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Vingt-cinq cauries

Le marché occupe la principale artère de la ville ; des deux côtés de la grande rue se dressent de nombreuses pagodes et des palais ; en partant de la bifurcation de l’allée où nous avons débarqué, et en allant vers le Nam Khan, nous trouverons : A gauche S Ouate-Maï (Ouate est le mot laotien, siamois et birman, signifiant temple) Mai, nouveau). La pagode même est un bâtiment de trente à quarante mètres de long sur quinze à vingt de large ; les murs sont blanchis à la chaux ; le toit est fait de tuiles et se relève aux corniches; l’intérieur offre une disposition analogue à celle de nos églises ; des deux côtés, dans le sens de la longueur, une série de piliers assez grossiers; contre la paroi, des tableaux représentant des légendes religieuses ; au fond, l’autel, sur lequel sont accumulés des ornements de toutes sortes et des statues de dieux debout, assis ou couchés ; au milieu, ici comme dans les autres temples, un Bouddha doré, assis, de deux à trois mètres de haut. C’est partout le même personnage, déjà vu sur le tertre de Dien-Bien et dans les grottes du Nam-Ou et du Mékong ; la même physionomie.

1 Voir le plan n° 24.

la ligne du nez continuant celle du front, les narines épatées, les lèvres grosses, les oreilles pendant démesurément, l’arc des sourcils nettement marqué en forme d’accent circonflexe, les yeux grands et demi-clos ; la chevelure est représentée par une série de pointes ; les jambes sont croisées, les bras appuyés sur les cuisses ; parfois le dieu porte une écharpe jaune sur la poitrine. La statue, qui n’est l’œuvre du ciseau ni d’un artiste déterminé ni d'un génie quelconque, mais bien le produit des conceptions les plus élevées, des sentiments de religiosité, de l’àme même de races qui se sont succédé pendant des siècles, semble avoir concentré en elle dans son attitude, dans sou visage, dans son regard, l’essence des croyances morales, le but de la vie et la raison de la mort, tels que les conçoit la moitié de l’ancien monde. Le voyageur qui s’assiéra sur les dalles d’une pagode, et regardera pendant quelque temps avec fixité et recueillement l’idole principale, subira invinciblement une sorte d’hypnotisme, qui lui rappellera nécessairement les idées de charité, de détachement des choses de ce monde, de contemplation de soi-même, de résignation à la fatalité, d’attente de l’absorption

suprême dans le Grand Tout, reflétées par le Bouddah I

La statue principale à part, tous les dieux ne sont pas assis ; dans la pagode qui nous occupe, Ouate-Maï, on vénère particulièrement une divinité debout, les mains étendues, comme pour bénir; c’est le Prabang ou «Bouddha des lavages d’or », parce qu’il serait fait de l’or local des lavages. D’après une tradition, il aurait été apporté par les Laotiens quand ils émigrèrent de Muong-Theng. Enlevé par les Siamois, et transporté à Bangkok, il aurait été replacé à Luang- Prabang, il y a une vingtaine d’années. Selon d’autres, la statue aurait été envoyée, il y a deux cents ans, par le roi du Cambodge. Quoi qu’il en soit, elle donne son nom à la ville. Le dieu est couvert de broderies et de chasubles et placé au fond d’un reliquaire auquel sont suspendus divers ornements ; de ci et de là, des deux côtés de l’autel, des ombrelles faites de séries de cercles blancs ou rouges, allant en diminuant; sur le devant, une grille mobile en bronze, terminée par deux dragons dont les queues s’entrelacent, sert de porte-cierges. On l’appelle Nàk. Le long de la muraille est suspendue une poutre de bois

LE DIEÜ K ROUTE

Porte de Uuate-PaUay. (Luang-Prabang.)

creuse, de plusieurs mètres de long, terminée par une tête de dragon, comme une gargouille du moyen âge; on emploie le Hanling pour verser de l’eau dans certaines cérémonies. A gauche de l’autel, une chaire ressemblant à une chaise à porteurs ; c’est de là que les bonzes professent leurs enseignements ou récitent leurs prières.

Les temples sont publics ; les étrangers et les gens qui n’ont pas de famille ont le droit d’y coucher; généralement, les jours ordinaires, les fidèles viennent le soir ofl'rir des fleurs ou font des libations avec de l’eau; ils écoutent les conseils des prêtres ; les femmes disent leur chapelet, et indiquent la fin en soufllant dans une conque marine.

En dehors du bâtiment principal s’élèvent, dans la cour de la pagode, une série de petites constructions : des arches maçonnées, fermées par une porte en bois sculpté ; on les appelle ongmong. Elles renferment des statues de dieux. J’y vois un grand Bouddha à figure noire avec les yeux nacrés ; des pyramides, entourées parfois d’un petit mur, nommées Tâte, renferment des os de chefs de bonzes ou de membres de la famille royale ; des cloches plâtrées rappellent le

bouton de lotus; tous ces monuments sont placés dans une cour dallée derrière laquelle se « dissimulent, au milieu des arbres, les maisons des bonzes.

C’est l’heure de la récréation ; des bonzillons jouent entre eux ; ils ont une balle creuse, faite de bambous tressés, et ils la lancent avec le pied, le genou, le coude ; ils se la renvoient. Le jeu est difficile, et ils montrent une grande adresse.

En quittant Ouate-Mai et en continuant notre route, nous longerons à notre droite le pied de la colline. Le monticule qui domine la ville, haut d’une centaine de mètres, porte à son sommet quelques petits bâtiments : un clocheton doré et un abri sous lequel est suspendu un tamtam d’un mètre cinquante de long. Des hommes sont préposés à sa garde, et frappent dessus pour indiquer aux bonzes les heures d’exercice, ou s’en servent comme de tocsin en cas d’incendie.

La vue est superbe ; la ville s’étale à nos pieds, en partie cachée dans de vrais bois de cocotiers. Un quartier est moins boisé : détruit par le feu, l’année dernière, il vient d’être reconstruit à neuf ; une colline en demi-cercle arrête le regard et ferme la plaine en aval, on l’appelle

la bague. Plus haut, le Nam Khan, et, de l’autre côté de la rivière, des champs cultivés en rizières permettraient, en fournissant un nouvel espace à la ville, de se développer encore ; en face, on aperçoit le consulat placé à l’entrée d’une trouéé dans les monticules calcaires qui bordent le fleuve ; et plus loin une petite plaine.

En descendant, nous trouvons des bivalves fossiles, et sur les extrémités des rochers, je remarque de petits paquets de riz gluant, déposés par des indigènes désireux de s’attirer les bonnes grâces du ciel en donnant à manger aux oiseaux.

A mi-côte, on s’arrête à une terrasse que couvre un toit supporté par des poutres dorées ; une arche en pierre est construite sur le rocher; en pénétrant à l’intérieur, on voit une cavité en forme de baignoire entièrement dorée, et à une extrémité cinq marques, formées chacune par une petite excavation ; l’endroit est appelé Pra Bâte (pied de dieu ‘) ; nous sommes devant l’empreinte laissée, selon la légende, par Bouddha quand il traversa le Mékong.

Adossé à la colline, au-dessus du marché, se

1. Bâte s’emploie pour les pieds de dieux ou de rois; fine pour ceux des simples mortels.

trouve le logement d’un des quatre grands bonzes dont nous avons reçu la visite ; l’intérieur est décoré d’images offertes par les Français, d’illustrations, de vues de la Tour Eiffel ; dans un coin, une petite chapelle avec^ne bibliothèque portant les livres de rites et les manuscrits religieux en feuilles de palmier, enveloppés d’étoffes jaunes. La pagode attenant à cette construction n’offre d’autre curiosité qu’une statue en bois, de Bouddha, Pasine, accroupi comme un singe se grattant le menton ; le crâne, bas, est difforme et la mâchoire protubérante. Peut-être les fidèles ont-ils voulu faire allusion à une épisode de la vie du grand sage ; Bouddha, s’étant plaint à Dieu des tentations que provoquait l’aiguillon de la chair et de sa faiblesse pour y résister, reçut en réponse un grand coup de poing sur la tête, destiné à calmer ses appétits charnels.

Pour achever la description de la colline, nous devons mentionner :

Ouate-Pahope ; sur le devant, des sculptures en bois et des peintures bleues, au milieu desquelles se détache le dieu des oiseaux, Kroute, la figure terminée en hec, les ailes déployées, les pattes ornées de serres; il est debout sur un

AUTOUR DU TONK.1N

dragon. A l’intérieur, des fresques représentant des animaux de toutes espèces, singes, cerfs, grues, toucans, etc. des guerriers chinois et laotiens, au milieu desquels deux personnages à barbe jaune et à chapeau noir figurent l’élément européen ; les supplices de l’enfer et des scènes de la vie de Bouddha. Au-dessus de ces peintures je suis tout étonné de voir accrochés des cadres en bois doré renfermant des portraits de Chinois et de Chinoises, des cavaliers Hindous avec des inscriptions en hindoustani et des Françaises en costume du premier Empire. — D’où viennent ces tableaux? Ils sont là, nous dit le bonze, depuis plus de quarante ans. Peut-être sont-ce des présents apportés jadis par Mouhot; les prêtres ne semblent guère renseignés sur leur origine.

Près de là, Ouate-Tiomsi ; rien de remarquable.

Plus loin, Ouate-Paphay et Ouate-Pakay, toutes deux élégantes, avec leurs façades en bois finement sculpté que supportent des colonnes aux chapiteaux en feuilles d’acanthe. Les versants du toit se rejoignent au sommet en angle aigu ; les côtés portent des ornements légers ou s’appuient à des dragons accroupis sur des poissons. L’ensemble me rappelle assez l’architecture hindoue.

de loin, de bien loin, quelque chose du bel art musulman qui éclate dans les merveilles du Pendjab. Les portes sont curieuses ; le travail sur bois est minutieux et élégant; ici, une femme se tient debout sur un dragon, on l’appelle Nangmanouba; et, là, c’est un personnage dont le costume rappelle assez ceux du moyen âge chez nous : collerette, culotte bouffante, brassards et gants à manchettes, souliers pointus, et grand chapeau à plumes ; je crois que l’artiste a voulu représenter un prince. Nous retrouvons le même sujet dans la pagode de Penom, ainsi que le montre une gravure de l’ouvrage de Garnier, et dans une fresque à Xieng-Hong.

A l’intérieur, des fresques et des tableaux; une série de dix-huit peintures représente une histoire très populaire que nous verrons dans la plupart des pagodes ; c’est la légende d’une incarnation de Bouddha, du roi Pra Uetsandaha qui, par charité, donne successivement son char, ses chevaux, sa femme, ses enfants, et finit par être chassé de son royaume.

En face de la colline, à gauche du marché, une petite plaine, avec quelques mares, et les restes d’une pagode inachevée. Plus près du Mé-

kong, Ouate-Sieng-Moung ; puis le palais royal ; une palissade rectangulaire en bambous tressés marque l’emplacement ; au milieu, des deux côtés de la porte, des abris pour la garde, une quarantaine de Laotiens vêtus de coutil jaune et armés à l’européenne ; sous un hangar, un char lourd, fait de poutres épaisses que terminent des tètes de dragon. Pénétrons dans l’enceinte; parmi des débris de constructions, offrant l’aspect d’un chantier qui n’a rien de royal, trois bâtiments s’élèvent ; celui du milieu, encore inachevé, est en briques et a deux étages, ce sera le nouveau palais. A droite, la maison, peinte en blanc et garnie de volets verts, sert de demeure au vieux roi ; son fds, qui tient les rênes du gouvernement, habite à gauche, dans une sorte de grand chalet suisse, en bois jaune. C’est à lui que nous rendons d’abord visite ; le colonel siamois vient audevant de nous sur le perron (il est à remarquer qu’à Xieng-Maï le prince indigène reçoit directement les Anglais sans l’intermédiaire des autorités du Siam); derrière lui, le roi nous attend. Le souverain vêtu d’une petite tunique bleue et d’un langouti de soie rose, porte bas et souliers, les cheveux sont coupés courts. Quoique de mine

intelligente, il paraît gêné par la présence du colonel, vers qui il se tourne chaque fois qu’il parle, comme pour lui demander son assen timent. Je ne pense pas manquer de respect à son égard ni oublier les devoirs de l’hospitalité en disant qu’il me fait l’effet d’un enfant mené par son précepteur.

Nous sommes tous assis en cercle autour d’une table sur laquelle sont placées des coupes d’or rouge, pleines de cigarettes ; la salle est tendue de nattes en bambous; les lustres sont remplacés par des lampes à pétrole ; à gauche, un autel domestiques porte des Bouddhas, des glaces, des verres, et des plumes de paon. Le trône est marqué au fond par une sorte de lit bleu et rouge que surmonte un dais blanc, garni de dentelles ; sur le mur, derrière, un portrait de son père fait à Bangkok.

Sur un signe du roi, on nous apporte du thé, des cigarettes et on nous évente; les serviteurs sont vêtus comme le commun du peuple ; ils restent constamment accroupis, et ne se meuvent dans la salle qu’à genoux ou à quatre pattes. Nous voyons avec peine des hommes se traîner ainsi comme des bêtes; cette attitude humiliante que leur imposent les idées de respect choque nos sentiments d’égalité.

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