou répondre d’un mot à leurs compliments.
Certains flirts sont durables ; un jeune homme ayant fait une longue cour et s’étant attaché à sa belle, il s’ensuit la plupart du temps qu’elle devient sa maîtresse; mais cette situation n’a rien de déshonorant, les filles-mères sont nombreuses, et aussi même parfois plus considérées que d’autres ; très souvent leur amant les épouse. D’ailleurs, si la fille prévient ses parents et nomme le coupable, celui-ci doit une amende (environ quinze roupies), ou le mariage. Toutes les offenses faites
aux femmes sont taxées et varient suivant l’importance ; le baiser sur la bouche ou sur le bras, le viol avec cris ou sans cris de la part de la victime sont cotés à différents prix. Une amende très forte (deux cents roupies) punit l’adultère avec une femme mariée ; le cas est rare. Après avoir été tous deux coureurs pendant leur jeunesse, les époux généralement se rangent ; le mari se rattrape alors parfois sur la légitime des dédains de la maîtresse. J’ai assisté, un matin que je me promenais en ville, à une de ces petites scènes de famille. Une femme criait et pleurait parce que son époux venait de la battre; nous nous approchons et les interrogeons : l’homme se plaint que sa femme, ayant été au marché, n’est pas rentrée au coup de gong de neuf heures, il avait faim et le déjeuner n’était pas prêt ; l’accusée a dû bavarder en route. Celle-ci répond qu’elle n’a pas entendu l’heure, qu’elle a été droit sans s’arrêter, et qu'il n’y a pas de quoi la battre. Tout finit par s’arranger, sans qu’il soit besoin d’avoir recours au divorce; bien qu’il existe, on l’emploie rarement.
Les mœurs, on le voit, sont très libres, elles n’empêchent pas pourtant l’amour des enfants
.iKUNiî MARCHANDE LAOTIENNE. (Luang-I’rabang . )
d’être très développé. Rarement j’ai vu les marmots aussi choyés, aussi caressés, aussi adorés de leurs parents qu’ici ; nulle part autant desoins et de précautions. Quel drôle de peuple !
Tous les hommes ne sont pas admis à courtiser les demoiselles; une classe est écartée : celle des bonzes et des bonzillons.
La religion est le bouddhisme, à peu près le même qu’en Birmanie et au Siam. A part quelques rares libres-penseurs qui sont considérés comme voués aux flammes de l’enfer, le peuple est religieux, c’est-à-dire qu’il va dans les pagodes à certaines fêtes, qu’d fait des présents, et qu’il nourrit les bonzes. Luang-Prabang et les faubourgs ont environ quatre-vingts pagodes, divisées en quatre paroisses; à la tête de chacune, une sorte d’évêque qui se distingue des autres religieux par une petite jupe en soie violacée; les simples prêtres sont invariablement vêtus de jaune ; jupon et draperie rejetée sur l’épaule à la manière des Lamas du Tibet; tous ont la tête rasée; leur hiérarchie comprend en partant du bas :
Les Tioua (frères); ce sont les bonzillons ou étudiants, placés par leur famille à la pagode souvent pour un simple stage;
AUTOUa DU TONKIN
Les Tiamônne, prêtres; ceux-ci ont déjà fait vœu de célibat;
Les Satouk, vénérables;
Les Satouk Krou, vénérables maîtres.
On devient Satouk à l’élection du peuple qui consacre son choix en versant l’eau lustrale sur l’élu.
Le roi seul fait les Satouk Krou; il les jiomme en les arrosant de l’eau royale pendant une des grandes fêtes où on lave les idoles.
Tout le personnel religieux vit dans des bâtiments auprès des pagodes; il comprend plus du dizième de la population, une partie se renouvelant fréquemment; des femmes vêtues de blanc, ordinairement vieilles filles ou veuves, se rasent aussi les cheveux et deviennent bonzesses, faisant alors surtout le métier de quêteuses.
Le signal des principaux exercices est donné par une grosse cloche placée sur le haut de la colline; elle sert aussi de tocsin en cas d’incendie; on sonne alors d’une manière différente.
Les bonzes instruisent leurs élèves, président certaines fêtes à jours fixes et prêchent le peuple; ils lisent des livres sacrés, enseignent la charité, et recommandent surtout aux fidèles de faire
beaucoup de présents à la pagode pour se rendre agréables au ciel et mériter la vie éternelle.
Dans une petite chapelle, devant les pagodes, une cloche de bronze sonne tous les jours à quatre heures du soir, et les dimanches et jours de fête à une heure du matin.
Les bonzes ne doivent faire que deux repas par jour, le matin et à midi; leurs élèves ne sont pas tenus à ce régime.
A partir du second degré on est astreint au célibat; la règle est parfois violée; le prêtre libertin, la nuit venue, met un turban, change de vêtements et court la pretentaine. Si ses supérieurs le surprennent, il est condamné avec sa complice à quelque ouvrage dur comme de fournir des briques à la pagode. Au Cambodge, on est plus sévère, on fait fermer la pagode.
Les vœux ne sont pas nécessairement éternels; si un Tiamùnne ne se sent plus aucune vocation, son supérieur peut le relever, après certaines formalités et sur la demande de ses parents; le cas est rare.
Le grand développement du culte bouddhique n’exclut pas dans la foule certaines croyances superstitieuses d'un autre ordre, dont les traces
se reconnaissent parfois dans les grandes fêtes. Elles se rattachent toujours à des traditions anciennes ou à la crainte des esprits. Les maladies sont personfiiüées. Le choléra ayant fait l’an passé des ravages ici, un mandarin fit le tour de la ville à la tète de soldats qui exécutaient des décharges aux portes pour .expulser l’ennemi. Mais le chef indigène ne fut pas récompensé de son zèle; deux jours après, raconte-t-on, le choléra lui apparut en rêve, et lui reprocha de vouloir le chasser. En venant à Luang-Prabang, le génie prétendait ne faire que son devoir ; en punition de la conduite du mandarin, il lui annonçait sa mort prochaine. Au réveil, l’homme fut effrayé du sonse et mourut trois jours après.
A côté du respect pour les esprits, il semble qu’on ait encore gardé ici certains cultes pour la nature ou ses forces. On honore la lune; à chaque changement, les femmes parcourent les rues en ^ criant ; parfois on tire sur l’astre ; des salves retentissent pendant les éclipses; on dit alors que la lune est mangée, et on ne cherche pas d’autres explications du phénomène.
C’est qu’ils ne sont guère savants, les Laotiens, en dépit de l’instruction religieuse que la plupart
AÜTOLU DU TONKIN
ont reçue ; en revanche, ils connaissent bien leur pays, sont assez ferrés sur la géographie, retenant les distances ; ils ont aussi de la mémoire pour Thistoire; leurs annales sont en ordre et bien tenues.
En somme, je ne puis que répéter ce que j’ai dit plus haut, c’est un drôle de peuple que ce peuple laotien : paresseux, sans être sot ; de fortune généralement égale, sans grande richesse ni grande misère ; d’humeur plutôt pacifique ; accueillant bien les étrangers sans montrer à leur égard l’insupportable curiosité des Chinois ; très religieux, par habitude peut-être plus que par croyance ; et, chose extraordinaire en Orient, s’abaissant devant la femme et la jeune hile; tout en gardant la plus grande liberté de mœurs; instituant des duels de vers, donnant des aubades, formant des cours d’amour, en un mot faisant vivre au milieu de l’Indo-Chine des pratiques qu’on eût été plutôt tenté de chercher dans l’Europe du moyen âge. Il y a quelque chose de poétique, de chevaleresque, de français, ou, en remontant plus loin, d’athénien, dans Thonime du Laos. Le voyez-vous sur le Forum, bourrant sa pipe ou roulant sa chique de bétel, devisant avec d’autres citoyens du commerce ou des affaires
publiques et attendant que la tombée de la nuit lui amène les jeunes filles enguirlandées et parées de fleurs qui écouteront ses chansons ou répondront à ses compliments ? S’il lui manque le sentiment artistique du Grec, il prend sa revanche d’un autre côté : il ne désire pas, ne connaît pas encore le luxe; ayant peu à gagner, il a peu à travailler, sa vie est plus libre. Au point de vue du bonheur matériel, n’est-il pas plus heureux que la grande majorité de nos ouvriers, dont le labeur effréné doit profiter à la jouissance raffinée de quelques-uns et dont l’individualité se perd dans le rouage de quelque grande machine, souvent remplaçable par une tige de fer ?
Quant à l’avenir de la race laotienne, on ne peut en prévoir déjà avec certitude qu’un côté : elle est fatalement condamnée à subir le sort qu’elle a fait éprouver aux Kas moins intelligents; elle sera conquise ou asservie par une race supérieure. Mais aura-t-elle alors la résistance de vivre en dessous, en travaillant comme les négritos qu’elle a dominées? Se fondra-t-elle avec le conquérant? ou finira-t-elle par disparaître? La postérité répondra dans quelques siècles.
En parlant des habitants de la principauté de Luang-Prabang, j’ai mentionné les Lus, les Méos elles Chinois. Je n’ai que quelques lignes à écrire à leur sujet.
Les premiers, sous le rapport ethnographique me paraissent très voisins des Laotiens, dont ils parlent la langue avec quelques légères différences de dialecte, mais ils sont plus petits, plus chétifs, plus misérables. Nous avons vu un de leurs villages derrière Luang-Prabang ; rien de particulier à signaler ; ce sont des gens pauvres. Venus des Sibsongpannas, où ils forment le principal élément de la population, ils ont été poussés au sud par des guerres ou des invasions chinoises ; beaucoup me disent ne pas avoir les moyens de retourner chez eux. D’ailleurs, ils n’ont pas à se plaindre ici, et, comme les Kas, cultivent la terre, font surtout des rizières pour te compte des Laotiens proprement dits. Leurs vêtements sont moins brillants que ceux de ces derniers ; les hommes ont de petites culottes bleues, et les femmes des jupes à raies longitudinales. La coiffure de celles-ci est un petit chignon relevé, souvent couvert par une écharpe gros bleu dont la frange brodée pend de côté ; les individus des
deux sexes portent un petit veston bleu flottant. Au marché, on les distingue facilement.
Les Méos vivent à la frontière orientale du royaume sur le rebord du plateau des Pouôns. Je n’en ai pas rencontré en ville, mais ai eu la chance d’en pouvoir interroger un au service de M. Counillon, au consulat; de petite taille, mais bien fait, il a le teint pâle et les traits réguliers. Selon lui, les Méos sont jadis venus de Chine, et se font comprendre des caravaniers du Yunnan. Le lexique que je note sous sa dictée se rapproche beaucoup de celui de ses frères de Van-Bou. Le mot Méos dont on les désigne serait l’appellation laotienne; eux-mêmes se nommeraient Mongs. Je ne sais si ce nom a quelque rapports avec celui de l’ancien empire des Mongs et des Mom de Birmanie. Au dire de mon interlocucuteur, les tribus auxquelles il appartient n’auraient ni religion, ni croyances ; pourtant, un mot de sa langue traduit l’idée de Dieu. Les mariages se font au choix des parents ; la jeune fdle est payée trente-six roupies, et, aussitôt mariée, conduite au domicile de son époux. Les morts sont enterrés trois jours après le décès.
Quant aux Chinois, très peu nombreux, ils
MÉO DU TRA-NiNH. (A Luang-I'rabang , ) (Face et profil.)
Ibrment une colonie à part à Lnang-Prabang, ne s’occupant que du commerce tlu riz, du sel et de la pacotille européenne apportée de Bangkok. Les caravanes du Yunnan ne viennent plus ici.
En arrivant à Luang-Prabang, j’ai cru nécessaire de donner au lecteur quelques renseignements sur le royaume, ses limites, ses habitants, son administration, les influences qui se disputent son territoire, son avenir ; il me reste maintenant à lui faire connaître la ville; qu’il veuille bien jeter un coup d'œil sur le plan et simplement nous suivre dans nos promenades.
Durant les quinze jours que nous restons à Luang- Prabang, nos occupations sont les mêmes : dans la matinée et pendant une partie de la journée, nous allons snr la rive gauche, levant nn plan, visitant tout, le plus minutieusement possible, prenant des notes, ou faisant des photographies ; dans la soirée, parfois, une course à cheval, aux environs; le temps passe très vite, beaucoup trop vite. Il y a tant à voir ici, nous n’avons pas un moment de libre.
En effet, sitôt rentrés, nous sommes envahis par un peuple de marchandes qui s’installent tout
autour de la galerie ; accroupies les unes à côté des autres, elles étalent gaiement leur pacotille devant elles. Leur costume est le même ; une jupe, et parfois une écharpe de soie; quelquesunes portent les cheveux rasés, pour suivre la mode siamoise ; c'est fort laid . Au bout de quelques jours, nous nous trouvons en pays de connaissance, les noms de ces demoiselles nous deviennent familiers. Elles sont désignées par le mot indiquant le sexe qu’on fait suivre d’un qualificatif : petit, joli, ou tout autre ; ou bien on leur donne le nom d’une vertu, d’une qualité, un substantif la plupart du temps abstrait : paix, bonheur, prospérité, bijou. Ce sont les mêmes vendeuses que nous revoyons chaque jour ; elles indiquent pour le moindre objet un prix exorbitant et ne paraissent pas décidées à céder. Au moins, dans la discussion, mettent-elles de la bonne grâce et semblent-elles aussi satisfaites quand elles n’ont pas fait d’affaires, que lorsqu’elles ont écoulé un bibelot; ce qui n’arrive qu’après une série de discussions, de pourparlers et de concessions mutuelles. On ne manque pourtant pas de tentations ; l’étalage est varié et intéressant; ce sont des jupes avec fil d’or, travail
des Lus ; des vestes de brocart du Siam ; des monnaies d’argent anciennes en forme de pirogues ; des bracelets de bronze kas ; des haches et des armes de bronze anciennes. Ces dernières sont difTiciles à acquérir, parce qu’on les garde dans les familles avec une idée superstitieuse ; des armes de pierre taillée ou polie, provenant de fouilles dans les environs. Les deux formes de haches, droites ou à angles rentrant, sont très caractéristiques ; les couteaux à manche d’ivoire représentent des Yaks, génies de la religion bouddhiste, semblables à ceux qu’on trouve dans le centre de Bornéo ; des amulettes : défenses de sangliers, pyrites, fossiles enveloppés dans un petit fdet d’argent; certaines ont des vertus fécondantes, ou bien leurs formes évoquent une idée obscène, et les jeunes fdles se les passent de mains en mains en riant ; la pudeur n’aurait pas son compte ici.
Les industries spéciales au pays sont représentées par : les travaux d’argent, coupes pour temples, pots à tabac, appareils pour bétel, manches de couteau ; les grands personnages font exécuter ces objets en or, mais seulement sur commande.
Les écharpes célèbres en Indo-Ghine, brodées à la main avec un choix de dessins et une harmonie de couleurs, dénotent un goût particulier.
Notre inspection terminée, les choix faits et les derniers prix indiqués, les marchandes enveloppent leurs objets dans un carré d’étoffe et repartent pour revenir le lendemain ; quelquesunes restent en arrière et nous font dire qu’elles sont elles-mêmes à vendre pour vingt-cinq ou trente roupies.
Aux dames succèdent, ou en même temps qu’elles, des bonzes en visite.
L’un d’eux, un gros homme fort, orné d’une poitrine bombée comme une gorge de femme, est un grand personnage, ainsi que le dénote son petit jupon violet. SatoukCamdi, ainsi se nommet-il, a la figure franche, l’aspect gai et énergique, la voix for te ; et il s’en sert de sa voix, ce bavard, pour nous accabler de questions. Installé chez nous, ses bonzillons l’entourent, porteurs qui d’une ombrelle, qui d’un éventail, qui d’un livre; il ne semble plus vouloir partir. Je lui offre pour son plus grand plaisir de faire sa photographie, et il fait aussitôt venir pour prendre
place après lui, devant l’appareil, les membres de sa famille, un de ses frères, bonze, et sa sœur, bonzesse.
Dans les premiers jours, nous recevions un vieux bonze, haut placé également, et depuis des années, grand ami des Français. « Ce sont pour moi, disait-il, des pères et des frères. » Pendant la seconde moitié de notre séjour, il est tombé malade d’épuisement et d’anémie. Nous allons souvent chez lui ; un des interprètes du consulat enseigne le français à ses élèves ; ils me paraissent intelligents ; je regarde leurs cahiers, qui, ma foi, sont fort bien tenus.
Nous faisons connaissance avec les autorités siamoises dans les personnes du colonel et du commandant. Le premier, vêtu d’une petite jaquette blanche, d'une culotte de soie bleue, portant casque, bas et souliers, est un homme intelligent, et, au demeurant, fort aimable. Le Prah Sada '■ a été décoré par le gouvernement français sur l’instance de M. Pavie dont il nous parle souvent ; Durant notre séjour, nous trouverons auprès de lui une aide très utile pour les renseignements à
1. Par abréviation pour Prah Pa La Sa Da. Son titre exact est: chef (le mille hommes.
réunir et les photographies à faire ; il cultive, d’ailleurs, lui-même cet art, et obtient des résultats satisfaisants.
Nous recevons les frères des rois ; les souverains eux-mêmes nous font dire qu’ils seront heureux de nous voir, et nous acceptons avec plaisir leur invitation.
Traversons donc le fleuve et profitons de cette excursion pour jeter, chemin faisant, un coup d’œil à droite et à gauche, et retenir ce qui nous semblera digne d’être noté. Ici, nous n’avons que l’embarras du choix, car dès qu’on quitte le consulat, et au consulat même, il ne se passe pas d’instant où l’appareil ne doive être armé ou mis sur pied, et le calepin ouvert pour consigner une observation.
Sur les bancs de sable de la rive droite, près de l’eau, sont plantées des rangées de perches que des femmes, un panier au bras, viennent examiner et paraissent essuyer de temps à autre. La manœuvre nous intrigue ; nous en avons l’explication en nous rapprochant; des sortes de cigales dont les larves sont aquatiques viennent se coller sur la glu dont les piquets sont enduits ; on n’a plus qu’à les ramasser pour
aller les vendre au marché ; c’est, nous dit-on , un excellent aliment.
Sur le fleuve même on pêche à l’aide de grandes sennes maintenues à la surface par des courges. On prend de beaux poissons ; mais ce n’est que plus tard que commence la pêche du prabeuc, grand poisson rappelant l’esturgeon ; à époques fixes il remonte en troupes ne dépassant guère le confluent du Nam-Ou. Sa capture est une source de richesse pour les habitants ; jusqu’à Xieng-Maï on expédie des œufs (qui, frais, sont un excellent caviar), sa chair conservée, et sa peau dont on tire de la colle.
En débarquant sur la rive gauche nous remarquons des gens accroupis, les pieds dans l’eau, occupés à laver du sable dans de simples sébiles ; ce sont des orpailleurs ; leurs bénéfices sont très maigres ; parfois trouvent-ils, à coté des rares pépites, une vieille pièce de monnaie entraînée dans les détritus de la ville.
Une quinzaine de mètres à gravir par un mauvais escalier, en été sous l’eau, nous voilà en ville. Immédiatement à notre gauche, une petite pagode. Ouate Poune Sai, ne se remarque que par la fresque peinte au-dessus de la porte d’entrée ;
un gros homme, appelé Kop, la bouche garnie de crocs formidables, mord dans un cercle blanc au centre duquel est une petite pagode rouge avec deux personnages ; Kop est le soleil, il mange la lune ; c’est une éclipse qu’on a voulu représenter.
Devant nous, une large allée droite, bordée de beaux arbres, tracée dans l’alignement du consulat, situé en face, perpendiculairement au fleuve, est coupée, au bout de cent pas, d’une route transversale, par conséquent parallèle au Mékong ; nous sommes dans la grande rue de Luang-Prabang. Des deux côtés se tient, matin et soir, le marché ; c’est dans la matinée qu’il est le plus animé ; sur une distance de huit à neuf cents mètres se succèdent les petites boutiques, les unes surélevées et couvertes d’un toit de bambou, les autres simplement à terre ; dans le milieu, flâne ou se presse, achète ou vend, cause, prend des rendezvous, s’informe des nouvelles, la population variée des gens de la ville, des montagnards, des villageois, des bourgeois, des lettrés, des bonzes, des travailleurs, que sais-je? Ici, des demoiselles, le torse nu, les seins au vent, le sourire aux lèvres, les bras encerclés de bracelets d’or, un gardénia dans les cheveux ; à côté, plus chétive,
RUE DU MARCHÉ A L U A N G - P R A B A N G . (Passage des Éléphanls.)
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une femme Ka, un turban sur la tête, une hotte sur le dos, appuyée par une lanière au front; des bandes de dix à douze Kas, marchant ensemble d’une allure timide et défiante, se dérobant devant mon appareil ; quelques-uns ont des dessins rouges sur la figure. Faisant cliqueter leurs chaînes, passent des prisonniers, les mollets entourés de guêtres noires, pour éviter le frottement des anneaux ; ils marchent en se dandinant comme des canards. Derrière eux, des soldats siamois en culotte de soie, veste de toile, portant chapeau de feutre ou canotiers européens. Tout dans leur aspect, dans leur sourire, dans leur allure, dénote le rastaquouérisme (qu’on me pardonne le mot) des parvenus, l’insolence des nouveaux maîtres ; de gros bonzes, drapés de jaune, escortés de leurs petits élèves, s’avancent d’un pas plus assuré, laissant deviner par leur attitude calme et digne la satisfaction qu’ils ont de vivre.
Et, dans cette foule, peu de bruit, peu de bousculades, peu de querelles; chacun va son chemin, vaque à ses affaires, cause ou regarde, sans déranger le voisin; à peine s’écarte-t-on pour laisser passer un éléphant royal marchant lentement, balançant sa trompe de droite et ae
gauche, comme pour serrer la main à des connaissances, ou la voiture
si parva licet componere magnis,
pour ne pas dire la brouette d’un ministre se rendant au Conseil de son souverain. Ayec ce dernier, le ministre est seul à posséder un véhicule.
Aux étalages : des productions du pays, objets d’alimentation, tranches de porc, poissons qu’on hache et dont on fait une pâtée assaisonnée de condiments forts, patates, légumes; des douceurs, gâteaux au riz, confitures, boulettes à la mélasse, apportés par des enfants dans des plateaux suspendus aux extrémités d’un bambou ; tout ce qui est nécessaire à confectionner des chiques de bétel, pots de chaux, feuilles, quartiers de noix d’arec enfilés en grappes, écorce d’un bois rouge, tubes en cuivre dans lesquels on pile la chique pour les vieillards sans dents ; cire jaune en disques, soie brute, fils bleus et blancs teints en paquets serrés au moyen d’un cordon qu’on enlève après le bain et qui laisse la marque blanche; jupes et écharpes indigènes ; fleurs pour les pagodes, gardénias et orchidées.
marmites de terre arrondies; instruments de fer des montagnes; saumons de plomb ^ minuscules des Kas, etc.
A côté de toutes ces marchandises locales, les objets d’importation venus du Nord ou du Sud. De Chine : l'opium, le musc, le thé en rondelles, le vermicelle et ces tapis de feutre rouge à dessins blancs qui viennent de Tali et que nous avons déjà vus chez les chefs de Lhaça. De Birmanie : des boîtes laquées vertes ou rouges comme on en voit aux Indes. De Bangkok ou de Xieng-Maï : toute la pacotille d’origine européenne, les étoffes blanches ou les indiennes, les soieries rouges avec cette marque : Manufactured in Lyon France; les calicots blancs vendus une roupie les trois mètres, les boîtes rondes à glaces, les bijoux faux, les boutons de manchettes, jarretières, fil, aiguilles, les allumettes du Japon vendues les unes dix sous les dix boîtes, les autres huit sous, le papier écolier, les crayons grossiers (anglais) quatre sous pièce, le lait de conserve (condensed milk) un tical les deux boîtes, et mille autres objets, tous invariablement de fabrication anglaise ou alle-
1. tenant de Ban-Lathâne (à un ou deux jours en remontant le Mékong).
mande; à peine puis-je reconnaître des traces du passage de M. Macey dans quelques bouteilles d’encre et des boutons de Paris.
Ce sont, avons-nous dit, des Chinois qui font venir et vendent ici les marchandises du Siam ou des États clians de l’ouest; les commerçants tenant l’article européen sont au nombre de quatre; l’un d’eux est protégé français; il me dit apporter lui-même son stock de Bangkok par Pitcbaï. A l’aller, il descend de Luang-Prabang de l’ivoire payé douze roupies les douze cents grammes, du benjoin quatre-vingts roupies les cent livres. L’année dernière, le même poids valait le double du prix; la cardamome quatrevingt-dix à cent roupies les cent livres; quant aux cornes de cerf mâle, elles varient de prix : une paire est généralement payée trente roupies, huit à dix ticaux si elles sont petites. Mon interlocuteur m’affirme que le commerce va très mal et que c’est à peine s’il arrive à joindre les deux bouts.
Les monnaies en usage dans le marché sont : la roupie anglaise ; le tical .siamois ; la piastre ; les pièces indigènes en cuivre et en argent ayant la forme de pirogues ; et les cauries enfdés en
chapelets comme des ligatures de sapèques ; elles viennent par la Birmanie ou le Siam, du golfe de Bengale. On me parle d’une pièce, frappée jadis dans la principauté de Nan, à l’origine de laquelle se rattacherait une légende curieuse : une reine qui gouvernait le pays, en quête d’un amant, se serait, en dépit de sa haute situation, vue impitoyablement repoussée de tous les hommes à cause de sa laideur; pour se venger de ce dédain universel de la part du sexe fort, elle fit représenter en elfigie une partie de son corps, voulant indiquer par là que, quelle que soit la beauté de leurs traits, toutes les femmes sont faites de même.
Dans le marché, certaines échoppes appartiennent à des commerçants déterminés ou sont retenues par eux ; des emplacements marqués sont occupés par les mêmes industries; on voit par exemple toujours au même endroit la réunion des potiers ; ceux qui tiennent boutique paient tous les matins un impôt de quelques cauries* que des soldats collecteurs viennent recevoir ; les marchands ambulants qui circulent dans la rue sont libres.