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CHAPITRE VIII

Retour. — De Luang-Prabang à Bangkok. — Sur le Mékong ; rapides. — Pak-Lay ; cour d’amour. — A éléphant; dans la forêt. — La Ménam ; les Chinois ; le commerce. — Pac Nam Po ; Européens. — Bangkok.

M’étant décidé à quitter Luang-Prabang pour redescendre à Bangkok, j’ai le choix entre quatre routes principales : par Xieng-Maï et Raheng en redescendant le Méping ; par Nan en prenant directement de Luang Prabang par terre jusqu’à la Ménam; par Pak-Lay en redescendant pendant quelques jours le Mékong, et allant ensuite rejoindre la Ménam à Pitchaï ou Outaradit ; enfin par Nong-Kai sur le Mékong, et de là à Korat. Notre état de santé et aussi la saison avancée nous font adopter la plus courte, la route de Pak-Lay, qui a pour moi l’avantage d’être une des voies

commerciales les plus suivies et me donnera une petite idée de la navigation du Mékong.

Le 17 avril, dans raprès-midi, ayant fait nos adieux à MM . Massie et Counillon , et à tout le personnel du consulat, nous partons. Notre embarcation est grande et confortable ; c’est un palais à côté des pirogues de la rivière Noire ou du Nam-Ou. Un radeau de bambous est posé sur deux pirogues parallèles ; le toit est assez haut pour qu’on puisse se tenir debout ; l’ensemble, divisé en trois pièces, porte, en plus de nous-mêmes, l’interprète, les boys et huit rameurs ; quatre sont placés à l’avant, et deux ont des rames dans le sens de l’axe du bateau pour le diriger dans les rapides ; un homme tient à l’arrière une longue rame, servant de gouvernail. Notre installation est vite faite dans cette maison flottante : dans un coin, nos lits; au milieu, une table et des chaises; et à l’autre extrémité un foyer fait de pierres et de sable, qui nous permettra de faire notre cuisine en marche.

Après quinze jours de travaux ininterrompus à Luang-Prabang, nous ne sommes pas fâchés de nous reposer à bord. Le temps passe vite ; nos bateliers sont aimables, et répondent volon-

AUTOUR DU ÏONKIN

tiers à nos questions. Le soir, les nuits étant superbes, j’en profite pour les interroger sur l’astronomie ; ils connaissent la plupart des constellations ; la grande Ourse a reçu chez eux le nom de l’Éléphant ; le baudrier d’Orion, celui de l’Arc (à cause de deux petites étoiles à côté, figurant la flèche). Vénus est Y étoile que les cochons n’aiment pas, parce que, dit-on, elle est si brillante, que les cochons ne mangent pas lorsqu’ils la voient.

Des étoiles et du. ciel, nous passons à l’autre vie. Sur ce chapitre, nos hommes pour nous renseigner nous renvoient aux vieillards ; eux-mêmes savent peu, croient que les gens charitables seront récompensés en se réincarnant après leur mort, que les méchants iront en enfer, « mais, ajoutent-ils, il y a à Luang-Prabang des hommes qui ne croient pas à l’enfer, qui ne donnent pas aux bonzes, qui boivent du tchoum-tchoum et fument de l’opium. »

On trouve déjà ici des libres penseurs.

Quant aux soldats siamois qui, au nombre de cinq, dont un caporal, nous suivent sur un petit radeau, rien à en tirer. J’en suis à me demander ce qu’ils font derrière nous ; détachés à notre

suite par le colonel siamois, sous prétexte de nous protéger et de nous aider, ils font, je crois, vulgairement et innocemment le métier d’espions. Nous nous en mettons d’ailleurs peu en peine.

Jusqu’à Pak-Lay la navigation est assez facile ; le fleuve, large en moyenne de cent à deux cents mètres, est bordé de bois, ou de collines peu élevées ; les eaux basses laissant à découvert des îlots ou de grands bancs de sable.

Les rapides sont nombreux ; quelques-uns, tels que le Keng-Sanià ou le Keng-Luong, sont mauvais. Des rochers noirs schisteux, atteignant une hauteur maximum de cinq mètres, mais placés , pêle-mêle en tous sens, forment un vrai barrage. Dans les couloirs étroits l’eau descend en nappe unie, semble se laisser glisser avec une vitesse vertigineuse, ou se lève en hautes vagues ; ailleurs elle vient se briser contre une paroi, pour changer de direction, et, se heurtant au courant principal, forme des tourbillons en entonnoirs. Le passage d’une simple pirogue au milieu de ces remous doit être effrayant; avec nos radeaux, nos hommes, forts adroits d’ailleurs, s’en tirent bien, mais ils sont forcés de vider souvent l’eau entrée dans les pirogues.

Les rapides n’ont pas de légendes : « Nous les appelons, nous disent nos bateliers, comme nous avons entendu nos pères les appeler; les rapides ont été faits par Dieu avec le monde, comme les montagnes et les rivières. »

Hommes heureux qui ne se creusent pas l’esprit à chercher les causes premières 1

Certains rochers ont leur histoire. Dans l’aprèsmidi du 20, nous laissons à notre gauche une falaise calcaire descendant de toute sa hauteur à pic jusqu’au fleuve; elle peut mesurer deux cents mètres. Aux flancs de cette montagne, des arbres se cramponnent on ne sait comment; de nombreuses fissures se voient jusqu’à une grande hauteur, formant des grottes, tandis que des parties noires de la roche, plus dures que cellesci et lavées par les pluies, s’en détachent et pendent en gigantesques stalactites.

Je fouille en vain les recoins avec ma jumelle, dans l’espoir de découvrir quelque pagode; point de statues, mais, sur une surface blanche, à une cinquantaine de mètres de hauteur, un écusson est dessiné, rempli de petites rangées de bouddhas.

Le rocher s’appelle Pakao (le rocher blanc).

Un Kha, raconte la tradition, s’étant aventuré sur la crête pour regarder le fleuve, fut poussé par un vent si fort qu’il tomba à l’eau; loin de se tuer, il nagea quelques kilomètres plus bas et fut recueilli par les pirogues d’un village; les habitants, émerveillés du fait, se prosternèrent devant le Kha, lui donnèrent des présents et le nommèrent roi.

Sur la rive droite, le village de Muong-Liep jadis important, ne renferme plus que quelques maisons; les jardins sont remplis d’arbres fruitiers : cocotiers, aréquiers, orangers, pamplemousses, bananiers et des 7nak tan ta late^ qu’on mange à la cuiller.

Nous ne trouvons pas à acheter de riz ; les habitants en ont fort peu; ils le font venir du Nam -Ou, on de villages établis provisoirement pour la culture.

Devant les cases sèchent des gousses récoltées sur un arbre, pleines de graines qu’entoure un duvet soyeux semblable à celui de certains de nos peupliers; on l'appelle nghiou. Employé pour la consommation locale, il sert à faire des oreillers et des matelas.

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