Le tchang de quatre-vingts ticaux
L' iN C A A A L A H A N G K U K
çaise, fournie surtout de parfums, d’objets de toilette et d’articles de Paris. Tandis qu’entre Bangkok et Singapour se fait un service de va-etvient, presque quotidien, par steamers suffisamment grands, la capitale du Siam ne communique avec Saigon que deux fois par mois, par un petit vapeur de la Compagnie nantaise, le Jean-üapliste- Say. Les négociants du Céleste-Empire, que je crois pratiques au premier chef, ne se risquent pas à commercer avec Saigon, à cause des formalités à remplir et des droits élevés. Quant à nous-mêmes, pour créer d’importantes compagnies marchandes, nous attendons, ici comme du côté du Tonkin, que nos capitaux soient un peu moins timorés, et nous laissons les autres nations prendre une place que la situation géographique et l’importance de nos colonies devraient nous permettre d’occuper les premiers.
C’est le 12 mai que nous arrivons à Bangkok ; il nous tardait d’avoir atteint le terme de notre voyage. Nous sommes fatigués, et notre dernier trajet, malgré le confort apparent dont nous jouissons après la navigation sur la rivière Noire, ne nous a guère reposés. Les préoccupations continuelles, les mauvaises dispositions fréquentes
des bateliers et des habitants, les changements d’embarcation, les retards apportés par suite de manque de renseignements ou de fausses informations, le peu de profondeur des eaux, les bancs de sable et les troncs d’arbre, remplaçant ici les rapides, enfin la température chaude d’abord, puis les pluies et les orages; autant de soucis, de contre-temps, de difficultés, qui ne nous laissent qu’un mauvais souvenir de la navigation de la Ménam.
Sur eau, nos gardes du corps, les quatre soldats siamois, sont encore moins débrouillards, s’il est possible, que sur terre. Chargés de nous protéger, ils en arrivent à implorer notre protection. Le 8 mai, à Pak-Nam-Po, ils viennent nous trouver, éplorés, se plaignant d’avoir chaviré, d’avoir perdu tous leurs biens (?) et d’avoir été maltraités par des Chinois ; ils requièrent notre justice contre ces derniers.
Voici ce qui s’est passé : les Chinois ont ici le monopole du tabac, et comme il en vient beaucoup de Pitchaï, ils ont établi un octroi à Pak- Nam ; or les douaniers ont sonné trois fois pour faire arrêter le bateau siamois; celui-ci continuant, sans tenir compte des avertissements, le bateau
de l’octroi s’est mis à sa poursuite, l’a rencontré et dans la collision l’a fait chavirer.
Pour nous, érigés ici en tribunal, nous n’avons qu'à nous déclarer incompétents, et à souhaiter bon voyage aux soldats (que d’ailleurs nous n’avons plus revus), en les avertissant que, s’ils nous ennuient encore, c’est nous-mêmes qui leur ferons prendre un second bain.
APak-Nam, nous rencontrons deux Européens, un Danois et un Anglais, qui quittent la Ménam, pour remonter son affluent, le Mé})ing (Ménam Laheng, comme l’appellent nos bateliers), afin de faire le commerce du teck. Nous passons la soirée ensemble, causant du pays que nous venons de parcourir. Le Danois, après être resté cinq ans dans l’armée siamoise comme officier instructeur, écœuré de ne pouvoir faire de ses hommes de bons soldats, a quitté sa fonction, et s’occupe du teck. On vend le bois au tronc ; un tronc de dix à douze mètres de long sur environ quatrevingts centimètres de diamètre se paye dans les quarante ticaux. On le descend aux hautes eaux; les radeaux, sur le Méping, sont formés à dix jours au-dessus de Pak-Nam. Les tecks sont appelés à disparaître du Siam dans un avenir pro-
Chain ; il faudra alors, nous dit-on, en chercher sur le Mékong, du côté de Pak-Lay et de Nan.
A propos du Mékong, mon interlocuteur me raconte avoir traversé Luang-Prabang, en descendant au Cambodge; selon lui, il y a peu de commerce à faire sur le haut Mékong ; les moyens de communication sont difficiles et les habitants n’ont pas d’argent.
Ayant pris congé de nos hôtes, nous essayons en vain de fermer l’œil, envahis que nous sommes, sans moyens de défense, par des nuées de moustiques.
Trois jours après, nous arrivons au milieu de la nuit à Ayuthia, l’ancienne capitale, célèbre encore par ses monuments, et par son palais, le Versailles du roi de Siam. Nos bateliers chinois ont ramé dix-sept heures de suite; nous avons obtenu cette somme de travail , grâce au mode de paiement adopté : pendant toute la descente de la Ménam, je promets à nos hommes une prime en proportion inverse du temps employé à parcourir la route ; ce système les stimule et donne de bons résultats.
Malgré les dangers qu’on nous faisait craindre de la part des pirates, nous n’en avons pas vu la moindre trace.
Les canaux d’Ayuthia sont encombrés par une flottille de petits steamers. Sans perdre de temps, nous allons de l’un à l’autre, réveillant les chauffeurs jusqu’à ce que nous en ayons rencontré un qui consente à nous descendre aussitôt à Bangkok.
Notre affaire est vite trouvée, et nous voilà aussitôt repartis, filant par un clair de lune superbe. Étendu sur la dunette, je ne vois que les grands arbres des deux côtés, et j’éprouve cette sensation délicieuse, d’être seul, tranquille, emporté bien vite à travers une grande forêt. Je reste longtemps éveillé, à suivre du regard la verdure qui semble courir derrière, à mesure que nous passons, et qui finit en décrivant des courbes, comme un ruban jeté négligemment.
Je songe que nous sommes près de Bangkok, c’est-à-dire du terme du voyage, et malgré le plaisir de recevoir des nouvelles, je ne puis me défendre d’un certain serrement de cœur ; quelque chose d'analogue à ce que doit éprouver un faucon, lâché à la chasse derrière une proie, lorsqu’on le reprend pour le réencapuchonner.
Les petits tracas, les mesquineries, les obligations conventionnelles, l’atroce convenu de la vie
civilisée, vont reprendre, et avec ces ennuis, le tintement monotone des mêmes sons, des mêmes histoires I
Ohl le cercle étroit où tournent, remuent et s’agitent ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, et qui ont le monde devant eux 1
A neuf heures, Bangkok ; j’y suis resté trois jours. Il ne faut donc pas me demander ici une description de cette grande ville que je qualifierai de rastaquouêre, parce qu’elle se croit distinguée et élégante, en dissimulant son originalité première, en cachant sa couleur locale sous le premier haillon venu, de notre civilisation européenne. C’est l’histoire d’une de ces petites mousmés japonaises, qui croit devenir française, en jetant son kimono pour s’habiller à la mode de Paris ; elle perd sa nationalité et n’en gagne pas une nouvelle, elle n’est plus rien du tout, ou lui tourne le dos.
Ses canaux profonds, où les rayons du soleil viennent se jouer sur l’eau à travers la verdure ; sa population flottante; sa rivière large sillonnée de steamers, de remorqueurs, de bateaux marchands, de yachts; ses pagodes nombreuses tantôt
purement siamoises, tantôt directement empruntées au goût hindou; leurs autels sur lesquels on retrouve à côté du linguam hindou, des fleurs de papier sous des globes de verre, ou des boules de cristal; ses statues de marbre représentant grossièrement des Anglais en pantalons et en tubes, tandis que derrière s’étalent sur les murailles en fresques éclatantes des épisodes du Ramayana;son grand palais blanc, portant un toit oriental ; les escaliers de marbre, les lustres, les lambris dorés, les galeries spacieuses, où sont reçus les ministres étrangers, proches des écuries, où sont logés, soignés, servis, adorés comme des dieux, les éléphants soi-disant blancs; les grandes casernes de pierre devant lesquelles paradent de petits soldats, vêtus à l’européenne; les tramways, les fiacres, qui vous conduisent à travers de belles rues spacieuses, ornées de boutiques propres sur des ponts bien construits, à des quartiers indigènes où on ne s’engage qu’à pied à travers des ruelles dallées, tortueuses, centre du commerce indigène, des fumeries, des maisons de jeux et de prostitution ; la population elle-même, composée d’Européens en petit nombre, Anglais, Danois, Allemands, Français; de Siamois, de Chinois, d’Annamites, de Malais, d’Hindous,
drapés dans les costumes les plus variés ; tout contribue à faire de Bangkok une des villes les plus bizarres, les plus hétéroclites, les plus disparates que j’aie vues dans l’Extrême Orient. Elle est drôle, curieuse à étudier. Les parties prises en elles-mêmes sont parfois belles, pittoresques, la lumière aidant ; l’ensemble me fait l’effet d’un grand tableau, composé par des peintres de toute école, où chacun a voulu suivre son idée ; c’est un orchestre sans chef dans lequel chaque exécutant donne sa note propre, une cacophonie.
Telle est l’impression que m’a laissée Bangkok. La ville est bien connue, très souvent décrite; on y vient si facilement que c’est une partie déplaisir, un voyage de noces. Au milieu de son incohérence elle renferme des curiosités de premier ordre, voire même des chefs-d’œuvre ; un entre autres mériterait d’être plus connu : c’est le Vichnou du musée; j’en laisse la description à d’autres.
De Bangkok un yacht royal nous mène à l’île de Koh-Si-Chang située à l’emhouchure de la Ménam. Le roi de Siam en fait une de ses résidences d’été et c’est là qu’il me reçoit. Je n’ai qu’à me louer de son hon accueil comme d’ailleurs des procédés des gouverneurs siamois, le long de la Ménam.
ITINÉRAIKE OTMÉKONGALAT^rinSlAM De Paclay a Outaradit
AUTOUR DU TON Kl N
Je crois devoir saisir cette occasion pour répondre à un reproche que n’a cessé de me faire depuis mon départ la presse anglaise du Siam. Elle a paru étonnée de me voir, ayant été bien traité par le gouvernement du Siam, pousser un cri d’indignation contre ses empiètements du côté du Mékong; elle m’a appelé ingrat, ignorant des lois de l’hospitalité, blanc-bec, et m’a décerné d’autres titres tout aussi flatteurs dont je lui suis également reconnaissant. Je tiens à remercier ici le gouvernement siamois de sa conduite à mon égard; je garderai un excellent souvenir des rapports personnels que j’ai eus avec les gouverneurs, les ministres et le roi; leur amabilité et leur politesse ont été assurément dictées par un sentiment de courtoisie, auquel je suis heureux de rendre hommage ici. Mais je veux croire pour eux qu’en pratiquant vis-à-vis de moi les lois de l’hospitalité aussi largement que possible ils ne m’ont pas fait un seul instant l’offense grave de supposer qu’en retour je tairais à mes compatriotes ce que j’avais été à même de constater pendant mon voj'age ; la marche des Siamois en avant du côté de nos possessions, l’occupation aux mépris des droits de territoires annamites; les mauvais traite-
ments infligés à beaucoup de nos nationaux ; la violation flagrante des traités.
J’ai dit ce que je savais, j’ai crié gare et ne le regrette pas, et nous serons en droit et en devoir de réclamer encore jusqu’à ce que justice nous soit faite, c’est-à-dire jusqu’à ce que la totalité des territoires volés à nos protégés leur soient rendus.
Nous avons des droits ; il faut les faire valoir entièrement, jusqu’au bout, sans tergiversations, sans compromissions, sans concessions ; et je^ né connais pas d’écho plus juste à nos réclamations, de critérium plus exact, d’applaudissements plus sincères que les attaques de la presse à Bangkok comme à Londres; parce que généralement à l’extérieur, et en particulier dans l’Extrême Orient, quand l’Anglais crie, c’est que nous avons raison, nos intérêts étant la plupart du temps directement opposés aux siens. Et c’est en sachant ne pas nous laisser assourdir par des cris poussés plus haut qu’il ne convient que nous assurerons à la France dans les mers de Chine la place qui lui est due : grande, solide, respectée.
NOTA. — Depuis que j’ai écrit ces lignes, des événements graves se sont passés au Siam ; le gouvernement s’est ému à juste titre, des empiètements injustifiables de nos voisins, comptant
AUTOUR DU TONRIN
trop sur notre insouciance. L’attitude énergique du cabinet, la hardiesse et l’habileté de nos marins, le langage digne et ferme du quai d’Orsay ont eu facilement raison des prétentions du Siam ; la cour de Bangkok s’est vue obligée de faire droit à nos réclamations. 11 n’est jamais trop tard pour agir quand les intérêts et l’honneur du pays sont en jeu ; en face de l’étranger toute question de personnalité doit disparaître, tout esprit de parti s’elfacer pour ne laisser place qu’au sentiment français. Aussi devons-nous tous nous féliciter du résultat récemment obtenu par le gouvernement au Siam, à condition toutefois que les engagements pris par le Siam soient tenus, et en faisant nos vœux pour que le Jlinistre des Affaires étrangères se rappelant les engagements de ses prédécesseurs, consignés dans les livres bleus anglais, conserve vis-à-vis de Londres et de Pékin, la même attitude qu’il a eue visà-vis de Bangkok, lorsqu’on en viendra au règlement des questions pendantes entre les trois puissances dans le haut Mékong au delà du 21' degré de latitude.